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25 juillet 2026

Sur la route d'Omaha

 Un road-movie à travers les immenses paysages du middlewest, voilà ce que j'attendais du film de Cole Webley. Et j'avoue mon plaisir à retrouver ces longues routes droites qui ont toujours l'air de  partir à l'infini, ces ciels immenses et ces plaines ondulées. Des villes hâtivement traversées, des stations services qui se ressemblent toutes, un paysage somme toute immuable. 

Un père et ses deux enfants, embarqués pour un long trajet dont on ne connaît que le point d'arrivée, mais pas le but, que l'on pressent pourtant dramatique. D'où une certaine tension parfois entre le père et ses enfants, un petit garçon trop jeune pour se soucier de grand chose, et une petit fille, dont on se dit qu'elle est déjà trop mûre pour son âge. Toujours est-il que le contraste entre le vide des paysages traversés et la petite cellule familiale enfermée dans l'habitacle de la voiture est un des points forts du film. Une façon de dire que tout est offert, mais, dans les circonstances, rien n'est possible. Et la dernière image du film, en une phrase, dit tout.  A des kilomètres du rêve américain.

PS : Le manque de naturel de la jeune actrice, trop appliquée dans son rôle, m'a un peu gênée et j'avoue que pendant tout le film j'ai cru que c'était Zelinsky qui avait pris le volant. Troublant.

12 juin 2026

Joan Samson, Délivrez-nous du bien

 Le roman a été publié en 1976 aux Etats-Unis, mais 50 ans plus tard, il n'a rien perdu de son intérêt, au contraire. Parce que si l'histoire a un côté un peu rétro  - une famille de fermier quelque part dans le New Hamshire -  elle parle bien d'aujourd'hui.  

Dans la famille Moore il y a Mim et John, leur fille de 4 ans et Ma, la grand-mère. On travaille dur à la ferme et l'on y vit comme on a toujours vécu. On connaît ses voisins et il ne se passe jamais rien à Harlowe, jusqu'au jour où Perly Dunsmore s'installe au village et propose au habitants de les débarrasser de leurs vieilleries pour les vendre aux enchères ; l'argent servira à recruter des adjoints au shérif. Chacun y trouve son compte, et bientôt le succès des enchères se propage aux alentours. Oui mais ... peu à peu le système déraille, le grenier une fois vidé, la grange aussi, il faut quand même fournir des objets : tous les jeudis les sbires de Perly viennent réclamer de quoi remplir leur camionnette, y compris les objets, les ustensiles, les outils que les More utilisent quotidiennement.  De semaine en semaine, voilà la famille dépouillée de tous ses biens. Ils ont dit oui,  ils ont accepté, ils aimeraient maintenant dire non, mais ils  sont menacés, ils ont peur ... 

Le système que décrit Joan Samson est bien connu, mais ici le racket n'est pas le fait de mafieux. Perly Dunsmore est un citoyen ordinaire. Et pourtant ça marche. Parce que personne ne résiste, parce que ceux qui ont dit oui au début sont désormais pris dans un engrenage; trop intimidés par ceux qui abusent d'eux, trop effrayés, pour s'opposer et surtout trop attachés à leur terre pour simplement fuir. 

 Joan Simpson n'a écrit qu'un seul roman; difficile de dire ses intentions lorsqu'elle l'a écrit : faire l'éloge d'une vie rurale simple et honnête ? montrer l'opposition entre les rats des villes et ceux des champs ?  Sans doute, mais j'ai lu ce livre comme une fable politique. Lorsque surgit un système oppresseur, il est impératif d'en prendre conscience et de s'y opposer dès le début. Après il est trop tard... Et, sans en avoir l'air, l'écrivaine sait parfaitement accumuler les détails, apparemment insignifiants pour faire monter la tension et créer chez le lecteur un horizon d'attente toujours déçu... jusqu'à l'éclat final.  

