Affichage des articles dont le libellé est Lundi classique. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Lundi classique. Afficher tous les articles

04 juillet 2011

Montesquieu

- "Je suis tombé par terre, c'est la faute à Voltaire. Le nez dans le ruisseau, c'est la faute à Rousseau."
- Tu chantes maintenant ?
- Chantonne tout au plus. En fait je me demandais si je ne pouvais pas faire l'impasse sur ces deux auteurs.
- Et sous quel prétexte, s'il te plaît ?
- Tout le monde les connaît !
- Mais encore ?
- A vrai dire, ils m'ennuient un peu. Tandis que Montesquieu, ah Montesquieu !
- Comment peut-on être persan ?
- Oui. Tu as lu Les Lettres persanes ?
- Non mais je connais l'histoire : deux Persans, originaires de Perse ....
- Uzbek et Rica ...
-... qui voyagent en France
- en Europe
- Ils écrivent des lettres à leurs amis restés en Turquie
- en Perse
- et racontent ce qu'ils voient en se foutant du monde.
- Comment cela, en se foutant du monde ?
- Oui, en se moquant de tout le monde, en critiquant les us et coutumes, les moeurs, les croyances, la politique, tout quoi. Franchement, c'est pas sympa. Quand tu voyages, t'es supposé respecter les autres non ?
- Tu n'oublie qu'une chose. C'est que ces deux Persans n'existent pas. Montesquieu les a inventés pour dire ce qu'il pense, lui, de son propre pays.
- Ah ! les fameux "porte-parole". Encore une ruse d'écrivain pour écrire tout haut ce que chacun pense tout bas.
- En gros. D'ailleurs Montesquieu a fait école avec ses lettres persanes, puisque pour parler de quelqu'un qui porte un regard décalé, faussement naïf, sur le monde, on dit qu'il a "le regard persan".
- Persan ou perçant ?
- Persan. Mais ça revient au même non ? Au fait, tu savais que des journalistes ont crée un nouveau trimestriel, qu'ils ont appelé - et ce n'est pas un hasard - Uzbek et Rica ?
- Et ça donne quoi ?
- Un magazine décalé évidemment ! Mais ils n'en sont qu'au numéro 4. Pour revenir à Montesquieu, j'ai visité il n'y a pas longtemps le château où est né Montesquieu, le château de la Brède.
- C'est où ?
- Pas très loin de Bordeaux. C'est un vrai château, avec des douves et tout. Un peu lugubre quand même. Il y avait des valérianes qui poussaient sur tous les interstices des murs. C'était assez joli.
-Tu digresses ...
- En effet ! Bon, Montesquieu était donc un philosophe, un moraliste, au sens de "qui observe les moeurs" plus que "qui donne des leçons de morale". C'était aussi un juriste, un historien, un politicien ... il s'est acharné à comprendre quelles pouvaient être les causes de la grandeur des romains et de leur décadence, il s'est efforcé de déterminer quel pouvait être le meilleur régime politique ...
- Encore un de tes touche-à-tout de génie !
- Oui, mais il s'est quand même très joliment planté. Sa théorie des climats, j'adore !
- Raconte.
- Non tu ferais mieux de lire. De toute façon, il n'est pas l'inventeur de cette théorie, mais ces efforts pour lui donner une base rationnelle, scientifique et même expérimental en font une histoire vraiment étonnante. Voilà : Il observe, au microscope, une langue de boeuf exposée successivement au chaud puis au froid et en conclut que "dans les pays froid, les houppes nerveuses sont moins épanouies [...] les sensations sont donc moins vives. [...] il faut donc écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment."
Les gens des pays froids étant peu sensibles, il faut pour les gouverner, des régimes autoritaires. Les régimes démocratiques en revanche sont plus appropriés aux pays chauds !
- Sans blague ! Il a dit ça ?
- Et il l'a même écrit !
- Trop fort !
- Une erreur de parcours. N'empêche que c'est le même homme qui est parti en guerre contre l'esclavage, contre l'exploitation de l'homme par l'homme, contre l'intolérance religieuse, contre les bûchers de l'Inquisition.
- Comme Voltaire . Tu vois que tu ne peux pas faire l'impasse.
- On verra...

13 juin 2011

Diderot et Jacques

- On reprend ?
- On reprend !
- Il serait temps ! J'ai cru que tu n'allais jamais t'y remettre ...
- Ah bon ?
- Ben oui, ça fait un sacré bail quand même que tu n'as pas donné de tes nouvelles.
- Vraiment ?
- Oh arrête !
- On n'a même pas commencé ! Mais à t'entendre, on croirait presque que je t'ai manqué ...
- Toi non. Mais la suite de l'histoire, un peu ! Tu m'as fait cavaler sans respirer jusqu'au XVIIIe siècle et là, tout d'un coup, tu me laisses en plan pendant presque un an ! Tu ne crois pas que tu exagères un peu.
- C'était pour te laisser reprendre ton souffle. Parce qu'il en faut pour traverser le XVIIIe ! Rien que des grosses pointures ! Voltaire, Rousseau, Montesquieu, Diderot ...
- Stop ! celui-là on l'a déjà vu non ? L'encyclopédie, tout ça ...
- Tout ça, mais pas que ça. Au fait, tu as lu Jacques le Fataliste ?
- Euh... je l'ai commencé ....
- Je vois. Mais c'est dommage.
- T'as qu'à m'expliquer pourquoi tu le trouves si passionnant ce roman. Parce que franchement, ça part un peu dans tous les sens. Il commence une histoire, s'interrompt, il en commence une autre qu'il ne finit pas, revient à la première ... Et puis ses personnages, on n' y croit pas une seconde, le valet et son maître, deux vrais pantins...
- ... dont Diderot tire les ficelles. C'est exactement cela et tu as tout compris ! La plupart des romanciers essayent de faire croire à leurs lecteurs que ce qu'ils racontent est vrai. C'est ce qu'on appelle l'illusion romanesque. Diderot, au contraire, fait tout pour casser cette illusion. Rappelle-toi le début : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut. » Le récit à peine commencé est interrompu par l'intervention de l'auteur lui-même qui prend la parole pour dire : "Vous voyez lecteur, que je suis en beau chemin et qu'il ne tiendrait qu'à mois de vous faire attendre un an, deux ans, trois ans, le récit des amours de Jacques en le séparant de son maître et en leur faisant courir à chacun tous les hasard qu'il me plairait. Qu'est ce qui m'empêcherait de marier le maître et de la faire cocu ? d'embarquer Jacques pour les îles ? [....]
- Plutôt énervant non ? Il prend vraiment ses lecteurs pour des imbéciles !
- Pas du tout ! Au contraire. Les personnages de toute façon n'existent pas, tu es bien d'accord. Ils ne sont que les porte-parole de l'auteur. C'est donc à cette parole qu'il faut être attentif. Brecht a peut-être inventé la distanciation théâtrale, mais la distanciation romanesque, c'est Diderot !
- Oh, ça va ! Fais pas ton pédant ! Dis-moi plutôt où Diderot veut en venir !
- A faire réfléchir les gens comme toi sur leur part de liberté.
- Comment ça leur part ?
- Oui, leur part. Jacques, le valet, a eu auparavant comme maître un capitaine qui affirmait que "tout est écrit là-haut sur un grand rouleau". Tout, c'est à dire tout ce qui nous arrive dans la vie.
- Je vois, genre : c'est pas moi qu'ai cassé le sifflet du piston de la machine à vapeur... c'était écrit là-haut.
- Si tout est écrit, tu n'es responsable de rien. Coupable de rien, mais libre de rien non plus. Ce qui, tu en conviendras, est difficile à accepter.
- Quelque chose comme le fatalisme musulman ?
- Ou le providentialisme chrétien. Oui, quelque chose comme.... Mais Diderot est athée.
- Et alors ?
- Et, bien, c'est encore plus difficile de discerner la raison de toute chose. Pourquoi agissons nous comme cela ? Quelle cause produit quel effet ? Quelle est la portée de nos actes ?
- Un peu prise de tête, non ?
- Justement non, parce que la réflexion de Diderot n'est pas abstraite, pas théorique. Elle est... illustrée ...
- ... par les personnages !
- Et c'est ce qui prouve la supériorité de la littérature sur la philosophie !
- Ah! non ! Tu ne peux pas dire cela.
- Et pourquoi pas ?
- Parce que la philo quand même ...
- Quoi, quand même ? Quand il s'agit de brasser de idées, la littérature fait aussi bien que la philo : aussi bien, mais différemment.
- Same, same but different !
- Exactement : la réflexion en philosophie passe par des notions abstraites, des concepts. En littérature elle passe par des images, des personnages. Platon d'ailleurs ne s'est pas privé d'inventer des mythes et de raconter des histoires !
- D'accord, d'accord ! Aussi bien mais différemment ! Et Diderot ?
- Et bien, Diderot est un romancier philosophique.... Et une âme sensible. Et un grand critique d'art ! Et un grand amoureux des ruines.
- Et quoi encore ?
- Rien. C'est tout pour aujourd'hui.
- T'as l'air fâché ?
- Pas du tout. Mais Diderot, c'est encore un de ces touche-à-tout impossible à faire tenir tout entier dans un tiroir.
- Dans un billet tu veux dire !
- Oui, c'est ça, dans un billet.

