08 février 2026

Miroir N°3

Le film de Christian Petzold est un film à la fois grave et léger. Grave parce qu'il s'agit de deuils, mais léger parce qu'il suggère aussi que tout passe et que la vie est toujours là, malgré le chagrin. 


Au début du film, une jeune femme, Laura, visiblement mal à l'aise dans sa relation sentimentale; un accident dont elle réchappe, mais pas son compagnon. Ni chagrin, ni regret, plutôt une forme d'amnésie. 

Elle est recueillie par Betty, une femme, qui vit dans une maison isolée au bord de la route. Oui, le point de départ est un peu tiré par les cheveux,  mais l'essentiel est de mettre en présence ces deux femmes. Car on découvre peu à peu que Betty aussi est en deuil et que sa douleur a éloigné d'elle son mari et son fils. 

Comme dans son précédent film, Le ciel rouge, comme dans Barbara, le cinéaste s'attache à montrer la complexité des sentiments. Ses personnages sont traversés par des sentiments ambigus, confus qu'ils ne parviennent pas à démêler. Leurs comportements sont motivés par des émotions qui affleurent de façon soudaine, irraisonnée. Le cinéma de Petsold est un cinéma de la fluidité, de la mobilité; d'ailleurs on se déplace beaucoup dans Miroir N°3, on glisse constamment d'un lieu à un autre, d'une émotion à l'autre comme dans la pièce de Ravel qui donne son titre au film, Miroir n°3, sous-titrée Une barque sur l'océan. Impossible de mieux suggérer les aléas de la vie qui bousculent ou apaisent les personnages. 

 

07 février 2026

La reconquista

 Jonas Trueba est un cinéaste un peu particulier. Le Rohmer espagnol ? Oui, il y a un peu de cela, parce que, en tout cas dans les films que j'ai vus, il y est toujours question d'individus à la recherche d'eux-mêmes, d'histoires d'amour, d'histoires de couple un peu compliquées. Et La reconquista, actuellement sur les écrans est bien une histoire de ce genre, filmé par un réalisateur qui scrute les affects, les sentiments, les émotions. Cela passe par beaucoup de dialogues, mais aussi de silences, de regards échangés ou refusés. Et une manière de filmer souvent au plus près des corps, des visages, entre gros plans et plans américains. 

La reconquista c'est l'histoire d'un premier amour... quinze ans plus tard. Olmo et Manuela se retrouvent à Madrid, le temps d'une nuit, entre présent et passé, dans le parcours tortueux de leurs souvenirs à l'image de l'escalier au pied duquel ils se retrouvent, qu'il montent au début du film et redescendront de la même façon à la fin du film. Entre temps il y aura eu beaucoup de marche dans les rues de Madrid, entrecoupés d'arrêts dans des bars, de rencontres fortuites et une superbe scène de swing, étrangement filmées à mi corps, et même un long retour en arrière sur leurs amours adolescentes. 

De film en film ,Trueba semble vouloir explorer toutes les facettes de la relation amoureuse, du premier amour au divorce, toujours dans cet espace intime mais changeant, entre deux individus qui ne cessent d'évoluer. Rien de romantique dans cette vision du couple, mais beaucoup de justesse. Et d'interrogation. Car plus qu'il ne dit, il suggère et laisse au spectateur le soin d'interpréter. 


06 février 2026

Murata Kyoko, Quand dansent les oiseaux

 

Il existe plusieurs Japon : il y a celui des mangas, des cosplays, de la J-Pop et du numérique, un Japon tout orienté vers la jeuness et la modernité. Et puis il y a le Japon de toujours, celui des traditions, celui d'une culture profondément ancrée dans les individus. 

Quand dansent les oiseaux, le roman de Kyoko Murata penche de ce côté puisqu'il se passe sur un tout petit îlot où ne vivent plus que deux très vieilles femmes, autrefois pêcheuses en apnée. La fille de l'une d'elle leur rend visite pour les convaincre de quitter leur île et rejoindre le continent. 

L'écriture du roman, ou plutôt sa traduction est un peu plate, mais ce qu'il nous apprend sur le Japon est tout à fait intéressant, qu'il s'agisse de la géographie de ce chapelet d'îles, des tempêtes et des typhons, de la peur de l'étranger et de l'incertitude des frontières, de la croyances aux esprits, de la relation entre les générations.... Mieux que n'importe quel guide, Quand dansent les oiseaux est une jolie introduction à un pan de la culture japonaise. 

https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/comprendre-le-japon/les-plongeuses-japonaises-ama 

05 février 2026

Les Indiens à Hollywood, une tragédie américaine

 Cette fois-ci, il s'agit non pas d'un western, mais d'un documentaire sur la façon dont les Indiens ont été représentés dans les films américains, et partant dans l'histoire américaine. 