29 mai 2026

Russel Banks, American Spirits

Après quelques errances d'un livre à l'autre et autant d'errements, je reviens à une valeur sûre : Russel Banks. Parce qu'à son talent de romancier, il ajoute un regard critique et sans indulgence sur la société américaine, comme dans ces trois nouvelles publiées sous le titre American spirits

 

 

Malgré le titre, le livre est bien traduit en français par Pierre Furian et publié chez Actes Sud en février 2026  

 Trois longues nouvelles ou plutôt courts récits qui, contrairement au genre français, ne cherchent aucunement "la chute", ou le renversement de situation,  mais collent au plus près d'une réalité moins facile à expliquer qu'il n'y paraît. Les personnages de Banks sont des américains moyens très ordinaires. Pas de mauvais bougres, malgré leur casquette Maga, juste des gens avec leur lot de difficultés, dont la première est de ne pas vraiment comprendre pourquoi et comment le monde, dont ils étaient coutumiers a changé. L'écrivain prend son temps pour mettre en scène ses personnages, trouver des détails significatifs avant que la situation ne leur échappe et dérape peu à peu. Pas d'analyse sociologique ou politique, pas de jugement à l'emporte pièce dans ces nouvelles, juste une tentative pour comprendre pourquoi un individu se retrouve soudain avec une arme dans la main et tire. Banks ne fait preuve d'aucune indulgence vis à vis de ses personnages, mais ils use d'une précision telle que sa plume devient scalpel. Le scalpel d'un autopsiste plus que d'un chirurgien, comme s'il était trop tard pour réparer. 

04 mai 2026

Jean-Pierre Saez, Journal de l'Amérique


C'est la carte que j'aurais aimé trouver - mais peut-être ne l'ai je pas vue - pour mieux localiser les photos de Jean-Pierre Saez, exposées (jusqu'à demain seulement) au 3e étage de la librairie Arthaud. Parce que si chacun sait où se trouvent New York et San Francisco, Cleveland (Ohio) est sans doute plus difficile à situer. Mais surtout la carte témoigne d'une traversée en ligne droite, d'un océan à l'autre. Un itinéraire qui a été celui de beaucoup d'immigrants, et qui fait toujours rêver les voyageurs d'aujourd'hui.  Ou de demain quand le monde sera apaisé. 
Personnellement, l'absence de carte ne m'a pas vraiment gênée, parce que j'ai effectivement retrouvé dans ces séries photographiques, concentrées sur les grandes villes,  une certaine Amérique, mais une Amérique un peu conventionnelle, pour ne pa dire "cliché" puisqu'il s'agit essentiellement de photos de rues. Sans surprise on perçoit l'énergie exubérante jusqu'à l'extravagance des rues de NY, alors qu'à San Francisco, le photographe cherche à traduire ce qu'il reste de l'esprit des année 60, avec entre autres, une photo de la devanture de City Lights la librairie qui a publié Ginsberg et Kerouac, ou une autre des peintures murales de la Maison des femmes. 
Je reconnais qu'il est extrêmement difficile d'échapper à ce qui est attendu d'une exposition de photos sur l'Amérique, à ce que chacun croit savoir des Etats-Unis; je sais que le choix des sujets est forcément biaisé par une iconographie surabondante depuis des décennies J'espérais, sans doute à tort, un regard différent sur ce pays, mais ne l'ai pas trouvé. 
L'exposition accompagne la sortie du livre qui porte lui aussi le titre de Journal de l'Amérique. J'imagine que c'est dans le livre que je trouverai les explications, les motivations, les intentions derrière les images. En attendant je me suis contentée de garder en mémoire trois photos qui m'ont paru un peu moins "attendues" que les autres.  
 

 
 
 



 

21 mars 2026

Attica Locke, Il est long le chemin du retour

Il est long le chemin du retour est  le troisième roman d'Attica Locke, situé dans le même paysage déshérité de l'Est du Texas et construit autour d'un ranger noir, alcoolique et désespéré qui enquête sur la disparition suspecte d'une jeune étudiante noire.  Je viens de relire le billet que je consacrais à son précédent roman,  Au Paradis je demeure, et m'aperçois que je peux dire exactement la même chose de celui-ci. Alors pourquoi me répéter ? https://routedeslivres.blogspot.com/search?q=Attica+Locke

 

 

21 janvier 2026

Tiffany Mc Daniel, L'été où tout a fondu

Les livres de Tiffany Mc Daniel ne ressemblent à rien de ce qu'on a déjà lu, parce que, d'une écriture aussi vive qu'imagée, elle raconte des histoires qui se tiennent à la limite de la réalité et du fantastique. Déjà deux romans traduits en français, Betty, puis L'été où tout a fondu et un troisième, Du côté sauvage (pas encore lu mais cela ne saurait tarder...) Tous chez Gallmeister.