06 septembre 2010

Le grand projet encyclopédique

- On commence par quoi pour le XVIIIe siècle ? Voltaire ou Rousseau ?
- Ni l'un ni l'autre : Diderot !
- Diderot ? Vraiment ? Tu crois qu'il fait le poids à côté des deux autres ?
- Absolument ! Ne serait-ce que parce qu'il a un petit quelque chose de plus que les deux autres : écrivain, philosophe et ... encyclopédiste !
- Un petit quelque chose en moins aussi : il n'a pas d'adjectif attaché à son nom ! Les partisans de Voltaire sont voltairiens, ceux de Rousseau sont rousseauistes, et les admirateurs de Diderot, comment les appelle-t-on ? Il n'a pas d'admirateurs ?
- Raison de plus pour s'intéresser à lui. Pendant que Voltaire et Rousseau se traitaient de tous les noms d'oiseaux, Diderot cent fois sur le métier remettait son ouvrage, moins soucieux de sa gloire que de l'instruction du public.
- Ouille ! Je crains le pire... Tu vas encore me parler d'é-du-ca-tion !
- Evidemment ! Tu connais une meilleure cause, toi ?
- Certainement pas ! Aucune objection votre honneur. Je connais les slogans par coeur : L'instruction pour tous. Seule l'éducation pourra faire avancer l'humanité. Instruisons, éduquons, il en restera toujours quelque chose ! Et ... et je suis d'accord avec toi puisque je frétille d'impatience à l'idée de t'écouter !
- Diderot donc, né un an après Rousseau, mort la même année que Voltaire !
- Ah, quand même ! Tu ne les sépare pas...
- Vers 1747 - il avait donc...
- ?
- 34 ans. Il est sollicité par l' éditeur Le Breton pour traduire une encyclopédie anglaise parue en 1728. Cyclopedia or Universal Dictionary of Arts and sciences et assez vite, sous sa direction, le projet devient beaucoup plus important. Immensément important : il y a consacré 25 ans de sa vie, a travaillé avec une véritable armée de collaborateurs ...
- parmi lesquels Voltaire, Rousseau ...
- oui mais aussi le chevalier de Jaucour, D'Alembert, le baron d'Holbach...
- tous des "de", des aristos ?
- pas seulement! Il y avait aussi des bourgeois et même des artisans. Des étrangers aussi. Une armée te dis-je : plus de 150 personnes toutes engagées dans la diffusion du savoir. Parce que l'Encyclopédie c'est avant tout une grande entreprise de vulgarisation.
- Vulgarisation, vulgaire ... je croyais que les vrais scientifiques tordaient un peu le nez devant le mot.
- Les pédants peut-être ! Vulgariser une connaissance c'est tout simplement la mettre à la portée des gens ordinaires, du commun des mortels, vulgus en latin ! C'est permettre à tout un chacun de mieux comprendre comment fonctionne le monde. Tiens, voilà ce que Diderot écrivait dans le prospectus destiné à trouver des souscripteurs pour financer le projet.
« Le but d'une encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d'en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de le transmettre aux hommes qui viendront après nous; afin que les travaux des siècles passés n'aient pas été inutiles pour les siècles qui succèderont; que nos neveux devenant plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux; et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain »
- Dis donc, ça ressemble pas à de la globalisation, ce projet encylopédique ?
- Ooooops ! laisse tomber ce jargon ! Globalisation est un mot fourre-tout, un mot qu'on met à toutes les sauces.
- Pourtant "rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre", c'est bien un projet "global", non ?
- "universel" plutôt, puisqu'il s'agit de transmettre les travaux des siècles passés aux hommes du présent et du futur. Un projet universel, à la différence d'un projet global, a une double dimension : spatiale et temporelle !
- Diderot est donc un universalistes, pas un globaliste.
- En effet. C'est quelqu'un qui s'adresse à tous les êtres humains, sans distinction.
- Et ses neveux ? Qu'est-ce qu'ils viennent faire là ?
- Ah, ces neveux .... plus instruits, plus vertueux, plus heureux .... Ils viennent compliquer l'histoire. Par "neveux" Diderot entend les générations à venir et il suppose...
- Que la vertu et le bonheur sont proportionnels à l'instruction. C'est un peu gros non ? Parce que je connais moi, des tas de gens très diplômés qui ne sont pas très vertueux, et des tas de gens qui n'ont pas de diplômes et n'ont pas l'air malheureux pour autant !
- Sans doute ! Et il n'est pas question de faire des statistiques. Le mot important dans la phrase de Diderot, c'est l'adverbe de comparaison "plus", qui suggère l'idée d'une progression de l'humanité vers le Bien et vers le Bonheur. Tu vois, on retrouve les majuscules chères à Platon et aux philosophes de l'Antiquité. Comme la plupart des philosophes du XVIIIe siècle, Diderot était persuadé que l'instruction était un facteur de progrès pour l'humanité.
- De progrès technique peut-être, mais progrès moral ?
- Pour Diderot, en tout cas, l'un ne va pas sans l'autre.
- Et pour toi ?
- Et bien, ça se discute ...
- Tu n'as pas l'air de trop y croire.
- Mais si, mais si ! Mais on est encore loin du compte. Et il y a encore beaucoup, beaucoup de progrès à faire en matière d'éducation. Alors, comment juger des résultats quand la tâche est à peine commencée. 20% de la population mondiale est toujours analphabète! Et maîtriser l'alphabet, ce n'est que le premier pas sur un chemin qui n'en finit jamais, celui de l'acquisition des connaissances et de la réflexion critique. La réflexion critique surtout !
- Allez, on revient à l'encyclopédie parce sinon, que tu vas finir par faire "vieux jargeot" !
- Et bien, que veux-tu savoir de plus ?
- J'en sais rien : c'est toi qui sais ! Comment il s'y est pris ? Combien de temps il lui a fallu ? Est-ce qu'il en a beaucoup vendu ?
- Voyons voir... une armée de collaborateurs, chargés de rédiger des articles en fonction de leur compétence, évidemment. Et parmi eux, des dessinateurs, car le coup de génie de Diderot c'est d'avoir utilisé le dessin pour mieux faire comprendre, le fonctionnement d'un métier à tisser par exemple. D'ailleurs la publication des volumes de planche a sauvé l'encyclopédie au moment où les attaques contre le projet avaient obtenu son interdiction.
- Parce que le projet a été attaqué ?
- Oui, et pas qu'un peu. Car l'Encyclopédie était devenue dans les mains de Diderot, une arme redoutable contre l'obscurantisme. Imagine deux armées, celle des savants, des intellectuels, bien décidés venir à bout des croyances non fondées, des superstitions, des préjugés et de l'autre côté, le clan des dévots et des bigots bien décidés à ne rien changer. Ils s'agissait pour les uns d'obtenir l'autorisation de publier et pour les autres d'empêcher toute publication. Or ceux-ci avaient souvent l'oreille du pouvoir; mais ceux-là avaient pour eux la ruse et l'appui de Malesherbes, Directeur de la Librairie ...
- C'est-à-dire ?
- Le responsable de la censure. Il ne pouvait pas tout à fait faire ce qu'il voulait, mais il avait une certaine marge de liberté, et en a usé pour dissimuler chez lui les exemplaires de l'Encyclopédie dont la destruction avait été ordonnée.
- Waouou ! Pas mal ! Et la ruse ?
- Pas mal non plus : l'astuce consistait à glisser les propos les plus litigieux, les plus susceptibles d'attirer les foudres des censeurs, dans des articles apparemment anodins et de rédiger de façon anodine les articles les plus litigieux.
- Par exemple ?
- La critique la plus virulente sur les ordres religieux ne se trouve ni à "Capucin", ni à "Cordelier" mais à "Capuchon" auquel le précédent renvoie. Les propos les plus durs contre les superstitions sont dissimulés dans l'article sur "Agnus Scythicus", une plante ordinaire à laquelle on prêtait toutes sortes de pouvoirs miraculeux.
- Et ça a marché ?
- En partie oui, puisqu'au bout de 20 ans d'efforts acharnés 17 volumes de textes ont finalement été publiés ainsi que 10 volumes de planches; 24000 exemplaires ...
- Je suppose que pour l'époque, ça faisait beaucoup ?
- Sans doute, sans doute.
- Mais ?
- Mais il est difficile de mesurer l'impact de l'Encyclopédie sur les gens du XVIIIe siècle.
- Evidemment, sans Médiamétrie ... !
- Chacun des volumes coûtait en réalité très cher et de toute façon, la plupart des gens ne savaient toujours pas lire.
- Ouh là ! Tu ne vas quand même pas me proposer de lire les 17 volumes !
- Non, mais tu pourrais lire Jacques le Fataliste.
- Combien de pages ?

