28 décembre 2021

Les Amants sacrifiés

Le dernier film de Kiyoshi Kurosawa est un véritable puzzle pour l'esprit, un scenario suffisamment complexe pour maintenir l'attention du spectateur jusqu'au bout, bien que l'attention portée à la reconstitution de l'époque et donc des décors et des costumes ait tendance à l'obnubiler. Ce qui est souvent le cas dans les films historiques. Mais le film a suffisamment d'atouts pour passer outre cette gène passagère.

En 1941, le Japon qui avait envahi la Mandchourie 10  ans plus tôt, continue sa politique expansionniste et joint ses efforts à ceux de l'Allemagne pour détruire l'Occident. Ces faits sont connus, mais les exactions de l'Unité 731 le sont peut-être moins. C'est pourtant de cela que parle le film. Indirectement, car le spectateur est plutôt incité à s'intéresser à  la relation de couple entre Yusaku et Sakoto. Lorsque Yusaku, jeune homme d'affaires prospère, rentre de Mandchourie, il n'a qu'une idée en tête, témoigner de ce qu'il a vu, le faire savoir, preuves à l'appui qu'il s'agit de transmettre en Amérique. Un lanceur d'alerte  donc plus qu'un espion. Sa femme soupçonne une relation adultérine, mais lorsqu'elle apprend la vérité elle joint ses efforts à ceux de son mari sans qu'il soit possible de distinguer ce qui relève de la passion amoureuse ou de l'amour de la vérité. 

Le film joue parfaitement de l'ambigüité de cette relation, comme elle joue des hésitations du 3e personnage, militaire intransigeant et cruel, secrètement amoureux de Sakoto. Chacun soupçonne chacun  et chacun, à un moment ou à un autre joue un double jeu, en essayant, comme aux échecs, de trouver la stratégie gagnante. En tout cas, une chose est sûre, en plaçant le film sur le plan sentimental plutôt que sur le plan idéologique, Kiyoshi Kurosawa gagne sur les deux plans. Car dans tous les conflits politiques ce ne sont pas seulement des idées qui s'affrontent, mais bien des individus avec un vécu, un ressenti, des émotions.  Des individus amenés à faire des choix parfois déchirants.

26 décembre 2021

Rose



Je me réjouissais de retrouver Françoise Fabian dans ce film, et effectivement elle est à la hauteur de sa réputation. Mais le film d'Aurélie Saada est franchement lourdingue, avec une scène d'ouverture brouillonne qui n'en finit pas et la suite à l'avenant.  Situer le récit dans une famille juive séfarade n'apporte rien et ne fait qu'encombrer le film. L'histoire de cette vieille dame qui, une fois veuve, découvre la liberté sans rien perdre de sa dignité, avait pourtant un potentiel, mais je trouve que depuis quelque temps la vieillesse, la maladie et la mort envahissent un peu trop les écrans. Certes, ceux qui se déplacent encore dans les cinémas pour y voir des films d'auteurs sont majoritairement les têtes blanches mais ce n'est pas une raison pour nous bassiner avec des histoires de vieux, comme si les vieux ne s'intéressaient plus qu'à eux-mêmes ! Et bien non ! Ils s'intéressent encore et toujours à la vie, au tourbillon de la vie, surtout en ces mois de détresse.

21 décembre 2021

Un Héros

En sortant du film d'Ashgar Farhadi, on se dit d'abord que l 'Iran est vraiment  le pays des combines et des magouilles, la nuance entre les deux étant aussi fine qu'entre immoralité et illégalité. On se dit ensuite que les arcanes de la justice sont décidément aussi compliquées qu'incompréhensibles. Pourtant il n'y a pas dans Un Héros, l'ombre d'un ayatollah ! Ce qui laisse entendre qu'il ne s'agit pas de religion, à peine de politique, mais seulement de comportements humains et d'individus pris au piège de leurs mensonges et des effets médiatiques. Les deux combinés mènent nécessairement à la catastrophe.

Alors oui, l'histoire se passe en Iran et les femmes portent un voile sur la tête, mais elle pourrait se passer n'importe où, y compris en France. 


Asghar Farhadi monte un scénario diabolique qui entraîne ses personnages dans une succession de découragements et d'espoirs, de succès et de défaites, un jeu de montagnes russes émotionnelles aussi passionnant qu'éprouvant pour les spectateurs qui ne sauront jamais où placer le curseur de la vérité. Rahim est un homme dont les médias ont fait un héros parce qu'il a rendu l'argent trouvé dans un sac à sa propriétaire.  Mais était-ce bien sa propriétaire ? Et était-ce bien lui qui l'avait trouvé.  Et n'est-il pas en prison pour de bonnes raisons ? Victime ou coupable ? Héros ou escroc? Quant à son créancier, est-il bien l'infâme usurier que l'on voudrait nous faire croire ou un homme généreux qui a sacrifié la dot de sa fille pour rendre service à Rahim et le sortir d'un mauvais pas ? Rahim dans ce cas ne serait qu'un ingrat, un égoïste, qui embarque sa famille dans ses combines, jusqu'à utiliser la fragilité de son fils ?  Tout, dans le film est à l'avenant, on ne sait jamais qui ment, qui dit la vérité et les apparences, c'est bien connu, sont souvent trompeuses. 