 

 Un coin perdu de l'Ohio dans les années 80. Un été de canicule. Un pasteur et sa famille. La réalité la plus terre à terre. Jusqu'à ce que ce pasteur ait l'idée saugrenue d'inviter le diable et que se présente quelques jours plus tard, venu d'on ne sait où, un jeune enfant noir. Enfant perdu ou créature diabolique ? Et voilà le lecteur dans l'entre-deux, comme tous les personnages du roman. Que se produise un incident, un accident, qu'une femme enceinte tombe, sur le ventre (!)  et perde l'enfant à venir .... certains immédiatement y voient l'oeuvre du Malin, en l'occurrence l'enfant dont la couleur de peau et les yeux verts détonnent dans cette petite ville de rien du tout, à population blanche évidemment.  Fielding, le fils du pasteur, est non seulement l'ami de Sal, l'enfant noir, mais l'écrivaine en fait le narrateur, ce qui lui permet d'opposer la candeur de l'enfance au monde réel empêtré dans ses préjugés. Après, à chaque lecteur de choisir le monde qu'il préfère.  

Bien que L'Eté où tout a fondu, comme Betty d'ailleurs soit centré sur l'enfance, sur l'innocence, le roman n'a rien de naïf : c'est bien de la société américaine que parle Tiffany Mc Daniel, de la société américaine et de ses aspects les moins plaisants. Elle aurait pu en faire un roman noir, elle aurait pu en faire un essai, mais en choisissant la fiction, la vraie, avec tout ce que cela implique d'élucubrations, elle touche je crois un plus grand public qui ne peut rester indifférent devant le désarroi de ce jeune garçon noir aux yeux verts. 

29 septembre 2025

Eli Cranor, Chiens des Ozarks

Ouais, bon. Encore un roman décevant. Un village dans les Ozarks au fin fond de l'Arkansas, une région qui ne constitue pas vraiment le fond touristique des Etats-Unis, cela me disait assez. Oui mais voilà. Pour bien marquer le coup l'auteur accumule tous les lieux communs que l'on trouve sur les "hillbillies" des Appalaches, petits blancs pauvres et sans éducation. Arkansas, West Virginia, même combat ! Alors on a droit à la vieille casse où s'empilent les voitures rouillées et au vétéran, jamais remis de ce qu'il a dû faire pendant la guerre (Irak ou Vietnam peu importe); on a droit aux familles décomposées et dysfonctionelles, aux gamins perdus qui n'ont d'autre ressource que de fabriquer et vendre de la meth, à un shérif - ah, une femme pour changer un peu - dépassée par les événements, et comme on est un peu dans le Sud quand même, on ajoute des suprématistes blancs décérébrés. Cela fait quand même beaucoup pour un seul roman finalement assez plat. 

Bon, la critique a bien aimé. Moi pas.

20 septembre 2025

Nathan Hill, Bien-être



Le deuxième roman de Nathan Hill est certainement très ambitieux et très intelligent, mais il est passablement rasoir. Parce que l'intention démonstratrice l'emporte sur le romanesque. 

Le premier chapitre commençait pourtant bien, avec deux personnages qui se regardent dans le noir depuis leur fenêtre, mais très vite leur histoire devient celle de deux individus d'origines différentes, échantillons sociaux dont l'auteur va décortiquer la vie morceau par morceau.  Ce faisant, il traque tous les travers de notre temps, et c'est parfois drôle, mais vite lassant. Si bien que j'ai laissé tomber à mi-parcours. 

Après, malgré tout, m'être régalée d'un chapitre sur les Flint Hills  et la représentation de la prairie dans la peinture américaine.  Un chapitre qui me permet de dire que l'écriture est pour Nathan Hill ce que le scalpel est pour un  ... autopsiste "qui procède à une analyse approfondie et systématique de chaque organe" pour mieux comprendre et expliquer le fonctionnement de l'ensemble. 

Alvan Fischer, Paririe on fire

Le roman de Nathan Hill sera certainement très utile aux historiens qui voudront comprendre comment se comportaient les êtres humains au tournant du XX1e siècle.  Le tableau, pour autant que j'ai pu en juger est souvent caricatural, le trait est forcé mais plutôt juste. Je n'ai malgré tout pas eu la patience d'aller au bout des 668 pages auxquelles s'ajoutent une centaine de références bibliographiques ! Et j'en suis encore à me demander si Bien-être est un roman ou une étude psycho-sociologique. Une somme en tout cas. 