09 août 2010

Le Galilée de Brecht

- De plus en plus intermittents, tes lundi classiques, dis-donc !
- C'est vrai.
- Marre de tes vieux schnoques ? Tes écrivains des siècles passés ?
- Vieux schnoques, vieux schnoques... vieux peut-être ou plutôt anciens, mais certainement pas "schnoques" : ni imbéciles, ni séniles !
- Alors pourquoi tu traînes ?
- Sais pas ... Trop de choses à faire peut-être, trop de distractions, trop de ...
- Divertissements ?
- Sans doute
- Divertissement, détournement, déviation ... tu te divertis comme ... les libertins de Pascal?
- Peut-être ...
- Bon, alors, tu t'y remets ou tu ne t'y remets pas ?
...
- Allez un effort ! Je m'ennuie moi. J'ai lu tous les livres et ...
- Tous ? Vraiment ?
- Oui... enfin presque !
- Et alors ?
- Et bien, j'aimerais bien continuer. Parce que quand même, ente le XVIIe et le XXIe, il y a encore pas mal de chemin à parcourir.
- Justement et ce chemin n'est pas facile.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? Je croyais que les querelles religieuses s'étaient apaisées, que l'Inquisition avait baissé la garde.
- Un peu ! Bien peu en réalité. De toute façon le pouvoir politique prend la relève du pouvoir religieux car l'un et l'autre se méfient comme de la peste de ceux qui osent penser librement.
- Eh, dis donc, tu ne te trompes pas de temps, là ? Tu ne devrais pas employer l'imparfait plutôt que le présent ? ou le passé composé ? "le pouvoir politique a pris ..."
- Passé composé, le temps de l'achevé.... je n'en suis pas si sûr...
- Ben, bonjour la déprime ! Ici, on a quand même le droit de penser comme on veut, et même de dire ce que l'on veut. T'as qu'à aller voir ailleurs, en Chine, en Iran ou en Inde !
- C'est bien ce qui me gène.
- Allez, en route ! C'est pas en traînant les pieds que tu vas les aider. Attache tes lacets et mets toi au boulot.
- ...
- Qu'est-ce qu'il y a encore ?
- Je ne sais pas par quel bout commencer. Voltaire ? Rousseau ?
- Eh, c'est pas à moi de choisir !
- Fontenelle ? Condillac ? La Mettrie ? ...
- Dis, t'en as encore beaucoup comme ça ?
- Le Baron d'Holbach ? D'Alembert ? ... Copernic ... Galilée ! ... ça te dit Galilée ?
- C'est pas un mec du XVIIe celui-là ?
- A peine : né en 1564, mort en 1642 et sa condamnation date de 1633 : le début du XVIIe.
- On revient en arrière alors ?
- Oui. Non. Pas vraiment! parce que, le Galilée que j'ai en tête c'est celui de Brecht.
- Comprends que dal, moi !
- Voilà. Bertold Brecht, un dramaturge allemand, a écrit en 1938 , ou peut-être en 41, une pièce intitulée La Vie de Galilée. Une pièce absolument passionnante. A condition bien sûr de la remettre en situation. De se souvenir que Brecht a été déchu de sa nationalité par le régime nazi, qu'il a été contraint à l'exil, qu'il s'est réfugié aux Etats-Unis d'où il a été chassé en 47 par ....
- Mac Carthy ?
- Peut-être pas directement, mais par la paranoïa anticommuniste que Mac Carthy a suscitée, certainement ! Brecht s'est alors réfugié en Suisse avant de s'installer à Berlin, côté Est.
- Côté République Démocratique Allemande, chez les communistes quoi !
- En effet.
- Et comme les démêlés de Galilée avec les autorités religieuses ressemblaient diablement aux démêlés de Brecht avec les autorités politiques, en racontant la vie de Galilée, c'est sa propre histoire qu'il a mis en scène.
- Pas mal ! Tu commences à bien te débrouiller ! Mais c'est encore mieux que cela : Brecht fait du procès de Galilée un récit emblématique de tous les conflits entre la connaissance et la foi, entre la science et la religion, entre les scientifiques, toujours avides d'en savoir plus et les autorités, religieuses ou politiques, soucieuses des bouleversements et des déséquilibres que ces nouvelles connaissances pourraient entraîner. Et comme Brecht a remanié sa pièce jusque dans les années 50, son Galilée a fini par ressembler à Einstein, Oppenheimer ou n'importe quel savant aux portes d'une découverte fondamentale pour l'humanité. Autrement dit c'est une pièce à valeur universelle, une de ces oeuvres dont l'intérêt ne se périme jamais. L'héliocentrisme, la fission de l'atome, les manipulations génétiques... chaque époque apparemment a des raisons de se prendre la tête.
- Tu vas pas un peu vite, là ? Tout à l'heure tu traînais les pieds et maintenant tu galopes !
- D'accord, d'accord. Qu'est-ce que tu veux savoir ?
- Et bien ... La vie de Galilée, c'est la vraie histoire de Galilée ?
- En gros oui !
- Mais en détails ?
- En détails ... Brecht n'est pas un biographe au sens propre du terme et la vérité historique n'est pas son principal souci. Ce qui l'intéresse - et ce qui nous intéresse - c'est le sens qu'il donne à un événement historique connu de tous : la révolution copernicienne.
- Copernicienne ou galiléenne ?
- L'usage attribue la "découverte" de l'héliocentrisme à Copernic, mais c'est Galilée qui en apporta la confirmation et c'est lui surtout qui s'en fit le propagateur. Copernic avait bien publié son grand oeuvre Des révolutions des sphères célestes, juste avant de mourir en 1543, mais sa théorie n'était connue que de quelques érudits; l'Eglise pouvait encore faire semblant de l'ignorer. Avec Galilée, ce n'était plus possible.
- Attends ! la science, c'est la science et la religion c'est la religion.
- Belle lapalissade ! Mais quand la science remet en cause les fondements de la religion, qu'est-ce que tu fais ?
- J'écoute la science .
- Trop facile ! Bien sûr, tu peux te la jouer tendance parano, en affirmant que la religion ne cherche qu'à garder son ascendant sur le peuple : le pouvoir, toujours le pouvoir ! Et que c'est pour cette raison qu'elle a refusé si longtemps les thèses de Galilée. Mais Brecht invente un petit moine - mon personnage préféré - qui au début de la pièce prend fait et cause pour Galilée, s'enthousiasme pour ses découvertes, pour les avancées de la connaissance, devient son disciple le plus zélé, jusqu'au jour où il se souvient de ses parents, de pauvres paysans illettrés qui ne supportent les misères de leur existence que parce que la religion leur a fait croire que "tout le théâtre du monde est construit autour d'eux". Que la terre est au centre de l'univers et qu'un Dieu bienveillant veille sur eux. Tiens écoute-le, ce petit moine qui vient dire à Galilée pourquoi il renonce à l'astronomie. " Que diraient les miens s'ils apprenaient de moi qu'ils se trouvent sur un petit amas de pierres qui, tournant à l'infini dans l'espace vide, se meut autour d'un autre astre, petit amas parmi beaucoup d'autres, passablement insignifiant de surcroit."
La religion leur permet de donner un sens à leur misère ; pas la science ! Et pour la paix de l'âme des pauvres gens, ce petit moine plein de charité est prêt à renoncer au travail scientifique qui pourtant le passionne. Et à garder une explication sans doute rassurante, mais fausse. Heureusement, Galilée est là pour s'emporter et même s'enrager : "Diable, je vois la divine patience de vos gens, mais où est leur divine colère ? " Divine patience, divine colère ? ça ne te rappelle rien ?
...
- Frère Jean des Entommeurs qui devant le massacre des vignobles de son abbaye, oppose le service du vin au service divin ! et entraîne derrière lui tous les petits moinillons pour aller défendre leurs vignes plutôt que de s'abîmer en prières.
- Ouh-là ! Avec toi on se retrouve toujours du même côté. Contre la religion ! Je ne suis même pas certain d'avoir bien compris comment tu es arrivé là. Brecht, Rabelais, Galilée... quelle salade !
- Mais non ! De toute façon mon petit moinillon ne résiste pas longtemps, il suffit que Galilée lui mette un livre entre les mains et il replonge dans ses lectures. La curiosité, la soif de savoir...
- ... riosité... vilain.... faut
- Quoi, qu'est-ce que tu marmonnes ? Si la curiosité est un vilain défaut, pourquoi est-ce que tu continues à me poser des questions ?
- Parfois je me demande ...
- Tu vois !
- Je me demande si tu n'es pas un peu soupe au lait !
- Pas plus que Galilée ! Parce que Brecht en fait un sacré personnage. Exigeant, impatient, coléreux, insupportable mais quelle passion, quel enthousiasme ! Il est infatigable. Du genre toujours plus.
- Un peu monomaniaque, non ? Du genre "savant fou" ?
- Sans doute. Bien que .... vois tu, plus encore que la science, c'est l'humanité qu'il aime et dont il voudrait soulager la misère, grâce à la science.
- Pourtant il a abjuré !
- Justement ! Un des intérêts de la pièce, c'est ce que Brecht a imaginé : la vie de Galilée après le procès. Galilée est mis au cachot puis assigné à résidence avec interdiction absolue de poursuivre ses recherches et encore plus de publier.
- Et que fait Galilée ?
- Qu'en penses-tu ?
- Il renonce ? Non, il continue, comme le moinillon ?
- Et bien, tu n'as plus qu'à lire la pièce ! Et tu découvriras à quel point elle est emblématique de tous les affrontements, passés ou à venir, entre les hommes de science et les hommes de pouvoir.
C'est pourquoi, bien que de façon détournée, elle constitue une excellente introduction à l'étude du XVIIIe siècle et permet de comprendre ce qui s'est passé à ce moment là entre les tenants de la raison et ceux de la foi. A mes yeux, il y a eu entre le XVIIe et le XVIIIe une sorte de bascule, un mouvement qui vient de loin, des libertins, des humanistes de la Renaissance et bien au-delà qui a permis au rationalisme, à l'esprit scientifique de marquer des points contre la croyance, la pensée magique, la religion. Pas grand chose, tout juste un frémissement.
- Si tu le dis .... parce que quand je lis les journaux, j'en doute un peu.
- Et bien continue de douter; c'est le début de la sagesse.


J'aime assez ce "portrait" de Galilée devant ses juges. Plutôt bravache, non ?

En 1644, dans un pamphlet passé quasi inaperçu, le poète anglais Milton écrivait « Qu’on me donne la liberté de connaître, de m’exprimer et de disputer librement, selon ma conscience, avant toute autre liberté. »

12 octobre 2009

Racine, Corneille ...

- Alors, les classiques, les grands auteurs du XVIIe, quand est-ce que tu t'en occupes ?
- "Perchée sur les racines de la bruyère, une corneille boit l'eau de la fontaine Molière."
- Noooon, trop facile, tu ne vas pas t'en tirer comme ça ! D'abord ce vieux truc mnémotehcnique tout le monde le connaît ! Racine, La Bruyère, Corneille, Boileau, La Fontaine, Molière ... ça fait un bout de temps qu'on annone ce vieux machin.
- Tu n'as pas tout à fait tort, j'en conviens. D'autant qu'il manque quelques auteurs majeurs...
- Tu vas me dire qu'on a encore oublié les femmes , Mme de La Fayette, Mme de Sévigné....
- Bien sûr! Et Pascal, et Bossuet, et Fénelon et...
- Stop ! Suffit ! Pas besoin de sortir ton Lagarde et Michard ! Ils t'ennuient à ce point les écrivains classiques ?
- Un peu, oui. Mais pas tous, et pas tout le temps. J'aime bien Racine par exemple, dans Phèdre en particulier et plus encore dans Bérénice. Je sais, ce n'est pas très original, mais cette histoire d'amour empêchée par la raison d'Etat, cet empereur qui ne peut pas épouser sa princesse parce qu'elle est étrangère ....
- ça fait pas un peu coeur d'artichaut ton histoire ?
- Evidemment. Toutes les "grandes" histoires d'amour sont des variations sur le même thème; Tristan et Yseult, Lancelot et Guenièvre, Roméo et Juliette, ... que des histoires du genre "ils s'aiment mais n'ont pas le droit de s'aimer" alors, évidemment, ça tourne mal ! Et avec le même schéma, on peut faire un mélo façon Harlequin ou une tragédie de Racine.

"Dans un mois, dans un an, comment souffriront nous
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ?


Difficile de faire à la fois plus simple et plus efficace. Ecoute encore : "Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez !" Un seul vers pour dire à la fois la toute puissance et le désespoir.
- Ouais, bon, d'accord ! Va pour Bérénice. Mais t'as rien d'autre dans ta besace ?
- ...
- Et bien ?
- Polyeucte !
- La pièce de Corneille ? Je croyais que tu détestais Corneille !
- C'est vrai, je ne l'aime pas beaucoup. Trop pompeux, trop glorieux, trop ronflant !
- Gonflant quoi !
- Mais Polyeucte c'est autre chose. Polyeucte est un chrétien du IIIe siècle, fraichement converti, et qui au nom de sa foi, entend renverser les idoles païennes, au péril de sa vie bien entendu.
Un martyr qui, poussé par la grâce divine, renonce progressivement à toutes ses attaches terrestres, à l'amour de sa femme Pauline, soucieux seulement de mériter le Ciel.
- Et il fait quoi ? Un attentat-suicide ?
- D'une certaine façon, puisque en renversant les idoles, il se condamne à mort.
- Un fanatique, c'est bien ce qu'il me semblait.
- Un fanatique religieux en effet, mais, touchés par le martyr de Polyeucte, son beau--père et sa femme se convertissent au christianisme. La pièce de Corneille est donc un éloge de la religion, de la foi qui déplace les montagnes.
- Et c'est pour cela que tu aimes Polyeucte ?
- Certainement pas. Corneille a écrit cette pièce en 1642. A la lumière de tous les événements qui se sont passés depuis, on ne regarde plus le fanatisme,qu'il soit politique ou religieux, du même oeil. Et tu sais à quel point je me méfie de la confusion entre foi et aveuglement idéologique. Autant je respecte les croyances tant qu'elles restent dans le domaine intime sans chercher à s'imposer, autant je m'en méfie quand elles prétendent à l'intégrisme, à l'absolutisme et au totalitarisme.
- Toujours un problème avec les " ... ismes" !
- Non, pas du tout : j'aime bien rationalisme et plus encore humanisme !
- Pour en revenir à Polyeucte, ton interprétation n'est pas un peu ... tendancieuse ?
- Je ne crois pas. Un texte dont on ne fait qu'une lecture historique n'est pas vraiment vivant. Les textes intéressants sont ceux qui ont toujours quelque chose à dire à leurs lecteurs, quelle que soit l'époque à laquelle ils sont lus. Le contexte politique, économique, social modifie forcément le regard que l'on porte sur un texte. Et le "vécu" de chacun modifie à sont tour l'interprétation d'un texte. C'est la raison pour laquelle il est toujours intéressant ... de confronter son point de vue à celui d'un autre lecteur.
- Et voilà, je me suis encore fait avoir. Parti pour lire Polyeucte...

21 septembre 2009

Pour en finir avec les libertins !