Acteurs blancs grimés en Indien, Indiens présentés le plus souvent comme les méchants de l'histoire, cruels et sans pitié, ou caricaturés en benêts, fumant le calumet et abusant de l'alcool. Pas de quoi être fier, et Hollywood n'est que le reflet de la société !  Il a fallu attendre le mouvement des droits civiques dont ils ont bénéficié à la marge et la révolte de Wounded Knee en 1973, pour que quelques films (Little big man, Soldier blue, et surtout Dance with wolves) leur accordent des rôles plus positifs. 

Le documentaire est fait d'extraits de films et de témoignages qui sont le fait non pas de critiques, d'historiens, ou de sociologues, mais de gens de cinéma indiens. Les réalisatrices, Clara et Julia Kluperberg sont, elles, françaises; elles ont monté leur propre société de production et leur domaine de prédilection est le cinéma américain. 

Un fim rare, projeté au Ciel dimanche dernier et qui n'existe (pas encore ?) en DVD, mais sera diffusé sur Ciné+Classic, (Mardi 10/02).

 


 

Randi Pink, Angel of Greenwood

 

Angel of Greenwood - le titre anglais a été conservé pour l'édition française - n'est peut-être pas un grand roman sur le plan littéraire, mais cela reste un bon livre sur un épisode peu glorieux et peu connu de l'histoire américaine. Peu connu parce que passé sous silence ! 

Pour raconter l'incendie d'un quartier de Tulsa en Oklahoma et le massacre de sa population noire qui a eu lieu en 1921, Randi Pink a inventé deux personnages, deux adolescents - Angel la très sage et Isiah le faux dur - qui lui permetent de raconter la vie des habitants de ce quartier prospère. Mais des Noirs qui réussissent économiquement malgré la ségrégation, c'est difficile à admettre pour la population blanche; il a suffi d'un incident, d'une maladresse et c'est le début du massacre.  

La commission chargée d'enquêter sur les événements n'a commencé ses travaux qu'en 1996 et a rendu son rapport en 2001. 80 ans après le massacre ! Le roman d'Andi Pink, publié aux Etats-Unis en 2021,  cent ans après le massacre est une petite pierre de plus au service de l'Histoire américaine, blanche et noire. Un épisode que certains préféraient oublier.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Tulsa 

04 février 2026

La vie après Sidham

Il y a des périodes comme cela, où les films "différents" se succèdent. Cette fois-ci on part en Egypte pour un film inclassable quelque chose comme ... une comédie documentaire autobiographique ? En tout cas un film hors du commun réalisé par Namir Abdel Messeh.  

Une histoire familiale racontée après la mort de la mère du cinéaste, une histoire de deuil, oui, mais pleine de vie. Un peu en désordre il est vrai parce Namir Abdel Messeh interroge le ban et l'arrière ban de sa famille et que le film ressemble à un kaléidoscope, un collage, fait de bribes et morceaux, d'archives familiales, d'extraits de films égyptiens. Entre deux séquences on a parfois le "making of" du film : pas d'acteurs professionnels, juste la famille de Namir AZbdel Messeh; un équipement réduit, pas de caméra mais un simple téléphone et surtout beaucoup d'improvisation, la vie saisie au vol.  La vie après Sidham est un film plein de vie, de pleurs, de rires, un livre généreux et l'on sait gré au réalisateur de nous avoir invités dans sa famille. 


 

03 février 2026

Philippe Artières, A bout portant, Versailles 1972

Etonnant, voire détonnant ? Quel est le meilleur qualificatif pour rendre compte du livre de Philippe Artières, historien de bonne réputation qui choisit de rester entre l'essai et le récit autobiographique pour s'interroger sur le racisme. Pourquoi cette hésitation ? Pourquoi le recours à la première personne pour parler d'un comportement largement universel? En s'interrogeant sur lui-même, l'auteur en fait s'interroge sur la façon insidieuse dont se constitue le racisme chez des individus ordinaires.  Et en particulier dans une classe sociale bien déterminée. 

Le point de départ de sa réflexion est un "fait divers", un ouvrier algérien "tué d'une rafale de pistolet mitrailleur dans un commissariat de Versailles. C'était en novembre 1972. Il n'était encore qu'un enfant, mais s'étonne, à l'âge adulte, du silence qui a été fait autour de ce meurtre dans son milieu versaillais. L'occasion d'une véritable charge contre le milieu dans lequel il a grandi, des bourgeois bien comme il faut, catéchisme et école privée, enfermés dans leurs certitudes et pour qui le monde en dehors de ce cercle étroit n'existe pas. Un entre-soi social, une absence totale de questionnement, qui rend aveugle et sourd à tout ce qui est différent. A Versailles, on est raciste sans le savoir.  