08 septembre 2025

Jesmyn Ward, Nous serons tempête

 

 Nous serons tempête est le troisième roman de Jesmyn Ward, un roman aussi percutant que les deux premiers; en tout cas, lire Nous serons tempête, c'est partir pour une vraie aventure littéraire. 

En effet au-delà du sujet, et des thèmes abordés, Jesmyn Ward c'est d'abord un souffle, une voix, une façon d'écrire qui se tient à la limite du réalisme, du lyrisme et même du fantastique, puis que Nous serons tempête raconte la descente vers le Sud d'une jeune esclave, dont la mère a été vendue pour satisfaire la vengeance de son propriétaire. Quelque temps plus tard, son tour vient quand un convoi d'esclaves est organisé pour rejoindre le marché aux esclaves de la Nouvelle Orléans. Brutalités, sévices, rien n'est épargné aux esclaves dans cette longue marche, sans jamais de répit, parce que la cruauté humaine n'a pas de limite, et ce voyage n'est rien d'autre qu'une descente aux enfers. 

Mais Jesmyn Ward n'en reste pas là, car son personnage principal Annis est une femme qui résiste, une femme dont la force tient à sa connaissance de la nature, des herbes et des champignons qui lui permettent de survivre, mais tient aussi à sa connivence avec les esprits de ceux qui ont disparu, avec celui de sa mère, qui lui a appris à se battre, celui de sa grand-mère Aza, guerrière du Dahomey.  L'écrivain contraint ainsi son lecteur, à renoncer en partie du moins, à son rationalisme et à vivre dans un univers où les disparus ont encore leur place, ne serait-ce que dans la tête de ceux qui leur survivent. D'une certaine façon, Nous serons tempête est bien un récit de deuil, mais aussi une célébration du lien maternel, et pour finir un roman sur la capacité de chacun à trouver son propre chemin. En dépit de tout.



16 juin 2025

Eowyn Ivey, Une Histoire d'ours

L'Alaska ! Trop loin, trop grand, trop froid, trop montagneux ... et puis franchement, l'Amérique en ce moment n'est pas vraiment fréquentable ... 

Une histoire d'ours, le deuxième roman d' Eowyn Ivey, est en revanche très fréquentable et très dépaysant, bien que sa lecture soit susceptible de causer quelques frissons. Parce que vivre dans une cabane isolée au milieu de la nature, une nature aussi sauvage que grandiose, est certes exaltant et une bonne partie du roman tente à en convaincre le lecteur. Mais l'isolement comporte aussi un certain nombre de dangers, surtout quand Birdie, sur un coup de tête, décide de gagner la forêt avec sa fille Amaleen, et de s'y installer aux côtés d'un homme du genre taciturne et pour tout dire bizarre qu'elle vient à peine de rencontrer. Birdie est une femme pleine d'énergie, une mère attentionnée et la petite fille est pleine d'initiatives. Ce qui devrait leur permettre de faire face à toutes les situations... ou presque. 

Voilà, le roman est lancé, et on ne le lâche plus  parce qu' Eowyn Ivey joue habilement de l'écriture des grands espaces si chère Gallmeister, son éditeur en France, et le fantastique, avec comme une envie de retour à l'état sauvage. La vie au plus près de la nature et des animaux, oui, mais avec un petit filet de sécurité quand même et un gentil vieil homme qui utilise son avion pour venir prendre des nouvelles et compléter l'avitaillement. On n'est aux Etats-Unis, en Alaska. pas dans les Carpates ...

 




25 mai 2025

James Lee Burke, New Iberia blues

Comme une envie de revenir au polar bien noir autant qu'au bout du bout du Mississipi, entre le bassin d'Atchafalaya et le bayou Teche, en plein territoire cajun.  Celui de Dave Robicheaux et de son ami Clete Purcel, semblables à eux même depuis le premier roman de James Lee Burke. 


Avec New Iberia Blues, le lecteur de Burke est en territoire connu :  on sait que Dave est un inspecteur de police, tendance dépressive, vétéran du Vietnam et ancien alcoolique. On connaît sa maison au bord du bayou, sa fille, ses chats. On connaît ses habitudes, sa façon de faire, plus intuitive que rationnelle, sa violence latente. Comme on connaît son penchant à la contemplation d'un territoire en train de disparaître sous la poussée de la modernité. L'enquête dont il est chargé flirte avec le milieu du cinéma : un homme revient sur les lieux de son enfance après avoir fait fortune à Hollywood.  Il y a un nombre conséquent de meurtres et de scènes de violences, particulièrement morbides et minutieusement décrites comme il se doit dans tout polar; mais il y a aussi des des scènes méditatives et des  descriptions de paysages à vous donner envie de prendre immédiatement un avion pour la Louisiane. C'est à ce mélange de douceur et de brutalité que l'on reconnaît le savoir faire de James Lee Burke. Le premier roman surprend, mais si on accroche, on les lit tous les uns après les autres.