- En finir ? Vraiment ? Tu as de drôles d'expressions ! Je croyais que tu les aimais bien ...
- Mais non ! Mais oui !
- Ben, c'est oui ou c'est non ?
- C'est oui, je les aime bien. C'est non, je ne veux certainement pas les liquider ni les exterminer, loin de là ! J'ai juste envie d'avancer, de passer à autre chose. Et tu me réclamais des "classiques", vraiment "classiques". Alors voilà ! Molière, ça te va ?
- L'auteur du Bourgeois Gentilhomme, de l'Avare, du Malade imaginaire ?
- Et surtout de Tartuffe, du Misanthrope et de Dom Juan !
- Le grand Molière ! Et tu le classes parmi les libertins ?
- Libre penseur, certainement ! Athée ? Je n'en jurerai pas car je crois bien que, pour vivre et faire vivre sa troupe, il a dû faire pas mal de compromis et tourner sa plume 7 fois dans son encrier avant d'écrire. Ce qui ne l'a pas empêché d'être à l'occasion censuré et de voir son Tartuffe interdit de représentation. Mais il s'est bien vengé, car, pour donner du boulot à ses comédiens - tu n'oublies pas qu'il était directeur de théâtre - il profite de cet arrêt forcé pour écrire et mettre en scène Dom Juan. Et Dom Juan lui est libertin. Dans tous les sens du terme.
- Liberté sexuelle et ...
- Liberté morale et intellectuelle. Ou plutôt sa liberté intellectuelle le pousse à remettre en question la morale, en l'occurrence les moeurs de ses contemporains.
- Ce n'est pas ce que fait Molière dans toutes ses pièces ?
- Si, mais là, il pousse le bouchon un peu plus loin. Ce sont tous les verrous de la société qu'il fait sauter : la famille, le travail, l'argent, la religion ! Ce "méchant homme" ne respecte rien, ni son père, ni son épouse Elvire, ni ceux qui sont contraints de travailler pour vivre...
- Tu parles de M. Dimanche, son créancier ?
- Tu ne trouves pas que c'est une des scènes les plus cruelles ?
- Et les plus drôles aussi !
- Et voilà ! Avec Molière, on rit de ce qui devrait nous consterner ! Ce qui donne raison une fois de plus à Musset.
- A Musset ?
- Oui, tu sais bien, le grand poète romantique, l'amant de Goerge Sand, l'auteur de Lorenzaccio... Celui qui écrit tout un poème pour parler du théâtre de Molière :

"J'étais seul, l'autre soir, au Théâtre-Français,
Ou presque seul; l'auteur n'avait pas grand succès.
Ce n'était que Molière [...]
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde,
Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer. "

- Pleurer est peut-être excessif, non ?
- Pas pour un romantique comme Musset qui a passé sa vie à pleurer (et à aimer ses larmes ! )
Toujours est-il qu'il y a dans les pièces de Molière et en particulier dans Dom Juan bien des vérités qui dérangent. Et qui auraient dû faire réfléchir ceux-là mêmes qui applaudissaient la pièce.
- Qui auraient dû ? Au passé ?
- Qui auraient dû et qui devraient. Le théâtre de Molière est universel bien sûr, et ce qu'il dit est valable en tous lieux et en tous temps. La scène avec les deux paysannes, avec Monsieur Dimanche ? mépris des grands pour les petits, des riches pour les pauvres. La scène avec Elvire, avec son père ? mépris encore et hypocrisie.
- Mais je croyais qu'avec Tartuffe Molière avait jeté tous son venin contre les hypocrites. Et que c'est la raison pour laquelle la pièce avait été interdite.
- Effectivement ! Alors, au lieu d'attaquer de front l'hypocrisie religieuse, il s'en prend à l'hypocrisie en général, principal outil de la réussite sociale comme le montre la scène entre Dom Juan et son père, tout en mettant l'accent sur le comique qui dans certaines scènes relève de la farce.
- Et la religion dans tout ça ?
- C'est sur ce point que Molière est grandiose : Dom Juan n'a pas affaire à la religion directement mais à la superstition, à la crédulité de son valet qu'il est facile de railler. Sganarelle est un raisonneur qui raisonne mal, Dom Juan est un rationaliste : "Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit." Ensuite Dom Juan n'a pas affaire à Dieu directement mais au Commandeur, une statue de marbre, un spectre supposé incarner la vengeance humaine autant que la justice divine. Confrontée à la "surprenante merveille de cette statue mouvante et parlante", Dom Juan ne s'émeut en rien : "Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas; mais quoi que ce puisse être, cela n'est pas capable ni de convaincre mon esprit, ni d'ébranler mon âme". Ce n'est pas tout à fait une profession d'athéïsme, mais certainement d'agnosticisme.
- Ag-nos-ti-cisme ?
- Les agnostiques considèrent que ce qui ne relève pas du domaine de l'expérience est inconnaissable. Autrement dit, comme ils ne peuvent ni prouver que Dieu existe, ni prouver qu'il n'existe pas, ils s'abstiennent de prendre position.
- Comme ceux qui ne vont pas voter.
- Mmmmh... si tu veux.... au moins les agnostiques s'abstiennent de taper sur leurs voisins pour essayer de les convaincre, et de les trucider quand ils ne se laissent pas convaincre.
- Tu as une de ces façon de concevoir la religion ! Un peu brutale non ?
- Quoi ? Qu'est-ce qui est "brutale" ? Ma conception ou la religion ?
- Bon, laisse tomber !
-
- Alors Dom Juan ?
-
- Allez !
- Et bien il est foudroyé !
- Puni donc.
- Non, juste foudroyé, comme Prométhée. Regarde : avant dernière scène, le spectre change de forme, d'abord une femme voilée (Elvire en deuil ? ) et puis le Temps avec sa faux (la mort).
C'est la mort que Dom Juan affronte sans ciller : "Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur, et je veux éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit."
- La connaissance par l'expérience, c'est ça ?
- Oui et la dernière scène :

La Statue
- Arrêtez, Dom Juan : vous m'avez hier donné parole de venir manger avec moi.
Dom Juan
- Oui. Où faut-il aller ?
La Statue

-Donnez-moi la main

Dom Juan
- La voilà
Tu as vu ? Pas un frémissement ! Pas un tremblement ! Tu te souviens ? Dans le Prométhée enchaÎné d'Eschyle, c'est exactement la même chose.
- Prométhée, Dom Juan, même combat !
- Absolument ! D'ailleurs on n'a pas parlé de la scène avec le pauvre...
- Celle où Dom Juan veut donner un louis d'or au pauvre à condition qu'il jure...
- Mais le pauvre refuse
- Et Dom Juan finit par lui donner la pièce en disant : "Va, va, je te le donne pour l'amour de l'humanité. L'humanité ! Comme Prométhée te dis-je.
- Pour moi c'est plutôt du dépit de la part de Dom Juan.
- N'empêche que dans la scène suivant il se porte spontanément au secours d'un homme attaqué par trois autres ! Humanité encore. Le service des hommes plutôt que celui de Dieu.
- Tu n'exagères pas un peu. Parce que des hommes, il ne fait pas si grand cas, et des femmes encore moins.
- C'est vrai, tu as raison.... Mais avoue que le Dom Juan de Molière est un personnage suffisamment complexe pour qu'on ait envie de relire ou de revoir la pièce. Et que le libertinage morale du personnage se double bien d'un libertinage intellectuel.
- Mettons ... d'un soupçon de libertinage
- Ce qui, pour l'époque, était déjà pas mal !

25 juillet 2009

La Princesse en images

Innombrables sont les éditions de La Princesse de Clèves.
Innombrables aussi sont les illustrations.
Certaines, judicieusement choisies, d'autres moins, mais toutes elles induisent, a priori, une certaine idée du roman. Stratégies d'éditeurs ! Stratégies commerciales !

Le plus facile, le moins risqué : jouer de "l'éternel féminin". Portrait pleine page, visage grave et quasi intemporel.















En plan américain, le portrait s'inscrit mieux dans l'Histoire, celle de la cour d'Henri II, au beau temps de la Renaissance. Le costume permet d'insister sur le côté "collet monté" de la Princesse, qu'elle soit brune ou blonde ...
Un début d'interprétation ?





















Que contredit carrément la version "en pied", nettement plus libertine !
Erreur de sens flagrante pour attirer le lecteur ?


Au contre-sens, certaines couvertures ajoutent le délit de racolage en essayant de faire passer le roman de Mme de Lafayette pour un roman à l'eau de rose !
Autant prendre les lycéens pour des imbéciles !















La plus étonnante de toutes les couvertures est néanmoins celle de Folio classique.
Cette grenade, comme des lèvres ouvertes sur une cerise : sensualité, tentation de la chair ?
Ce globe fendu comme une pupillle : l'oeil de la conscience ?
L'image n'est pas facile à décoder ? Tant mieux puisque l'ambiguïté est dans le roman.


24 juillet 2009

La Princesse de Clèves

- On s'y remet ?
- Si tu veux.
- Avec La Princesse de Clèves ?
- NOOOON ! Pas la Princesse !
- Mais si !
- Pourtant l'autre a dit ...
- Il ne l'a pas lue. Qu'est-ce qu'il pourrait bien en dire...
- Mais toi-même, je t'ai déjà entendue...
- C'est vrai; je déteste ce personnage de chochotte, persuadée qu'elle vaut mieux que tout le monde alors qu'elle a juste la trouille.
- La trouille de quoi ?
- Ben de se coltiner avec la vie !