Démêler le faux du vrai n'a rien d'évident, mais quand les médias et les réseaux sociaux s'en mêlent, le moindre geste, le moindre propos est immédiatement commenté, amplifié, répercuté à l'infini ... 

Dans le poème de Goethe dont Dukas s'est inspiré pour composer L'Apprenti sorcier, le retour du maître met fin au débordement. Mais dans le film de Farhadi, il n'y a personne pour arrêter le désastre annoncé auquel chacun contribue en croyant pourtant bien faire.

19 décembre 2021

Chère Léa

 "Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli ..." C'est plutôt rigolo de voir un réalisateur d'aujourd'hui se plier aux injonctions de Boileau. Enfin presque par ce que, en fin de compte, "le fait accompli " ne l'est pas vraiment. La lettre que Jonas commence d'écrire pour reconquérir la femme qu'il aime ne sera jamais achevée et la femme  .... non je ne le dirai pas. parce que parfois, on perd un peu de vue l'objectif premier de Jonas tant sa journée est riche en événements et tant la vie d'un café de quartier est pleine d'imprévus. 


Il faut dire que le patron de café qui lit par dessus l'épaule du client, et se transforme en conseiller littéraire, ce n'est pas banal ! Un très joli rôle en tout cas pour Gregory Gadebois, parfait, avec ses airs bonasses, pour répondre au très tourmenté Gregory Montel. 

Un dialogue affûté, un  scénario qui tient sur un fil, de la drôlerie, de la légèreté, de la tendresse : juste le film qu'il faut pour se changer les idées sans se prendre la tête.

Margaret Wilkerson Sexton, Un Soupçon de liberté

J'aurais aimé ne dire que du bien de ce roman qui raconte l'histoire d'une famille afro-américaine de la Nouvelle-Orléans sur trois générations : juste après la 2e guerre, mondiale, dans les années 80 et  au début des années 2000. Le contexte historique et social est parfaitement étudié puisqu'il montre à quel point le racisme détermine la vie des personnages qui pourtant s'acharnent à lutter pour se faire une place dans la société.  

Un bon roman donc, mais qui cède à cette manie de casser la chronologie naturelle du récit pour changer sans cesse d'époque. Une prise de tête inutile qui casse l'élan de la lecture. La technique est ici parfaitement appliquée et Margaret Wilkerson Sexton s'accommode très bien de cette contrainte. Mais c'est un exercice de virtuosité qui n'apporte rien au roman et qui m'exaspère parce qu'il semble répondre plus à une mode ou à une prescription d'atelier d'écriture qu'à une nécessité littéraire. 

Comme il s'agit d'un premier roman, on peut espérer que l'auteur prendra de l'assurance et se détachera rapidement des influences pour imposer sa propre voix, car elle sait faire vivre des personnages, leur donner la parole et provoquer chez le lecteur la curiosité qui fait tourner les pages. 


17 décembre 2021

Madres parallelas

Un film d'Almadovar, ça ne se manque pas. Même si certains de ses films sont parfois un peu décevants, je n'ai pas pris beaucoup de risques en allant voir Madres parallelas.  Et celui-ci est tout à fait réussi. Sa réussite tient essentiellement il est vrai au charme et au talent de Penelope Cruz, parfaite dans son rôle de femme à la fois forte et fragile. Forte parce qu'elle accepte une grossesse inattendue et néanmoins bienvenue. Fragile quand elle se laisse emporter par ses émotions. Forte encore parce qu'à une liaison mal partagée, elle préfère un célibat assumé ....  Une femme sans préjugés mais forte de ses valeurs.

 

Avec Janis et Ana (la deuxième mère de l'histoire),  on s'embarque pour un tourbillon d'événements et d'émotions, on passe du rire aux larmes, de la tragédie à la comédie sans avoir le temps de souffler mais avec l'impression de circuler dans un monde que l'on connaît déjà, celui des préoccupations et des fantasmes du réalisateur : la maternité, la condition féminine, l'identité sexuelle et bien sûr l'histoire de l'Espagne. C'est d'ailleurs ce dernier point qui paraît non pas sans intérêt, mais raccroché de façon un peu artificielle à l'histoire principale.  Connaître son passé pour mieux vivre son présent... la formule s'applique à l'enfant nouveau-né aussi bien qu'à l'Espagne, certes, mais le propos est pour le moins convenu. 


16 décembre 2021

Sylvie Tanette, Maritimes

Que voilà un joli petit livre. Un de ces livres que l'on n'éhsitera pas à recommander, à prêter ou à offrir. Pas prise de tête pour un sou, juste une belle échappée loin de notre grisaille hivernale. 

Car l'histoire se passe dans une île méditerranéenne. Toute petite, avec juste quelques habitants qui se connaissent tous et se contentent de ce qu'ils ont, c'est-à-dire très peu. Mais le soleil, la mer ... Le continent est loin assez loin pour se croire à l'abri de la dictature.