15 mai 2025

Dand O'Brien, Adieu Dakota

Depuis Les Bisons de Broken Heart, je ne cesse d'attendre les nouveaux livres de Dan O'Brien, certaine d'y retrouver à chaque fois le même univers. Celui d'un rancher du Sud Dakota, qui a consacré sa vie à l'élevage de bisons, et, plus encore à la restauration de la Prairie, sachant que l'un ne va pas sans l'autre. Ecologiste dans l'âme, profondément humaniste, c'est, entre autres, à travers ses livres que Dan O'Biren partage ses convictions. Parfois sous forme de récit, parfois sous forme de roman comme c'est le cas dans Adieu Dakota

Que ma lecture du roman soit un peu biaisée, j'en conviens parce que je prends toujours plaisir à retrouver l'évocation de lieux que j'ai moi-même parcourus. Mais il y a d'autres entrées pour apprécier ce roman qui se présente en fait comme un récit familial. En effet Jason, le personnage principal, revient auprès des siens dont il s'était éloigné : sa mère est en fin de vie et ces retrouvailles sont l'occasion pour lui de revenir sur les événements du passé et ce qui l'a poussé à partir. La confrontation entre le passé et le présent est certes personnelle, mais elle permet à l'auteur de montrer les changements intervenus dans cet Etat rural de l'Amérique depuis que les réserves de gaz de schiste ont commencé d'y être exploitées de façon intensive ce qui n'est pas sans modifier et l'économie et le mode de vie des habitants de la région. 

Dans un monde qui ne cesse d'évoluer et dont les changements paraissent irréversibles, il appartient à chacun de faire ses choix.  Accepter ? S'habituer ? Partir ? Continuer ? S'adapter ? Renoncer ? Résister ? Adieu Dakota est bien un roman, pas un essai philosophique. Et pourtant ...


James Mc Bride, L'Epicerie du Paradis sur Terre

Ce serait vraiment dommage de passer à côté d'un écrivain comme James Mc Bride et de son dernier livre, L'Epicerie du paradis sur terre, parce que James Mc Bride manipule comme personne la matière romanesque : en l'occurrence un lieu, Chicken Hill en Pennsylvanie (état hautement symbolique puisque c'est à Philadelphie qu'a été signée la constitution américaine), une époque, les années 30, années de grande misère en particulier pour les populations noires (sorties de l'esclavage mais pas de la ségrégation) et les juifs fraîchement immigrés, attachées à leurs traditions européennes et pas tout à fait américains encore. Pour faire le lien entre ces deux groupes sociaux, il y a Moshe qui a fait fortune en organisant des concerts, et surtout sa femme, Chona, qui, malgré leur récent enrichissement s'obstine à tenir l'épicerie de leurs débuts parce que cela lui permet de venir en aide à beaucoup de gens. 

Le roman s'ouvre sur la découverte d'ossements au fond d'un puits, mais avant d'en connaître les raisons, il faut remonter le temps et faire revivre tout un monde depuis disparu. Parce que, en dehors du pourquoi et comment et la résolution de l'énigme policière  - que le lecteur finit presque par oublier -  ce qui intéresse Mc Bride c'est de montrer une foule de personnages, tous représentatifs d'une certaine Amérique et de divertir le lecteur qui ne boude pas son plaisir. L'écrivain sait comme personne créer des personnages, un peu fantasques mais parfaitement crédibles, des situations désopilantes et pourtant plausibles. Il brode, il invente, il imagine, il s'enflamme, mais la réalité n'est jamais loin parce que ce qui le pousse à écrire c'est son humanisme, qui a sans doute beaucoup à voir avec sa propre identité. 

"L'écriture de James McBride se construit au croisement des racines polonaises, afro-américaines, juives et chrétiennes de l'auteur, dont l'œuvre touche ainsi à l'universel. Ses ouvrages ne cessent d'explorer les fondations d'une Amérique qui n'a pas fini d'évoluer." Gallmeister

Lire L'Epicerie du Paradis sur terre  c'est se donner la chance de retrouver non pas une Amérique idéale qui n'a jamais existé, mais une Amérique moins déroutante, moins effrayante que celle d'aujourd'hui.