- Attends, ça va trop vite. On recommence, lentement, doucement. Si tu veux vraiment me faire lire le roman de Mme de La Fayette, il va falloir t'y prendre autrement.
- Soit ! Alors on se place en 1678. En plein âge classique.
- Tu veux dire le XVIIe siècle !
- Oui.
- Au fait, les grands auteurs du XVIIe, tu n'en as pas encore parlé. Ils ne t'intéressent pas ?
- Bien sûr que si, mais tout le monde les connaît...
- Quand même, j'aimerais bien que tu m'en parles !
- D'accord, mais une autre fois.
- Dans pas longtemps alors, parceque là, t'emmêles ma chronologie.
- T'as fini de râler ? Sinon on en prend pour trois plombes et je n'ai pas que cela à faire...
- Encore des bagages ? Tu vas où ?
- Nulle part et de quoi je me mêle ?
- Je me mêle, je m'emmêle....
- ...
- Bon, ça va, je t'écoute.
- En 1678 donc, est publié sans nom d'auteur...
- Un roman anonyme ? Mais je croyais ...
- Un court roman ...
- Court ?
- Oui, très court ! Mais si tu m'interromps sans arrêt, ça va être très long !
- D'accord je la boucle.
- Un court roman intitulé La Princesse de Clèves.
- ...
- Qu'est-ce que tu dis ?
- Rien ! J'ai rien dit !
- Bon d'accord, pas si court que cela : 268 pages dans ma vieille édition de poche. Mais les caractères sont assez gros !
- Encore heureux ! Et pendant que tu y es ? L'auteur, c'était qui vraiment ?
- Oui, je sais, on a prétendu que le roman n'a pas été écrit par Mme de La Fayette, mais par certains de ses amis comme La Rochefoucauld ou Servais et que du moins ils l'ont bien aidée... Mais on a dit aussi qu'Homère n'avait écrit ni l' Iliade ni l' Odyssée et que les pièces de Molière avaient été écrites par un autre que lui. Balivernes ! De toute façon qu'importe le nom sur la couverture, c'est le texte et lui seul qui compte. Certes, le texte de La Princesse de Clèves est un peu précieux parfois, et l'intrigue une peu trop "fabriquée", mais ce qui est passionnant dans ce roman, c'est que depuis plus de trois siècles, il y a toujours des lecteurs pour prendre parti pour ou contre la princesse.
- Vraiment ?
- Oui, vraiment. Un vrai sujet de dissertation : soit une femme mariée (dans quelles conditions, c'est à voir) qui n'est pas amoureuse de son mari, mais d'un autre, le Prince de Nemours qui lui même est follement amoureux de la princesse en question.
- Plutôt banale comme situation, genre roman à l'eau de rose.
- Jusque là sans doute.... Or la Princesse, au lieu de céder à sa passion, résiste et se refuse au Prince, du vivant de son mari - ce qui peut se comprendre - et même après la mort de son mari. Ce qui, tu en conviendras, est plus étonnant.
- En effet. Mais les moeurs de l'époque...
- Justement. Mme de La Fayette prend soin de suggérer que la société de l'époque acceptait, sans plus s'en offusquer, qu'une femme ait un amant . Ce ne sont donc pas les lois sociales ou mondaines qui ont retenu la Princesse de Clèves.
- Les lois morales ?
- Peut-être ... ou plutôt la haute idée qu'elle se faisait d'elle-même. "Suivre sa pente, pourvu que ce soit en montant" disait Gide (bien que lui l'ait souvent descendue, la pente !) Quelque chose comme cela.
- Respect, non ?
- Oui, certains ont même parlé d'attitude janséniste à son propos, sauf que l' exigence "morale" de la Princesse a coûté la vie à son mari, a causé son propre malheur et celui du prince de Nemours. Un mort et deux vies gâchées. C'est un peu cher non ?
- Tu ne l'aimes pas beaucoup cette princesse.
- Pas trop. Parce que ce qui m'apparaît à chaque lecture, ce n'est pas l'aspiration vers le haut mais la peur de la vie.
- La peur de la vie ?
- Oui, quand tu liras le roman, tu verras que la Princesse de Clèves avait surtout peur de souffrir : peur que Nemours se lasse, peur qu'il ne l'aime plus et qu'elle soit horriblement malheureuse, peur qu'il en aime une autre et soit horriblement jalouse, peur de ne plus l'aimer un jour...peur de souffrir, tout simplement peur ! Il est vrai que sa mère n'avait cessé de lui parler de l'inconstance des hommes, de leur légèreté, de la brièveté de la passion....Tu vois, d'une certaine façon, elle est victime de son éducation. Elle n'a jamais réussi à se débarraser des préjugés que lui avait inculqués sa mère.
- ...
- Et bien ?
- Aspiration vers le haut ou peur de la vie? C'est bien ce que tu suggères ? Et comment je tranche moi ? Non, pas la peine, j'ai compris. Il faut que je lise ! Si je veux m'y retrouver dans ces arguties psychologiques, il faut que je lise La Princesse de Clèves.
- Après, tout, c'est le premier roman qui invite le lecteur à s'interroger sur nos vraies motivations, sur les vraies raison qui nous font prendre telle ou telle décision.... Plus j'y pense, plus sa lecture me paraît indispensable à tout individu responsable, quelle que soit sa place dans la société.
- Même Président ?
- Surtout Président !

04 juin 2009

Blaise Pascal (suite et fin ?)

- Alors ? Les Pensées ? Tu t'en sors ?
- A peu près, mais dis donc, il se répète pas mal.
- N'oublie pas que ce n'était qu'un brouillon. Pascal est un fin styliste, il affine, il cherche la bonne formulation; la plus juste, la plus parlante...
- Oui c'est vrai qu'il écrit pas mal. C'est un peu pompeux par moments mais j'aime bien. Tiens, cette phrase par exemple :
"Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie."
- L'effroi pascalien... Contagieux, tu ne trouves pas ? Camus, Malraux (qui a abondamment cité Pascal) éprouvaient la même angoisse. Il est vrai qu'ils ne la soignaient pas de la même manière. Mais pour en revenir à Pascal...
- Justement. Il y a un passage dont tu n'as pas parlé hier, une idée sur laquelle il revient avec insistance. Une histoire de divertissement ...
- "J'ai découvert que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre."
- Justement. Qu'est-ce qu'il veut au juste ? Qu'on reste toute la journée le cul sur notre chaise ? Sans bouger ? Sans rien faire ? Tu parles d'une vie sociale ! Pas de portable, pas d'ordinateur, pas de Wifi ?
- Non. Parce que tout ce que tu fais te détourne de l'essentiel qui est...
- ... de chercher Dieu !
- En effet. Se di-vertir, au sens propre, c'est se dé-tourner. Et donc, même quand tu travailles, tu te di-vertis.
- C'est bien ce que j'avais cru comprendre. Donc ne rien faire et chercher Dieu.
- Attendre d'être touché par la foi puisque la raison est inutile. Attendre que Dieu se manifeste ... Attendre ....

- Encore une question : Pascal, il a convaincu beaucoup de gens ?
- Beaucoup je ne sais pas, mais s'il ne convainc pas, il fait réfléchir et c'est déjà beaucoup. A son époque, mine de rien, les questions métaphysique étaient sans doute plus vivement discutées qu'aujourd'hui bien qu'ils ne soient pas si nombreux à oser prendre position aussi fermement que Pascal. Car n'oublie pas que les Jansénistes n'étaient pas en odeur de sainteté. Les propositions contenues dans le livre de l'Evêque Jansen, à l'origine du mouvement, avaient été condamnées par le pape et l'abbaye de Port-Royal, QG des Jansénistes, sera fermée, puis rasée en 1713.
Finalement c'était assez courageux de la part de Pascal de s'engager comme il l'a fait aux côtés des Jansénistes.
Mais pour revenir à ta question, s'il a eu quelques amis, Pascal a surtout eu beaucoup d'ennemis. Le plus connu et le plus véhément étant sans doute Voltaire qui répond point par point à Pascal.
Pour lui, "L'homme est né pour l'action comme le feu tend en haut et la pierre en bas. N'être point occupé et n'exister pas est la même chose pour l'homme. " Voilà pour le divertissement.
L'angoisse existentielle ? Pas son truc non plus : "J'ose prendre le parti de l'humanité contre ce misanthrope sublime; j'ose assurer que nous ne sommes si méchants ni si malheureux qu'il le dit." Et enfin, à Pascal qui affirme "S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui et non les créatures." Voltaire répond : [ ...] " Il faut aimer, et très tendrement, les créatures [ ...] Les principes contraires ne sont propres qu'à faire de barbares raisonneurs."
- Et toi, tu es du côté de Voltaire ou de Pascal ?
- Moi ? Du côté de la littérature, bien sûr. Celle qui fait réfléchir.

03 juin 2009

Blaise Pascal (suite)

- Bon ça va, j'ai compris. J'arrête de poser des questions impertinentes et je me tiens à carreau. Sinon je serai ... privé de dessert ?
Pour résumer ce que tu disais hier, Pascal, c'est un scientifique qui du jour au lendemain s'est retrouvé mystique. Pas mystico-gélatineux, juste mystique.
- Oui, en gros c'est ça, mais pas du jour au lendemain parce que, même avant son "illumination", il était déjà profondément croyant.
- Comme à peu près tout le monde à l'époque, non ?
- Un peu plus que tout le monde sans doute. Sa soeur était entrée depuis quelques années déjà, à l'Abbaye de Port-Royal, une influence à ne pas négliger et de toute façon, Pascal avait été initié au Jansénisme depuis un certain temps déjà.
- Jansénisme ?
- Un courant religieux beaucoup plus exigeant que celui des Jésuites. Pour simplifier on peut dire que les Jésuites se souciaient de rendre la religion accueillante de façon à attirer vers elle un maximum de gens, ce qui n'allait pas sans certains compromis ! Ils affirmaient entre autres que Dieu accordait sa grâce à tous les croyants alors que les Jansénistes, étaient persuadés, eux, que Dieu n'accordait sa grâce qu'à quelques-uns. Ils étaient d'une rigueur extrême dans leurs pratiques religieuses, sans même la certitude d'être sauvés du péché originel.
- Ouh là, c'est un peu compliqué tout ça.
- Très ! Surtout pour les mécréants comme toi. Mettons qu'avec les Jésuites, le Paradis est garanti à celui qui respecte en gros les préceptes de l'Eglise. Avec les Jansénistes, rien n'est garanti. Tu auras beau prier, et mener une vie exemplaire, l'accès au Paradis ne dépend pas de toi mais de la volonté divine. Et tu n'as aucun moyen de la connaître !
- Dur ! Heureusement que je ne crois pas plus au Paradis qu'à l'Enfer. Sinon je me ferais du souci.
- Et bien, c'est justement les gens comme toi que Pascal a essayé de convaincre. Il avait l'intention de publier une Apologie de la religion chrétienne...
- ... mais il ne l'a pas fait, c'est bien ça ? Laisse moi deviner ... il est mort avant ?
- Oui, mais on a apparemment retrouvé les notes qu'il avait prises; dans un premier temps on les a empilées au hasard; aux érudits ensuite d'essayer de reconstituer l'ordre des pensées de Pascal et le plan du livre.
- Les Pensées ! Ben voilà ! C'est le titre du livre qui est sur ton bureau. Et alors, qu'est-ce qu'il pense Pascal ?
- Il pense... que "le coeur a ses raison que la raison ne connaît pas."
- C'est de lui, ça ?
- Oui, et cela signifie simplement que la croyance en Dieu est plus une affaire de foi, de coeur si tu préfères, que de raison puisqu'on ne peut prouver ni que Dieu existe ni qu'il n'existe pas.
- Soit.
- Il pense aussi que sans Dieu, l'homme est terriblement misérable. Qu'il est constamment angoissé parce que, coincé entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, il est aussi incapable d'appréhender l'un que l'autre. Ecoute :
"Car enfin qu'est-ce que l'homme dans la nature ? Un néant à l'égard de l'infini, un tout à l'égard du néant, un milieu entre rien et tout. Infiniment éloigné de comprendre les extrêmes, la fin des choses et leur principe sont pour lui invinciblement cachés dans un secret impénétrable, également incapable de voir le néant d'où il est tiré, et l'infini où il est englouti. "
Nous sommes, dit il encore, "incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument."
- Hum ! Bien une angoisse d'intello ça !
- Pas du tout ! L'angoisse existentielle, c'est celle de la condition humaine et sans doute ce qui nous différencie de l'animal : D'ou venons-nous ? Où allons-nous ? Pourquoi vivons nous ? Pascal n'est pas le premier - ni le dernier - à se poser ces questions. Mais l'angoisse qu'elles provoque chez lui est palpable.
"Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tous condamnés à la mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns et les autres avec douleur et sans espérance, attendent à leur tour. C'est l'image de la condition des hommes. "