Un jour débarque du ferry,  qui malgré tout relie l'île au continent, un jeune homme beau comme un dieu grec, qui ne demande rien, juste une chambre pour y loger. Il s'installe, discrètement, participe à la vie de l'île, devient l'un des leurs.... 

Mais raconter l'histoire serait priver le lecteur du plaisir de sa découverte, serait trahir la beauté du récit, la légèreté de l'écriture pour un récit qui pourtant ne manque pas de gravité. Car Maritimes est un roman qui tient du conte et de la poésie. Une histoire simple pour les coeurs simples ? Mieux que cela, un roman lumineux qui rappelle sans insister ce que signifie faire cause commune pour mieux résister à une dictature. 




Matin givré


 

15 décembre 2021

West Side Story

Aller, ne pas aller voir West Side Story ? 

La question est presque shakespearienne. Pour qui a vu et revu le film de Robert Wise et Jerome Robbin, le "remake" était quasi impensable et Spielberg,  malgré sa réputation, ne pouvait être à la hauteur de ses prédécesseurs.

Pourtant j'ai été voir West Side Story et si je ne suis pas sortie de la salle de cinéma aussi enthousiaste qu'il y a ... 40 ans, le film ne m'a pas déplu. Il m'a paru plus ancré dans la réalité, celle de la rivalité entre anciens et nouveaux immigrants, qui pouvait passer, en 61, pour une convention scénaristique, pour la version Nouveau-Monde du vieux conflit entre Capulet et Montaigu, mais qui, après les années Trump, souligne l'échec du rêve américain supposé donner à chacun sa chance quel que soit sa couleur de peau.

Ceci dit, je ne crois pas qu'il faille comparer point par point les différences entre les deux films, comme le fait Richard Brody dans le  New Yorker.  Il vaut mieux,  pour apprécier le film, se laisser porter par la musique de Bernstein, se laisser emporter par l'énergie, la vitalité de la chorégraphie magnifiée par les couleurs,  et se laisser émouvoir par une histoire d'amour aussi vieille que le monde.

https://www.newyorker.com/culture/the-front-row/review-steven-spielbergs-west-side-story-remake-is-worse-than-the-original

05 décembre 2021

Katharine Dion, Après Maïda

Voilà au moins un roman qui m'aura appris ce que j'aime vraiment en littérature. Après Maida est un bon livre, qui plaira j'en suis certaine, à de nombreux lecteurs, bien que le thème principal - le deuil - soit un peu tristounet. Je l'ai lu sans déplaisir, mais hélas sans passion. 


Le personnage de Gene, veuf éploré -  un peu mais pas trop - est pourtant parfaitement campé. Sa femme, la Maida du titre, est morte et il doit rédiger une oraison pour la cérémonie organisée un an plus tard à titre de commémoration. C'est l'occasion pour lui de replonger dans ses souvenirs :  sa rencontre avec Maïda, sa relation le plus souvent houleuse avec sa fille, et l'amitié indéfectible d'Ed et Gayle, une traversée de vie et un présent vaguement cahotique dont l'amour ou au moins le sexe n'est pas totalement absent. Ce que Katharine Dion raconte, c'est donc l'histoire d'un individu, d'un groupes d'individus plus exactement; c'est bien observé, bien mis en scène, les dialogues sont parfaits, le passage du temps, les attentes, les déceptions, les malentendus ... un très bon roman donc pour ceux que la découverte de la psyché des autres passionne.

Mais ce qui manque à ce roman, c'est, à mes yeux,  une dimension sociale. Ces individus ne représentent  rien d'autres qu'eux-mêmes et ne nous disent rien, ou si peu de la société dans laquelle ils vivent, des courants, des forces qui la traversent.  J'avais parfois l'impression de lire un manuel de psychologie. Coince entre anamnèse et introspection, j'ai fini par m'ennuyer.

04 décembre 2021

Ratée la photo ?

Moi, j'aime bien. 



03 décembre 2021

Aline

On espère pour elle qu'elle s'est bien amusée parce qu'Aline est un film de Valérie Lemercier, par Valérie Lemercier et avec Valérie Lemercier. En effet l'actrice, qui tient le rôle principal, est pratiquement de tous les plans.  Et joue avec une fougue qui reflète le dynamisme de la mise en scène. Alors oui on peut saluer ses efforts pour transformer ce vrai/faux biopic en comédie musicale, qui tourne souvent au roman-photo. Parce que c'est avec des yeux de midinette que Valérie Lemercier reconstitue l'histoire de cette petite fille pauvre devenue star à force de talent, de travail et de chance.


Il est vrai que je ne connais pas par coeur les chansons de Céline Dion et que je n'ai suivi de près ni de loin sa carrière ou sa vie privée. Mais je reconnais que le film est plein d'énergie et que la trajectoire de la chanteuse canadienne partie de peu pour arriver si haut a de quoi fasciner. Même si officiellement il ne s'agit pas de Céline Dion mais d'Aline Dieu. Et surtout de Valérie Lemercier qui aurait peut-être quand même dû laisser sa place à une doublure pour jouer le rôle de Céline enfant. Une convention comme une autre, mais plus crédible me semble-t-il que les effets techniques et les mimiques infantiles qui frôlent la caricature.