En se maintenant entre autobiographie et essai, le discours me semble perdre en force, car il est facile de se dire que Versailles est un cas à part, une société qui préfère tourner la tête plutôt que de regarder la réalité en face. Facile aussi de mettre en cause ses origines, son éducation, son milieu social plutôt que soi-même.  Il faut néanmoins reconnaître qu'en s'interrogeant sur son propre "racisme", Philippe Artières nous invite à réfléchir sur nos propres comportements.  Et sans être versaillais .... ?


02 février 2026

Le gâteau du Président

Un film kazakh, suivi d'un film azerbaïjdanais et maintenant un film irakien : c'est un vrai privilège de pouvoir accéder à la très limitée production cinématographique de ces pays. Le parcours des cinéastes avant d'arriver à la réalisation de leur projet est certainement ardue, et sans les moyens des grandes productions, il leur faut trouver d'autre façons de faire, plus économes sans doute mais pas moins inventives. Un travail artisanal en quelque sorte plutôt qu'une grosse production industrielle. 

Les premières images - de l'eau, des marais, un village lacustre - sont là pour situer géographiquement l'histoire, mais surprennent, tant nous avons pris l'habitude d'associer l'Irak aux champs de pétrole dans des paysages désertiques. Non, dans le Sud de l'Irak on se déplace en bateau, même pour aller à l'école. A l'école justement on procède au "tirage" qui désigne l'enfant chargé de préparer un gâteau pour l'anniversaire de Sadam Hussein. Un tache impossible quand on vit dans la misère comme Lamia et sa grand-mère. Tout le film tourne autour de cette petite fille de 9 ans et de son ami Saeed qui l'espace d'une journée doivent affronter bien des difficultés. 

Le film d' Hasan Sadi pourrait n'être qu'une gentille comédie, autour de deux enfants.  Mais non, parce que, mine de rien, son film nous en dit beaucoup sur une enfance sous les bombes américaines, sur la misère et le dénuement qui contraint aux pires expédients, sur un régime dictatorial qui touche toutes les catégories sociales ... Rien de lourd néanmoins dans ce film, parce que le réalisateur suggère, sans appuyer et parce qu'il compte sur la grâce et le naturel de la jeune comédienne qui tien le rôle de Lamia, Waheed Thabet Khreibat pour alléger son propos. Et il a eu raison. 

26 janvier 2026

François Kollar, La France travaille

 


J'ignorais tout de ce photographe. Et c'est une belle découverte que nous propose le Musée de l'Ancien Evêché qui, depuis quelques années, accorde une place particulière aux photographes du XXe siècle. 

François Kollar est originaire d'une petite ville près de Bratislava, dans une région entre Hongrie et Slovaquie qui n'a cessé de changer de nationalité. En 1923, le voici en France où il a peu à peu fait son chemin comme "photographe professionnel", répondant aux demandes des agences, qu'il s'agisse de publicité, d'industrie ou de mode. Au début des années 30 il répond à la proposition des éditions Horizons de France, qui lui demandent un reportage sur la France qui travaille. Les photos sont publiés en fascicules - 15 au total - chacun correspondant à une branche particulière : mineurs, bateliers, ouvriers du textile, verriers etc...

L'exposition du Musée de l'Ancien Evêché permet de se faire une petite idée de l'immensité de son travail, mais aussi du talent du photographe, de sa maîtrise du cadrage comme de la lumière. Ce que ces photos donnent à voir c'est la force ou au contraire la précision des gestes, des ouvriers, des artisans, à propos de métiers qui ont disparu, ou ont été mécanisés. On s'étonne, on s'effraye parfois de constater l'absence totale de mesures de sécurité : ni chaussures de sûreté, ni gants, ni masques, rien de tout cela pour manipuler la fonte liquide. Mais de toute évidence, le propos de Kollar n'est pas de dénoncer les conditions de travail,  il se soucie au contraire de montrer l'orgueil du travailleur, la satisfaction du travail bien fait.