 



16 septembre 2024

David Joy, Les Deux visages du monde

David Joy, comme Ron Rash sont des écrivains de terroir. Ils ont grandi dans la même région de Caroline du Nord, au pied des Appalaches, un territoire qu'ils n'ont pas quitté, auquel ils sont attachés et dont ils parlent bien. Ce n'est certainement pas la région la plus riante ni la plus séduisante des Etats-Unis, parce que c'est une région qui n'a jamais été particulièrement prospère et qui, dans les dernières décennies, a souffert de la fermeture des mines. Les médias traitent les habitants de cette région de "hillbillies" autant dire de péquenots auxquels on accorde bien peu de considération. Sans prétendre faire oeuvre de réhabilitation, David Joy et Ron Rash s'efforcent dans leurs romans d'expliquer et de faire comprendre ce que c'est que de vivre si loin du grand rêve américain. Ils ne sont ni sociologues, ni anthropologues, juste des écrivains avec un bon sens du romanesque. 

Ainsi le dernier roman de David Joy s'empare d'un sujet qui fait trop souvent l'actualité des médias : le racisme dans une petite ville. Toya Gardner est une jeune fille venue passer l'été chez sa grand-mère avec l'intention de poursuivre un projet artistique conçu à partir de l'enracinement de sa famille dans la région. Ce qui lui fait découvrir le passé esclavagiste de la petite ville. Mais profaner une statue, même par un geste artistique, n'est pas un geste anodin et Toya déclenche la colère des habitants et des membres du Ku Klux Klan, toujours actif dans cette région de Caroline du Nord. Comme son titre l'indique, le roman de David Joy passe constamment d'un côté à l'autre, du côté des suprématistes blancs ulcérés que l'on touche à leurs valeurs fondées sur le respect de l'Histoire et des traditions, et du côté des activistes noirs ou blancs qui n'admettent plus que l'on exhibe encore et toujours les symboles de ce passé raciste sans tenir compte de l'évolution des lois. L'écrivain compose avec cette binarité en incluant des figures intermédiaires, en creusant l'histoire personnelle des personnages, souvent plus importante qu'une quelconque idéologie pour expliquer leurs comportements. Sans cesse sur le fil du rasoir, parce qu'il risque à tout moment de tomber dans le roman à thèse, David Joy joue de la nuance, évite le piège du manichéisme - qui peut prétendre en effet que le monde n'a que deux visages, l'un blanc et l'autre noir -   tout en maintenant la tension jusqu'au jusqu'au renversement final. 

Les Deux visages du monde est un livre à lire l'esprit ouvert et sans préjugé. Son sujet est terriblement d'actualité, et servi par une qualité narrative indéniable.

En complément éventuel : https://www.pbs.org/wgbh/americanexperience/features/klansville-faq/

14 septembre 2024

Iain Levison, Les Stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques

Impossible de résister à un titre pareil. Et pour Justin Sykes, meilleur avocat de sa génération qui malgré ses diplômes ronflants a choisi d'être avocat commis d'office parce qu'il croit à la justice - la vraie, pas celle qui s'achète !  - impossible de résister à l'offre qui lui est faite de tenir une permanence d'une heure dans un cabaret pour conseiller les strip-teaseuses. Avec en complément l'obligation de passer la nuit dans le motel d'en face qui appartient ... au propriétaire du cabaret, avec consigne de garer sa voiture juste devant la porte de sa chambre.

Beaucoup plus vite que Justin Sykes, le lecteur se doute qu'il y a quelque chose de suspect dans cette proposition, mais qu'importe parce que le propos de Iain Levison n'est pas d'écrire un polar façon Agatha Christie, mais bien de se moquer du fonctionnement de la justice et plus généralement de la société américaine. Le livre, comme d'ailleurs tous les livres de Levison, est à la fois caustique et drôle, cinglant et tendre. 

Depuis Un petit boulot, Liana Levi a publié tous les livres de Iain Levison (une dizaine) et je les ai tous lus, toujours avec le le même plaisir. Comme un cocktail léger, mais qui laisse sur la langue un petit goût acide.