- De quoi déprimer grave.
- Sans doute, mais Pascal est croyant, n'oublie pas. Ce qu'il décrit là, c'est la misère de l'homme sans Dieu à laquelle s'oppose la félicité de l'homme qui a trouvé Dieu ! "Le bonheur n'est ni hors de nous, ni dans nous; il est en Dieu. " "Notre vraie félicité est d'être en lui, et notre unique mal d'être séparé de lui. "
- Dis donc, ça va peut-être bien pour lui, puisqu'il a été "illuminé". Mais moi ? Qu'est ce que je fais en attendant l'illumination ?
- Et bien tu cherches ! "Il n'y a que trois sortes de personnes. Les unes qui servent Dieu, l'ayant trouvé; les autres qui s'emploient à le chercher, ne l'ayant pas trouvé; les autres qui vivent sans le chercher ni l'avoir trouvé? Les premiers sont raisonnables et heureux, les derniers sont fous et malheureux, ceux du milieu sont malheureux et raisonnables." Donc...
- Attend, je vérifie. Un, deux, trois.... les premiers, les derniers... je suis donc fou et malheureux et si je me mets à chercher je serai toujours malheureux, mais raisonnable. C'est pas un marché de dupes cette histoire ?
- Oui et non. Oui parce que si tu ne le trouves pas, tu seras toujours malheureux. Mais si tu ne le cherches pas, tu n'as aucune chance de le trouver.
- Je vois : cent millions de gagants on tenté leur chance....
- Pascal en joueur de loto ... c'est un peu dur quand-même. Mais ça n'est pas totalement faux. Après tout c'est lui le premier qui a parlé de parier. Et le calcul des probabilités, c'était son point fort. Il considère donc qu'il y a plus à gagner qu'à perdre en pariant sur Dieu.
- Hmmm, pas totalement convaincant, ce Blaise. D'abord c'est un peu prise de tête. Et puis franchement, entre sa nuit de fêlé de Dieu et ses probas.... je ne suis pas sûr de m'y retrouver.
- Et bien, tu sais ce qui te reste à faire.
- D'accoooord ! Passe moi le bouquin ! Mais j'ai encore l'impression de m'être fait avoir. Je croyais que cette fois-ci, on se contenterait de citations et c'est reparti pour une oeuvre complète.
-Mais non : juste des fragments. On en reparle quand tu l'auras lu ?

02 juin 2009

Blaise Pascal

- Encore en retard ! Lundi classique c'était hier...
- Désolé, mais c'était jour férié non ?
- Nulle ton excuse ! Alors ? Après les libertins, on s'occupe de qui ?
- Et bien de Pascal, évidemment, puisque c'est le principal ennemi des Libertins.
L'ennui, c'est que Pascal, c'est un peu compliqué...
- Boh, pas beaucoup plus compliqué que tous ceux dont tu as déjà parlé !
-Et bien si ! Parce que Pascal c'est vraiment une grosse tête, un savant à l'ancienne capable d'exceller dans le domaine scientifique autant que dans le domaine philosophique.
- Et bien laisse tomber la science ! De toute façon c'est pas ton domaine et comme ça, on aura plus vite fini et je pourrais aller ....
- Pas possible car sinon tu vas le prendre pour un illuminé... Ce qu'il était de toute façon ! Mais illumination ou pas, c'était d'abord et avant tout un rationaliste rigoureux, soucieux de vérifier par l'expérience, ses hypothèses....
- Ah oui, l'expérience sur la pression atmosphérique au sommet du Puy de Dôme. Et puis c'est lui aussi qui a inventé et fabriqué une machine à calculer, je m'en souviens maintenant. Le tout, bien avant ses 18 ans ! Un surdoué, ton Pascal !
- Effectivement ! Doublé d'un mystique !
- ?
- Et bien voilà, sans entrer dans le détail de l'histoire, Pascal qui vivait une vie jusque là assez mondaine a, semble-t-il, vécu le 23 Novembre 1654 une expérience mystique qui l'a transformé à jamais !
- Ah oui ? Et comment tu le sais ? Tu n'y étais pas !
- Non, mais, après sa mort, on a retrouvé dans la doublure de son manteau un morceau de papier minutieusement daté : "Lundi 23 Novembre [...] Depuis environ dix heures et demie du soir jusques environ minuit et demi [..]" sur lequel il a jeté quelques phrases.
"Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Certitude. Certitude. Sentiment. Joie. Paix [...] Joie, joie, joie, pleurs de joie. [...] Renonciation totale et douce. Soumission totale à Jesus-Christ [...]
Impressionnant, non ?
- Mouais...Il avait pas un peu trop fumé ? Parce que pour planer comme ça .... Tu vois ....
- Tu vois rien du tout. Ou plutôt la seule chose qu'il faut voir c'est la transformation radicale. Avant / Après. Il avait 31 ans. Il est mort à 39.
- Et alors, qu'est-ce qu'il a fait des 8 années qui lui restaient à vivre ? Il est parti en Afrique soigner les lèpreux ? En Inde s'occuper des intouchables ?
- Et bien, si tu le prends sur ce ton, pas la peine de continuer !
- ....

12 mai 2009

Les Libertins (suite)

- Tiens ! Je te rends ton Cyrano.
- Déjà lu ? Tu m'étonnes...
- 90 pages, c'est pas bien long !
- Et alors ?
- Un peu difficile à lire quand même... Y cause pas vraiment moderne, ton bonhomme !
- Normal; c'est du français du XVIIe. La même langue que Molière, Racine ou ... Pascal !
- Oui mais c'est plus compliqué que ça; en fait il mélange tout et on a parfois un peu de peine à s'y retrouver. D'abord il délire grave, et tu te dis que côté imagination il fait assez fort. Et d'un coup il passe à des explications physiques genre pourquoi la terre tourne autour du soleil et pas le contraire, des considérations...euh...
- ... métaphysiques ? Genre l'âme de l'homme est-elle immortelle et quel est le rôle de Dieu dans tout ça ?
- Oui. D'ailleurs il est franchement gonflé Cyrano : dire que Dieu n'existe pas, après tout ce que tu m'as raconté... "il faut prouver auparavant qu'il y ait un Dieu, car pour moi je vous le nie tout à plat. " page 115 ! J'avais noté la page pour retrouver la phrase exacte.
- Tu as bien fait. Mais regarde bien : ce n'est pas le narrateur qui prononce cette phrase, c'est l'autre, la créature imaginaire. D'accord, cela ne trompe personne. C'est de toute façon Cyrano qui fait parler les deux personnages, le narrateur et son interlocuteur, mais comme tu l'as signalé tout à l'heure, ce sont des personnages de fiction qui profèreent toutes sortes d'idées dans un univers totalement imaginaire. L'accumulation d'absurdités est supposée faire passer le message.
- Comme on fait passer une pilule amère avec un peu de confiture...
- Exactement !
- Quand même je le trouve gonflé !
- Plus que tu ne le crois ! Puisqu'il ose penser librement.
- Et vivre librement ?
- ???
- Oui, tu sais bien, son ami le quitte en lui disant : "Songez à librement vivre".
- En effet ! "Vivre librement" est la suite logique de "penser librement". C'est aussi la pierre d'achoppement du libertinage. Car certains ont considéré que la liberté de pensée permettait de se débarraser de tous les interdits sociaux et surtout moraux. En gros de faire n'importe quoi.
- Et ce n'est pas le cas ?
- Et bien non ! Certainement pas. La liberté de pensée ne mène pas nécessairement à la débauche, contrairement à ce qu'ont voulu faire croire les moralisateurs. Mais elle mène à réfléchir sur les conventions qui fondent notre morale et, éventuellement à les remettre en question. Cyrano ne fait qu'effleurer la question d'une morale sans Dieu.
- C'est grave ? La morale n'a de toute façon rien à voir avec Dieu !
- Pour un athée. Mais pour un croyant - et au XVIIe siècle, tout le monde était croyant - c'est Dieu qui définit la morale.
- Ah oui, les Tables de la loi, les dix commandements, tout ça.
- Et si tu ne crois pas à Dieu, tu ne crois pas non plus aux Tables de la loi que Dieu aurait remises à Moïse. Voilà pourquoi on se méfiait des libertins : en revendiquant le droit de penser librement, ils risquaient de mettre à mal les fondements même de la société.
- Tu m'impressionnes : ce Voyage dans la lune ne m'a pas paru si redoutable.
En tout cas je me suis bien amusé en le lisant. Quelle imagination ce mec ! L'histoire du chou par exemple, le chou intello : " [...] encore qu'un chou que vous coupez ne dise mot, il n'en pense pas moins." Et, je ne sais pas si tu es au courant, mais Cyrano a même inventé l'iPod ! En tout cas quelque chose qui lui ressemble.
- ...
- Mais si. Page 104 ! Tu n'as qu'à aller voir si tu ne me crois pas !

04 mai 2009

Les Libertins

- Dis-donc ! Voilà un sacré bail que tu n'as pas tenu ton "lundi classique" ! C'est pas sérieux et tu as intérêt à avoir une bonne excuse ...
- Bonne ou mauvaise, non je n'ai pas d'excuse.
- Ben, qu'est-ce que tu as fait pendant 6 mois ? Tu as déménagé ? Tu as été te balader à l'autre bout du monde ou juste à côté ?
- Nooon, pas plus que d'habitude.... J'ai vécu. Et toi ? Qu'as tu fait ? as-tu lu tous les livres ?
- La chair est triste hélas et j'ai lu tous les livres.... fuir, là-bas fuir....
- Oh, ça va, fais pas ton hermétique !
- Bon, j'en étais resté, moi, à Rabelais et j'attendais les libertins que tu m'avais promis.
- Les libertins.... soit ! Mais ce n'est pas si facile d'en parler.
- Pourquoi ?
- Pour plusieurs raisons ....
- Mais encore ? Arrête de me faire languir !
- Et biens, vois-tu, je cherche un livre ou un auteur-phare, représentatif de ce courant de pensée et je n'en trouve pas vraiment. Ou plutôt, je n'en trouve pas vraiment qui soit facile à lire, divertissant et cependant instructif ... A moins de te proposer.... Cyrano de Bergerac peut-être....
- Quoi ? la pièce de Rostand ?
- Pas du tout : Cyrano, le vrai, celui qui a inspiré la pièce de Rostand.
- Ah bon ? parce qu'il a écrit des livres celui-là ?
- Bien sûr, mais il vaudrait mieux commencer par définir ce qu'on entend par "libertin"...
- ou libertine ? l'ingénue libertine !
- Et bien non, justement. Et c'est pourquoi il est toujours un peu difficile de parler des libertins.
On glisse tout de suite vers le libertinage moral, la légèreté des moeurs, les conduites licencieuses, la débauche ... c'est bien sûr une dérive possible, mais les libertins dont j'aimerais te parler, sont des hommes qui se sont affranchis des modes de pensée imposés par l'époque, la tradition, et qui revendiquent simplement de pouvoir penser librement.
- Des libres-penseurs donc.

