Un livre d'Eduardo Varela ne ressemble à rien d'autre qu'à un livre d'Eduardo Varela. Et chaque livre (celui-ci est son troisième) nous emporte à un rythme effréné dans un univers totalement imaginaire, mais si remarquablement et si précisément décrit que le lecteur n'a aucune peine à le visualiser. Un tourbillon d'images auxquelles ne manque ni la couleur ni le mouvement. Une foultitude de personnages, tous plus bizarres les uns que les autres (et pourtant si terriblement humains). Voyageurs immobiles (ils ne quittent pas le train dans lequel ils ont embarqués), ils ont perdu tout sens de l'espace (nul ne connaît la destination du train et les lieux changent constamment de nom) et du temps (passent les jours et les semaines, le train continue sa course folle). On se laisse avec bonheur emporter par l'imagination sans limite de l'écrivain, on se réjouit d'entrer dans un univers si totalement romanesque, bien loin des pesantes auto-fictions et d'une production éditoriale trop souvent engluée dans la réalité la plus sordide ... jusqu'à ce que soudain, la réalité nous rattrape ...
"Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous, n'y sont que des acteurs, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles." Shakespeare, As you like it, acte II scène 7
Oui, c'est tout à fait cela. La scène que Varela offre à ses personnages c'est ce train fou qui circule à travers la pampa. Un refuge pour tous les miséreux qui fuient la faim, la soif et la solitude. Derrière la bouffonnerie du texte, il y a, au choix, un roman politique, voire existentiel, qui nous propose de réfléchir aux possibilités que les hommes ont de vivre ensemble alors qu'ils n'ont aucune idée de ce que leur réserve le lendemain. Le monde tourne, le train roule, chacun s'installe comme il peut ... surgit un individu qui inévitablement prétend tout régenter. Les masques tombent, dans les romans comme dans la vraie vie les jeux de pouvoir sont aussi absurdes que brutaux. Et l'on n'oublie pas que l'écrivain est argentin. Mais au delà d'une réalité historique, dont chacun sait qu'elle peut à tout moment se reproduire, en toile de fond des romans de Varela, il y a toujours l'interrogation sur le sens de notre existence, la grande hantise de Gauguin. D'où venons-nous ? que sommes-nous ? Où allons-nous ?
Patagonia route 203 en 2020, Roca Pelada en 2023, Pampa en 2026 ... à chaque roman, Varela invente un univers radicalement différent... qui malgré tout fait écho au précédent. C'est ce qui s'appelle construire une oeuvre.
