14 août 2024

Russel Banks, Le Royaume enchanté


 

Etrange roman que ce dernier livre de Russel Banks qui s'ouvre sur un procédé, vieux comme la littérature,  qui vise à authentifier un document prétenduement historique et véridique alors qu'il est en réalité complètement fictif : les cassettes audio soit-disant découvertes retracent la vie, essentiellement le passage à l'âge adulte, de Harley Mann devenu par la suite agent immobilier et riche propriétaire foncier. 

Enfant, Harley a grandi dans une de ces colonies utopiste qui fleurissent à la fin du XIXe siècle, mais à la mort du père, après un bref passage dans une plantation esclavagiste, la famille rejoint une communauté shaker installée dans le sud de la Floride. Le récit dès lors prend en compte les moeurs et coutumes de cette communauté religieuse et abstinente, et les choix difficiles que doit faire Harley, tombé fou amoureux d'une jeune femme qui se meurt de la tuberculose. Et voilà pour le côté romanesque !

Connaissant un peu l'oeuvre de Russel Banks, qui dans ses écrits s'est toujours intéressé aux laissés-pour-compte de la société et aux évolutions politiques de son pays. on s'interroge forcément sur ses intentions dans ce qui se trouve être son dernier livre, mais peut-être parce que le point de vue est celui d'un vieillard qui renoue avec les souvenirs de son adolescence, les personnages paraissent plutôt des pions au service d'une démonstration que je ne suis pas certaine d'avoir comprise : la dénonciation de l'hypocrisie ? de l'injustice ? l'infime différence parfois entre le bien et le mal et la difficulté à faire des choix sans anticiper suffisamment les conséquences ? l'influence de la passion sur nos raisonnements ... on cherche tout au long du roman une leçon de vie, sans doute à tort, les questions comme souvent sont de toute façon plus importantes que les réponses. Mais ceci explique peut-être pourquoi je me suis un peu ennuyée à lire ce Royaume enchanté

PS. A force de lire des références aux Ruskinites et à la colonie de Waycross, j'ai été fouiller dans les placards d'Internet et j'ai trouvé sans beaucoup de difficultés quelques liens intéressants. Autant sur le personnage de John Ruskin que sur les colonies fondées en application de ses idées (sociales et anti-capitalistes). Du coup je me demande pourquoi Russel Banks a choisi de s'intéresser aux Shakers plutôt qu'aux Ruskinites. Peut-être simplement parce qu'il s'agit d'une communauté plus connue, dont la longévité est supérieure à celle des Ruskinites ? Peut-être parce que la religion et la morale y étaient plus prégnantes, que la règle de l'abstinence sexuelle les vouait forcément à la disparition ? Ou peut-être parce  que les Shaker sont moins farouchement anticapitalistes ? J'aurais aimé savoir...


17 juillet 2024

Chris Offutt, Les Fils de Shifty

 

 

Les Fils de Shifty est pour ainsi dire la suite du précédent roman de Chris Offutt, Les Gens des collines, dont il reprend les principaux personnages : Linda, shérif de Rocksalt et son frère, Mick qui lui donne à l'occasion un coup de main ( de façon non officielle la plupart du temps) pour résoudre une affaire de meurtre. Dont il reprend aussi - et c'est tout ce qui fait son intérêt - la localisation dans les collines des Appalaches à l'Est du Kentucky. Le roman signe ainsi son appartenance au genre du "rural noir" qui, à  l'intrigue policière associe une chronique sociale. La vie, dans les zones rurales du Kentucky est loin d'être facile et les trafiquants de drogue on fait leur marché de ces lieux oubliés de tous et surtout des politiciens. ; l'alcool et la drogue ne soulagent ni  la misère ni la douleur, mais permettent parfois de les oublier. Le marché est donc rémunérateur. Et disputé.

 Chriss Offutt est enfant de ce territoire et il en parle bien. Il parle juste parce qu'il parle de ce qu'il connaît. Entre empathie et ironie, le romancier doses ses effets en passant d'une scène de crime à un bar louche, des bureaux du shérif aux routes défoncées de la région, des anciennes carrières à un cabanon abandonné au sommet d'une colline.  Les Fils de Shifty est certes un roman noir, avec sa dose de violence, mais c'est aussi un roman pétri d'humanité. 

Ah, et il n'est pas nécessaire d'avoir lu Les Gens des collines, pour lire Les Fils de Shifty . Et vice-versa.