Sans minimiser aucunement la qualité "artistique" des photos de François Kollar, je les ai vues avant tout comme une formidable leçon d'histoire. Et retournerai certainement au musée pour mieux m'imprégner de son travail. 

https://www.roger-viollet.fr/exhibition/france-at-work-by-francois-kollar-7?lang=fr 

Andrew J Graff

 

Celui-là il ne m'a pas fallu longtemps pour le lire. Parce que, d'emblée, on est lancé dans un univers à la Mark Twain, mais beaucoup plus loin dans le Nord des Etats-Unis et plus précisément dans les Northwoods du Wisconsin.  Un territoire couvert de forêts où coule une rivière -  tumultueuse, la rivière ! - un territoire qui appartient aux cerfs, aux ours et aux moustiques plus qu'aux humains. C'est pourtant dans cette forêt que vont s'aventurer Bread and Fish, deux gamins de dix ans, pour fuir un meurtre qu'ils croient avoir commis. 

Il y a tout dans ce roman, une petite ville insignifiante, où rien ne se passe jamais, des paysages grandioses et sauvages où on ne se fraie un chemin qu'à coups de hache, des rapides dangereux... Mais la littérature des grands espaces si chères aux éditions Gallmeister n'a d'intérêt qu'en fonction des personnages qui interagissent avec cette nature sauvage. Et là on est gâté, parce qu'en plus des deux gamins ultra dégourdis on a un shérif originaire du Texas et peu habitué à ces grands espaces, un grand-père infatigable pour qui la forêt n'a aucun secret, une jeune serveuse amoureuse et une mère éplorée, confite en religion mais tenace du moment qu'il s'agit de retrouver son fils. Ce pourrait être une chasse à l'homme, ce n'est qu'une poursuite désespérée pour retrouver des enfants. 

Le Radeau des étoiles est le premier roman d'Andrew Graff, originaire du Wisconsin et je ne peux m'empêcher de penser que le roman doit sans doute beaucoup à ses souvenirs d'enfance. Son deuxième livre, Plein Nord,  (lu avant le premier) est tout aussi intéressant. A quand le troisième ? 

 

25 janvier 2026

Jusqu'à l'aube

Malgré le titre et malgré la présence de deux personnages de sexe opposé, ce film n'a rien d'une romance. C'est plutôt une étude clinique sur deux syndromes qui rendent difficiles l'intégration professionnelle. 
Misa Fujisawa souffre de SPM (syndrome prémenstuel) qui la pousse à des accès de colère démesurés ; Takatoshi Yamazoe est en proie à des crises de panique qu'il maîtrise tout aussi peu. Ils sont tous les deux suivis médicalement et se retrouvent dans la même petite entreprise où patron et employés font preuve d'une extraordinaire bienveillance. Je ne doute pas que le film de Sho Miyake, très didactique et bien intentionné, ne trouve son public. Mais je l'ai trouvé bien trop long et me suis passablement ennuyée. 


 

24 janvier 2026

Le retour du projectionniste

 Un film pour tous les amoureux du cinéma.  Le film d'Orkhan Aghazadeh, jeune réalisateur azerbaïdjanais,  est présenté comme un documentaire, mais construit comme une fiction. C'est un film modeste, réalisé sans grands moyens, mais depuis Gide, on sait que les contraintes plus que l'argent et la technique sont sources de créativité. 

Samid, le projectionniste, est un vieux monsieur, soudain pris de nostalgie, qui décide de relancer le ciné-club de son village et ressort sa vieille machine toute poussiéreuse. Mais pour la faire fonctionner il a besoin de commander une nouvelle lampe. Il est aidé dans son entreprise par Ayaz,  un lycéen qui maîtrise aussi bien son téléphone qu' Internet et passe plus de temps à fabriquer de petites vidéos qu'à travailler ses cours.  Entre Samid et Ayaz, la même passion pour l'image animée qu'elle soit numérique ou argentique.

 
Le cinéma, l'amour du cinéma est donc bien au coeur du film. Mais en choisissant de situer le récit dans un petit village d'une vallée perdue de l'Azerbaïdjan, Orkan Aghazadeh fait aussi le portrait de son pays, qui semble oublié de la modernité, mais pas totalement. Les saisons se succèdent, la neige rend parfois les chemins impraticables, mais en montant sur la colline on arrive à capter Internet. 
Je ne sais pas si ce film attirera beaucoup de spectateurs, mais c'est un film aussi touchant que réconfortant. Parce qu'autour de Samid et d'Ayaz, il y a tout un village. 

23 janvier 2026

L'affaire Bojarski

L'affaire Bojarski c'est l'histoire d'un faussaire de génie, qui faute de trouver un travail et le salaire qui va avec, se lance dans la fabrication de fausse monnaie. Bojarski, c'est un homme bien. Il a fait ses preuves pendant la guerre en fabricant des papiers d'identité qui ont sauvé pas mal de gens, mais voilà, il est polonais et lorsqu'il a fui son pays pour se réfugier en France il n'a pas emporté son diplôme d'ingénieur. Alors, dans la France d'après guerre, donner du boulot à un "Polak" sans papier, sans diplôme .... 