- Oui c'est bien cela. Mais si penser librement paraît désormais aller de soi, au moins dans certains pays, il n'en a pas toujours été ainsi car, dès lors que les intellectuels ont revendiqué l'usage de la seule raison pour expliquer le monde, il leur devenait difficile d'accepter des vérités fondées seulement sur la foi.
- Pourtant Epicure , Lucrèce ? C'est bien ce qu'ils faisaient : ils expliquaient la nature des choses sans passer par la case "dieux". C'est toi-même qui me l'a dit.
- Effectivement, Epicure et Lucrèce sont d'une certaine façon les précurseurs des libertins à une différence près. Epicure et Lucrèce ont vécu bien avant que le christianisme ne s'impose comme religion dominante et ne s'allie avec le pouvoir politique, ce qui a radicalement changé la donne puisqu'il existait désormais des "vérités" imposées. Remettre en cause ces vérités est très vite devenu impossible et même dangereux. La liste de ceux qui ont été condamnés à être pendus ou brûlés, voire pendus d'abord et brûlés ensuite, est infinie. Elle comporte gens de toutes sortes y compris des imprimeurs !
Je ne me souviens plus si c'est Voltaire ou Condorcet, mais c'est l'un des deux qui a, je crois, établi une liste de tous ceux qui ont été suppliciés pour cause de pensée non conforme. Tu veux quelques exemples ? En vrac ...
Giulio Cesare Vanini
, un italien réfugié à Toulouse, accusé de blasphème, d'impiété, d'athéïsme, de sorcellerie et de corruption des moeurs, condamné à avoir la langue coupée, à être étranglé et enfin brûlé.
Giordano Bruno
, brûlé vif après huit ans passés dans les geoles romaines.
Etienne Dolet
, trois fois condamné à mort, il parvient à s'échapper deux fois mais finit par être rattrapé, torturé, étranglé et en fin de compte brûlé sur la place publique avec ses livres. Théophile de Viau, emprisonné et condamné à mort; bien que la sentence ait été commuée en exil perpétuel, il meurt peu de temps après sa sortie de prison.
- C'est bon, ça suffit ! Et puis on en a fini avec ce genre de pratiques, non ?

- Fini ? Vraiment ? Tu sais bien que non et qu'il n'est pas si facile, même aujourd'hui, de refuser les dogmes, quels qu'ils soient. Mais revenons aux libertins du XVIIe siècle. Tu conviendras que dans de telles conditions, il fallait un certain courage pour penser librement et le cas échéant, oser remettre en questions des vérités considérées comme établies. Beaucoup sans doute l'ont fait, ou en tout cas l'ont pensé; peu l'on dit et encore moins écrit ou alors, s'ils l'ont écrit, ils se sont débrouillés pour que cela ne se comprenne qu'à demi-mots.
- Ils ont brouillé le message en quelque sorte.
- Oui. En mettant les propos litigieux dans la bouche d'un hurluberlu quelconque par exemple; comme cela, si on les accusait ils pouvaient toujours prétendre que ces propos n'engageaient que leur personnage.
- Et ça marchait ?
- Jusqu'à un certain point. Cela dépendait un peu de l'intelligence ou de l'indulgence de ceux qui étaient chargés de veiller au respect de l'orthodoxie.
- de l'orthoquoi ?
- ortho - doxie : ce qui est conforme aux dogmes, ce qui correspond aux enseignements officiels de l'Eglise.
- Dis donc, toi-même ... tu ne m'as pas l'air très orthodoxe !
- Bon, je continue ou ...
- Continue, continue.... sinon je ne saurai jamais ce qui est arrivé à ton Cyrano.

- Cyrano ? Il a reçu une poutre sur la tête.
- Comment ça ? ni étranglé, ni brûlé ? Juste une poutre sur la tête ?
- Oui, mais il en est mort !
- Une poutre, comment ça, une poutre ? Une poutre qui tombe du ciel ? Un châtiment divin alors !
- Pfffff ! Un accident ! Officiellement....
- Et tu n'en sais pas plus ?
- Non. Mais j'ai lu L'Autre monde ou les Etats et Empire de la lune. Le premier roman de science-fiction de la littérature française.
- Ah bon ? Je croyais que tu n'aimais pas la science-fiction ?
- Pas trop. Mais il m'arrive d'en lire et celui là est un peu particulier car il s'agit bien d'imaginer un voyage dans la lune, mais il s'agit surtout de faire passer, par le biais de l'invention comique, quelques vérités ... différentes.
- Et bien raconte !
- Ah non ! Tu connais le principe : c'est à toi de lire ! Si je te raconte l'histoire, tu t'en contenteras et tu ne liras pas le livre. Tu ne pourras pas vérifier si ce que je dis est vrai ou faux.
- Donne moi au moins quelques indices ...

- Et bien il s'agit d'aller vérifier si "la lune est un monde comme celui-ci, à qui le nôtre sert de lune". Un prétexte bien évidemment à décrire un monde lunaire tout à fait fictif et en profiter pour expliquer le fonctionnement de l'univers. C'est le résultat d'un pari entre gens de bonne compagnie et la première difficulté à résoudre, est de trouver le moyen de "monter" jusqu'à la lune. En utilisant une charrette aimantée ou les effets de la rosée par exemple "Je m'étais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, et la chaleur du soleil qui les attirait m'éleva si haut, qu'à la fin je me trouvais au-dessus des plus hautes nuées."
- Dis donc, ça ressemble un peu au cinéma de Méliès ton bouquin...
- Un peu. Mais l'essentiel est ailleurs. L'essentiel est dans les découvertes que le narrateur fait au cours de ses tentatives. Celle de l'héliocentrisme par exemple...
- La thèse de Galilée ?
- Oui,et de Bruno, Kepler, Copernic ... Tu te souviens, le procès de Galilée date de 1632 et Cyrano, 25 ans plus tard affirme lui aussi que la terre tourne sur elle même, qu'elle n'est pas au centre de l'univers et que le soleile ne tourne pas autour de la terre "car il serait ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d'un point dont il n'a que faire [...]." Quelques pages plus loin Cyrano enfonce enfonce le clou : " Ajoutez à cela l'orgueil insupportable des humains, qui leur persuade que la nature a été faite pour eux; comme s'il était vraisemblable que le soleil, un grand corps, quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre n'eût été allumé que pour mûrir ses nèfles et pommer ses choux. "
- Dur ! J'aurais bien aimé moi que l'univers n'ai été créé que pour ma pomme !
- Attends ! Ce n'est pas tout. Affirmer que la terre n'est pas le centre de l'univers, c'est admettre implicitement que l'homme n'est pas au centre de l'univers ...
- Fin du géocentrisme ET de l'anthropocentrisme !
- Exactement ! L'homme n'est plus une "créature divine" mais le fruit du hasard, un avatar parmi tous les avatars possibles dans la longue chaîne de l'évolution.
- Non, pas possible. Tu dis n'importe quoi. J'en sais peut-être moins que toi mais je sais que la théorie de l'évolution, c'est Darwin et Darwin, c'est un mec du XIXe : 1859, publication de L'origine des espèces ! Alors ton Cyrano ...
- 1657 ! 200 ans plus tôt ! Ecoute plutôt au lieu de t'énerver : "Vous vous étonnez comme cette matière, brouillée pêle-mêle, au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu'il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être, mais vous ne savez pas que cent millions de fois cette matière, s'acheminant au dessein d'un homme, s'est arrêté à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, pour le trop ou trop peu de certaines figures qu'il fallait ou ne fallait pas à désigner un homme ? Si bien que ce n'est pas merveille qu'entre une infinie quantité de matière qui change et se remue incessament, elle ait rencontré à faire le peu d'animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n'est pas merveille qu'en cent coups de dé arrive un raffle. "
- Pas sûr d'avoir tout compris. Il écrit un peu bizarre ton Cyrano. Passe moi plutôt le livre que je le lise !
- Pas de problème ! On en reparle à l'occasion... Quant tu l'auras lu.

03 juin 2008

L'os et la moelle


- Alors, Gargantua, tu l'as lu ?
- Un peu oui !
- Et ?
- Ben je ne savais pas que c'était aussi ... cochon !
- Forcément ! Dans les manuels scolaires on ne donne que des extraits soigneusement triés, expurgés et disons le franchement censurés. Comment veux-tu apprécier un auteur de cette façon ? On essaye de te mettre l'eau à la bouche, mais on te présente les morceaux les plus fades, les plus insipides ; du coup tu trouves (peut-être ! ) que c'est intéressant, mais sacrément ennuyeux ! Et tu en restes là. Et tu gardes le souvenir d'un texte édulcoré et d'un Rabelais gentillet. Alors qu'en réalité il attaque fort ! astucieusement mais fort ! Et surtout intelligemment parce que les bouffonneries de certains chapitres ne sont là que pour masquer les observations très critiques de Rabelais sur la religion, la situation politique et la gestion des affaires.

Le procédé est peut-être vieux comme le monde, mais il n'a jamais été aussi bien théorisé que par Rabelais ! Tu as lu attentivement le prologue n'est-ce pas ?
- Attentivement ? Je l'ai lu.
- Tu te souviens des Silènes, ces petites boîtes à médicaments ?
- ?
- Et de Socrate ?
- ?
- Et de l'os à moelle ?
- Ah, oui : l'os à moelle !
- Et bien, d'une image l'autre, Rabelais ne dit qu'une seule et même chose. Et c'est la clef de toute lecture : il y a la lettre et puis l'esprit. Il y a les mots, les personnages, l'intrigue.... dont tu te divertis et puis il y a le sens, plus ou moins caché dont tu te nourris.
- Quelque chose comme le premier et le second degré ?
- A peu près. Si tu te contentes de lire une histoire sans te demander ce qu'elle signifie, ce n'est pas la peine de lire. Autant enfiler des perles ou peigner la girafe !
- C'est pas un peu "prise de tête" ta méthode ?
- Bien sûr, mais à l'intérieur du crâne tu as quoi ? Du fromage blanc ? Non, comme tout humain normalement constitué, tu as un cerveau et ce qui est bien avec le cerveau, c'est que plus tu t'en sers, mieux il fonctionne. Dans son prologue, Rabelais ne demande rien d'autre.

"A l'exemple de ce chien, il vous convient d'avoir, légers à la poursuite et hardis à l'attaque, le discernement de humer, sentir et apprécier ces beaux livres de haute graisse; puis, par une lecture attentive et une réflexion assidue, rompre l'os et sucer la substantifique moelle [ ...] avec le ferme espoir de devenir avisés et vertueux grâce à cette lecture [...]"

- Si je te comprends bien, en lisant Rabelais, je suis tombé sur un os ! ah! ah!
- Un os, oui mais quel os ! Puisque des siècles plus tard, des tas de gens s'en nourrissent encore. Quant aux censeurs et autres empêcheurs, ils se sont cassés les dents sur les litanies bachiques ou sur l'interminable liste des torche-culs !
- Il faut reconnaître que ton Rabelais avait pas mal de vocabulaire.
- Et beaucoup d'imagination ! Deux mots encore si tu veux bien...
- Je veux bien, mais deux mots ... ça m'étonnerait. Deux phrases au moins ou deux paragraphes !
- Et bien, il me semble que ce prologue du Gargantua est un texte capital parce qu'il permet de comprendre la différence entre littérature et philosophie.
- Dis toujours...
- Voilà : un texte philosophique te propose directement des idées, des concepts, voire un système; il parle directement à ton intelligence, mais - à mon goût en tout cas - de façon un peu abrupte, un peu sèche parce que trop abstraite. Le texte littéraire te propose la même chose, mais la pensée de l'auteur s'incarne dans des personnages, des situations qu'il appartient au lecteur de décoder. Il y a dans la philosophie, quelque chose de très cérébral, alors que la littérature passe d'abord par l'image, la visualisation. La philosophie n'est pas supérieure à la littérature, la littérature n'est pas supérieure à la philosophie : elles s'adressent simplement à des lecteurs différents. Dans le domaine alimentaire, il y a ceux qui n'aiment que les sucreries, et ceux qui raffolent de mets épicés ou salés, ou acides...
- Sans compter ceux qui aiment le mélange du sucre et du sel ! Et ton deuxième "mot" ?
- Le principe de l'os que l'on ronge et de la moëlle dont on se nourrit, ce principe qui consiste a dissimuler les propos les plus audacieux derrière des plaisanteries plus ou moins fines a permis à bien des écrivains des siècles suivants d' échapper à la prison et de rester en vie.
- Tu penses à qui ?
- Aux libertins par exemples.
- Ton prochain billet ?
- Sans doute ....