08 juin 2024

Bushman


 Un document plutôt qu'un documentaire. Traité un peu comme un film de fiction, mais ce que dit le film n'est en rien inventé. Tout au plus mis en scène. Bushman est un film difficile à  appréhender parce qu'en faisant le portrait de Gabriel  - qui a fuit le Nigeria, vit désormais à San Francisco et se retrouve piégé par les services d'immigration - il fait aussi la chronique d'une époque, celle de la fin des années 60. Bushman est donc un film social, un film politique, soudain exhumé  - il date de 1971 et n'avait jamais été projeté en France - parce qu'il pose des questions auxquelles le demi-siècle écoulé n'a pas trouvé de réponses.

20 mai 2024

Everett Ruess, Vagabond de la beauté

Fous de nature, fous du désert, ils sont nombreux à renoncer à la société et dénoncer la vie dans les villes pour vagabonder au gré de leurs envies, seuls mais libres. Parmi les plus connus, parce qu'ils ont laissé des traces écrites derrière eux, John Muir, Edward Abbey et sans doute le plus mystérieux, Everett Ruess, un gamin qui, depuis ses 17 ans, n'a cessé d'arpenter les déserts de l'Ouest américain, seul avec ses ânes et parfois un chien, avant de disparaître 3 ans plus tard, en 1934. Etrange destinée que celle d' Evereett Rues. W.L. Rusho s'est efforcé d'en retracer l'essentiel dans un livre paru aux E-U en 1985 et récemment publié en français sous le titre de Vagabond de la beauté. 

J'aurais bien aimé avoir entre les mains l'édition américaine qui outre les lettres écrites par Everett à sa famille ou ses amis et des extraits de son journal, comprenait des photos, des reproduction de ses gravures et les cartes des terres arpentées par le marcheur solitaire. Cartes dont l'éditeur français ne s'est pas soucié, ce qui contraint le lecteur à faire lui-même la recherche sur Internet pour retracer le parcours du jeune vagabond et mesurer l'ampleur du désert où il disparu. 

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En dehors de l'énigme que pose sa disparition, le récit intéresse par la beauté des paysages décrits, mais tout autant par la personnalité de ce jeune homme à la fois si sûr de lui, de ses choix, de ses détestations, mais néanmoins plein de doute comme on peut l'être à son âge. Une personnalité hors du commun, dont le portrait mis en couverture de l'édition française, bien que réalisé par Dorothea Lange, souligne la douceur et même la mollesse plus que l'énergie et l'endurance que reflète sa correspondance. Car Everett n'avait peur de rien, ni de la solitude, ni de la pauvreté, pas même de la faim ou du froid pourvu qu'il puisse errer librement dans les paysages qu'il aimait follement. Un garçon étonnant, vraiment.  Il serait dommage de ne voir dans  Vagabond de la beauté qu'une ode de plus aux grands espaces américains et aux déserts rouges de l'Utah et de l'Arizona. Le livre reflète aussi, et ce n'est pas le moins intéressant, tous les tumultes et les inquiétudes de la jeunesse.








04 mai 2024

S.A.Cosby, Le Sang des innocents

 Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu de roman noir. Or celui de S.A.Cosby, Le Sang des innocents,  est vraiment très noir. Mais, dans un polar on retrouve vite ses repères puisque le monde est en général divisé entre bons et méchants. Avec juste ce qu'il faut d'excuses aux méchants pour être acceptable et juste ce qu'il faut de faiblesses aux bons pour être crédibles. Ceci dit, Titus Crown, shérif noir récemment élu de la petite ville majoritairement blanche de Charon est presque  parfait; il se doit de l'être pour être respecté dans cette petite communauté sudiste où l'on brandit encore le drapeau confédéré. 

Les thèmes abordés par l'auteur sont ceux que l'on retrouve hélas dans les médias, tuerie dans un lycée, meurtres en série particulièrement atroces, manifestations racistes, drogue... rien qui donne particulièrement envie de s'installer à Charon, dont le nom est assez évocateur pour faire penser que malgré le nombre d'églises, et l'omniprésence de la religion, l'enfer n'est pas très loin. S.A.Cosby ne se prive d'ailleurs pas de pousser assez loin ses doutes sur la "sainteté" de ces églises. Tout l'art de l'écrivain consiste ici à passer du "fait divers", tel qu'on le lit dans les journaux, à la littérature. Ce dont S.A. Cosby s'acquitte parfaitement. Encore un de ces livres lus d'une traite.