En dehors du contexte historique, politique et policier, le film intéresse parce qu'il montre non seulement comment Bojarski s'y prend pour fabriquer le papier et graver les faux-billets, mais aussi comment il s'y prend pour les utiliser sans se faire prendre (un seul billet à la fois, un seul endroit et toujours des objets insignifiants !) Sans être un chef d'oeuvre, le film de Jean-Paul Salomé tient le spectateur en haleine jusqu'au bout. Plaisant.
 

22 janvier 2026

Abel

 Abel est avant tout un film kazakh. Autant dire une rareté puisque Letterboxd ne totalise pas plus de  1218 films produits au Kazakhstan. Mais l'intérêt du film d'Elzat Eskendir ne tient pas seulement à sa rareté.  Il tient surtout à ce qu'il dit sur la fin du régime soviétique et le passage à une économie qui ne dépend plus des diktats de l'Etat, une économie dite "de marché". 

1993 : le mur est tombé depuis 4 ans déjà. Et dans la nouvelle république indépendante, les fermes collectives sont démantelées .... pour être reprises par ceux qui savent comment imposer leurs propres règles :  promesses non tenues, chantage, violence si nécessaire. Pris dans la tourmente, Abel et sa famille. Abel est dépossédé de son cheval, de ses moutons, il ne lui reste, en fin de compte, que ses yeux pour pleurer. 

Il faut un certain temps pour prendre la mesure du film et s'intéresser aux intentions politiques du réalisateur parce qu'au départ, on est totalement dépaysé. Au sens propre du terme.  Des paysages immenses, des steppes dont on ne voit pas la fin, des terres arides  au point qu'on se demande ce que des moutons peuvent bien trouver à brouter. La caméra, souvent portée à l'épaule - aucune débauche de moyens techniques, tout est joué à minima - va et vient entre les personnages, s'attache aux enfants qui jouent dans la poussière, à la femme d'Abel qui enchaine tâche ménagère sur tâche ménagère. Le cinéma d'Eskendir est un cinéma non pas documentaire, mais rudimentaire, un cinéma sans effet, qui donne à voir comment on vit, là-bas, au Kazakhstan, et comment on finit toujours par se retrouver du côté des vaincus, quel que soit le régime politique. 


 

21 janvier 2026

Tiffany Mc Daniel, L'été où tout a fondu

Les livres de Tiffany Mc Daniel ne ressemblent à rien de ce qu'on a déjà lu, parce que, d'une écriture aussi vive qu'imagée, elle raconte des histoires qui se tiennent à la limite de la réalité et du fantastique. Déjà deux romans traduits en français, Betty, puis L'été où tout a fondu et un troisième, Du côté sauvage (pas encore lu mais cela ne saurait tarder...) Tous chez Gallmeister.

 

 Un coin perdu de l'Ohio dans les années 80. Un été de canicule. Un pasteur et sa famille. La réalité la plus terre à terre. Jusqu'à ce que ce pasteur ait l'idée saugrenue d'inviter le diable et que se présente quelques jours plus tard, venu d'on ne sait où, un jeune enfant noir. Enfant perdu ou créature diabolique ? Et voilà le lecteur dans l'entre-deux, comme tous les personnages du roman. Que se produise un incident, un accident, qu'une femme enceinte tombe, sur le ventre (!)  et perde l'enfant à venir .... certains immédiatement y voient l'oeuvre du Malin, en l'occurrence l'enfant dont la couleur de peau et les yeux verts détonnent dans cette petite ville de rien du tout, à population blanche évidemment.  Fielding, le fils du pasteur, est non seulement l'ami de Sal, l'enfant noir, mais l'écrivaine en fait le narrateur, ce qui lui permet d'opposer la candeur de l'enfance au monde réel empêtré dans ses préjugés. Après, à chaque lecteur de choisir le monde qu'il préfère.  

Bien que L'Eté où tout a fondu, comme Betty d'ailleurs soit centré sur l'enfance, sur l'innocence, le roman n'a rien de naïf : c'est bien de la société américaine que parle Tiffany Mc Daniel, de la société américaine et de ses aspects les moins plaisants. Elle aurait pu en faire un roman noir, elle aurait pu en faire un essai, mais en choisissant la fiction, la vraie, avec tout ce que cela implique d'élucubrations, elle touche je crois un plus grand public qui ne peut rester indifférent devant le désarroi de ce jeune garçon noir aux yeux verts.