02 juin 2008

Le fil de l'histoire

- Dis, tu voudrais pas faire une pause ?
- Volontiers parce que moi-même je finis par perdre le fil de mon histoire.
- M'étonne pas, tu vas toujours trop vite et si tu continues tu vas nous faire une sortie de route.
- Trop vite, trop vite ! Tu as vu le chemin qu'il nous reste à parcourir...
- Voyons voir, pas tant que ça en fait. Parce que si tu regardes derrière toi on a déjà fait pas mal de chemin. On a commencé avec Homère et Hésiode, n'est-ce-pas ? Huit siècles environ avant l'an zéro. Et les derniers auteurs dont tu as parlé étaient tous du XVe siècle. 8 + 14 ça fait 23 !
- Mathématiquement, tu as raison bien sûr. Mais tu oublies que notre histoire est une histoire à trous et que pour certaines périodes les trous sont énormes parce que l'on ne sait rien ou presque rien de ce qui se passait. En revanche, plus on se rapproche de notre époque, plus les oeuvres sont nombreuses et leur histoire bien documentée. Tu vois, au début on avait l'impression d'avancer très vite : après Homère et Hésiode, on s'est un peu attardé vers les Ve et IVe siècles ...
- Et encore ! A mon avis, tu as été un peu rapide sur les philosophes grecs !
- Possible mais je n'ai rien promis, et surtout pas de faire un parcours encyclopédique. D'ailleurs tu n'es pas plus que moi du genre à t'arrêter devant tous les tableaux dans un musée ! Tu t'attardes dans une salle, tu en traverses une autre à toute allure et parfois même tu en "sautes" une ou deux ! C'est parcours libre.

- Les philosophes grecs, donc ! Et les grands dramaturges. Ensuite, voyons voir si je me souviens ... ah, oui : Lucrèce. Je l'aime bien celui-là, il me fait toujours rire. Ensuite tu as filé à toute allure vers la Renaissance...
- C'est vrai, j'ai été un peu vite et j'aurais peut-être pu te parler de Saint Augustin et de Plotin.
Le problème c 'est que ces deux là sont beaucoup trop proches de Platon pour me plaire alors j'ai préféré te parler de ceux que j'aime vraiment bien : Mirandola, Machiavel, Erasme, More ... Ils sont quasi de la même génération. 1463,1469,1469,1478 ! La même génération et pas les deux pieds dans le même sabot. C'est quelque chose qui m'a toujours fascinée : sans TGV et sans ordinateur, les intellectuels de cette époque trouvaient quand même moyen de se déplacer, de se rencontrer, d'échanger des nouvelles et surtout des livres et des idées. Tu vois la Renaissance, c'est une effervescence, un bouillonnement permanent et pas seulement dans le domaine de la littérature ou de la philosophie, dans tous les domaines, dans les arts bien sûr mais aussi bien dans les sciences ! Je t'ai déjà parlé je crois du livre de Marguerite Yourcenar, L'Oeuvre au noir. Lire ce roman, c' est à mon avis la meilleure façon de s'imprégner de l'esprit de l'époque.
- Oui, oui, tu m'en as déjà parlé, mais ce n'est pas facile facile à lire. Trop de pages !
- Tu exagères. Le tout c'est de commencer, après tu ne le quittes plus jusqu'à la dernière page. Je crois aussi qu'il existe un livre qui présente les tableaux dont Marguerite Yourcenar s'est inspirée pour rendre l'esprit de l'époque. Je crains qu'il ne soit épuisé sinon ce serait sans doute un bon moyen pour t'aider à "visualiser" le roman.
- Mmmouais... Tu n'as vraiment rien de plus facile à me proposer ?
- Gargantua ?

09 mai 2008

Thomas More (suite et fin)

- Tu fais quoi, là ? Tu t'arrêtes quasi au milieu d'une phrase, tu disparais, ensuite tu nous balances une image sans commentaire. C'est n'importe quoi !
- Euh...
- T'as intérêt à te rattraper, fissa. Sinon..
- Sinon quoi ? Des menaces ?
- Bon, ça va. Pas la peine de se quereller. Reprends tes esprits ! Je t'écoute ....
- ...
- Alors ?
- Et bien j'essaie de rassembler mes esprits ! Vois tu, Thomas More est un type plutôt sympathique, fortement campé sur ses positions certes, mais au fond, un humaniste, un vrai, c'est à dire quelqu'un qui considère qu'il n'y a rien de plus important que l'Homme, mais aussi que les hommes dans leur ensemble ont encore une marge de progression considérable.
- Marge de progression... tu te mets à parler comme un commercial maintenant!
- Pour les aider à progresser ...
- Il m'a même pas entendu !
- ... il faut à la fois leur montrer leurs erreurs et leur montrer ce à quoi ils peuvent parvenir, le tout en douceur, avec finesse, pour éviter de les braquer. En les amusant, si possible et en les faisant rêver. Et c'est la raison pour laquelle Thomas More a écrit Utopia, la raison pour laquelle il a imaginé une île divisée en cinquante quatre cités où tout est organisé, agencé, réglé selon des principes qui doivent permettre à chacun de vivre dans le meilleur des mondes.
- Plutôt sympa non ?
- Sympa ? Certainement pas, car avec les meilleures intentions du monde les utopistes finissent toujours par inventer le pire des mondes totalitaires. Au sens premier du terme c'est à dire en prétendant englober la totalité des éléments d'un ensemble donné. Or cet ensemble est un ensemble humain, pas un ensemble mathématique. Tu vois, ce qui est très énervant chez les utopistes c'est que la plupart d'entre eux croient absolument bien faire mais ils finissent tous par décider non seulement de la forme de la ville mais de l'agencement de chaque maison, et de l'organisation de la vie de chaque individu à l'intérieur de la maison : lever à telle heure, au boulot à telle heure, repas à telle heure, copulation à telle heure ...
- copu...quoi ?
- copulation; oui, on ne copule que quand le gouvernement le décide et avec qui le gouvernement décide ! De toute façon, à partir du moment où le gouvernement a déterminé comment je dois m'habiller et ce qu'il doit y avoir dans mon asiette , il peut aussi bien déterminer qui il y aura dans mon lit.
- Dis, tu n'exagères pas un peu ?
- A peine vraiment ! Oh, je reconnais que Thomas More n'est pas le pire mais curieusement tous les utopistes, s'amusent à imaginer leur cité idéale dans les moindres détails : la couleur des vêtements ou celle des rideaux, la forme des maison, la largeur des rues.... aussi bien que l'organisation sociale ou politique. Une obsession du détail pour le moins curieuse.
- Un trop plein d'imagination peut-être ?
- Psychopathie maniaque plutôt ! Comme leur obsession taxinomique ! Tout et surtout tout le monde est classé, rangé, ordonné; hommes, femmes, enfants, gros, maigres, guerriers, prêtres, producteurs. A chacun son statut, sa tâche, son emploi, sa place.
- A chacun son emploi, ça ferait un bon slogan pour aujourd'hui !
- Sans doute et te voilà désigné pour la pêche au crabe en Alaska .
- Comme dans le livre de Ian Levison ? Ah! non !
- Tiens ! Tu commences à trouver ça moins drôle. Et tu vas bientôt rejoindre mon point de vue : tant qu'elles restent à l'état littéraire, les utopies sont passionnantes. Ce sont de formidables machines à faire réfléchir. Sur l'état de notre société, sur les possibilités de l'améliorer. Mais il ne faut surtout pas qu'elles quittent les étagères des bibliothèques sous peine de ressembler à nos pires cauchemars ! Est-ce que je t'ai déjà parlé de W ou le souvenir d'enfance de Perec ? Ce n'est peut-être pas son livre le plus connu mais, à mes yeux, c'est son oeuvre majeure. Un livre un peu bizarre qui raconte deux histoires à la fois et au début on ne sait pas très bien comment le lire parce que l'on passe d'un chapitre en italique à un chapitre en caractères droits, on alterne souvenirs d'enfance d'un côté et l'histoire d'une île au bout du monde conçue sur le principe de l'Olympisme, superbe idéal s'il en est. Mais il y a, dans les deux récits alternés comme un grain de sable et en même temps que l'on découvre ce qu'a vécu Perec enfant, on voit le bel idéal olympique dégénérer peu à peu jusqu'à se transformer en camp de concentration, puis en camp d'extermination comme celui dans lequel la mère du petit Georges a été exterminée, elle qui, raflée à Drancy, était partie dans le dernier convoi pour Auschwitz. Il y a aussi un vieux roman de Jules Verne que j'aime bien : ça s'appelle les Naufragés du Jonathan. Un bateau fait naufrage au large du Cap Horn, les rescapés abordent sur une île, aidé par un personnage réfugié sur cette île, un anarchiste pour qui il n'est ni Dieu ni roi. Une sociéte se constitue, mais quoi qu'en ait le vieil anarchiste, des formes de pouvoir réapparaissent sans cesse, de façon plus ou moins insidieuse.
- Et ça se termine mal bien entendu ?
- Bien entendu.
- Alors, je fais quoi ? Je lis Tomas More ? ou je le lis pas ?
- Tu le lis, et dans la foulée, tu relis la République de Platon, et le passage sur l'Abbaye de Thélème dans Gargantua...
- Parceque Rabelais aussi a donné dans l'utopie ?
- Et La Cité d'or de Campanella - bien que celle-ci avec sa cité aux sept murailles sur lesquelles est inscrit tout le savoir de l'humanité, j'ai un petit faible pour elle. Relis aussi le passage sur Eldorado dans Candide, et puis la Nouvelle Atlantide de Bacon, et Télémaque de Fénelon, et Saint-Simon et Fourrier et Proudhon ....
- Arrête ! Tu vas me faire mourir d'indigestion.
- Mais non, c'était juste pour te dire que la tentation utopiste, c'est comme le chiendent. Impossible de s'en débarrasser. Bien que... depuis... 1948, Orwell...
- Tu veux dire 1984.
- 1984 publié en 1948. Ah oui, et surtout n'oublie pas Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley. Il me semble que depuis ces deux derniers auteurs, peut-être aussi depuis les dernières horreurs totalitaires, on s'est un peu calmé du côté des utopies. Le mythe de l'homme nouveau semble avoir pris un coup. Provisoirement....
- Pourtant, il faut bien continuer de rêver d'un monde meilleur !
- Je ne crois pas. Mais améliorer celui-ci, ça oui !