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30 septembre 2026

Paul Harding, Cet autre éden

 Quelle histoire ! Une histoire qui s'appuie sur des faits réels, mais pourtant à peine crédible et remarquablement mise en livre par Paul Harding. 

Dans une toute petite île au large du Maine, se sont établis à la fin du XVIIIe siècle, un ancien esclave et sa femme d'origine irlandaise; à ce couple initial - mixe donc - se sont ajoutés leurs enfants et au fil du temps d'autres habitants. Une centaine d'années plus tard, leurs descendants vivent toujours sur l'île, dans la plus extrême pauvreté  et dans la plus grande liberté. Une liberté que la "bonne" société ne peut évidemment tolérer. Décision est prise de procéder à leur expulsion, de la manière la plus brutale. 

 

Mais auparavant, l'écrivain aura décrit avec autant de fougue que de minutie, la façon dont ces quelques familles et leur progéniture se sont débrouillées pour survivre, se nourrir, construire des habitations; il décrit surtout comment fonctionne une société où aucun individu n'est semblable à un autre, où la couleur de la peau ne détermine pas la valeur de l'individu. Un missionnaire blanc vient chaque été dans l'île pour se charger de l'instruction des enfants, dont certains, bien qu'analphabètes, sont naturellement doués en calcul ou en dessin ...

Le titre amène le lecteur à s'interroger. Cet "autre éden" auquel il est fait allusion, serait-il l'île et ses habitants, restés presque à l'état adamique, loin des turbulences de la civilisation ? Mais sur le continent on s'inquiète des effets combinés que la pauvreté,  la malnutrition et les mariages consanguins ont pu avoir sur les individus. Il y a des écarts que la bonne société, ne saurait tolérer. Transférer les iliens sur le continent c'est leur donner une chance de connaître autre chose, d'accéder à un mode meilleur ...  fût ce dans des asiles pour faibles d'esprit ?

Le mot d'eugénisme n'apparaît pas dans le roman, mais il est forcément dans la tête du lecteur, à côté d'autres mots racisme, ségrégation, tolérance,  et bien d'autres, car à aucun moment l'auteur ne porte de jugement. Il décrit des comportement et laisse le lecteur choisir quel "éden" il veut habiter ? Un monde strictement normé dont on exclut /élimine tous les déviants ? Un monde dans lequel le mot progrès n'a pas de sens, mais où chacun trouve sa place. 

24 septembre 2026

Eli Cranor, A la chaîne

Des romans sur les "laissés-pour-compte" de la société américaine, il y en a beaucoup, mais la conscience sociale ne suffit pas à faire un bon livre. Je me demande d'ailleurs si ce "genre littéraire" n'est pas plus apprécié en France qu'aux Etats-Unis. Je vais même jusqu'à me demander pourquoi ces romans trouvent - apparemment - mieux leur place ici que là-bas. Une façon de se consoler en constatant que le rêve américain s'est bel et bien fait la malle et que l'on ne vit pas mieux, et même plus mal de l'autre côté de l'Atlantique ? 

 

Quoi qu'il en soit A la chaîne, le dernier roman d' Eli Cranor appartient bien à cette catégorie de roman noir à forte imprégnation sociale. Je n'avais pas beaucoup apprécié Chiens des Ozarks, son précédent roman, un peu plus celui-ci, bien que la description que l'écrivain fait des conditions de travail de ses personnages principaux - Gabriela et Erwin, tous les deux d'origine mexicaine - soit terrifiante, d'autant plus terrifiante qu'elle est aussi minutieuse que réaliste. Sans surprise un conflit éclate entre employés et patrons. Un enlèvement d'enfant, une demande de rançon ...  l'intrigue se met en place, va de rebondissements en rebondissements, mais on pressent dès le début que les choses ne peuvent aller que de mal en pis. Il y a définitivement quelque chose de pourri dans cette petite ville du fin fond de l'Arkansas. 

Roman noir s'il en est, A la chaîne est parfois un peu trop appuyé, un peu trop insistant pour ne pas lasser par moments. On comprend la détermination qui pousse l'écrivain à dénoncer les dysfonctionnements de son pays, et les efforts qu'il déploie pour convaincre ses lecteurs du fossé qui sépare les riches et les pauvres dans l'Amérique de T. Mais ceux qu'il faudrait convaincre - les démunis, les exploités, les laissés-pour-compte, ou a l'inverse ceux qui les exploitent -  lisent-ils ses romans ? 

16 septembre 2026

Federica Manzon, Retour à Trieste


Il faut un peu de patience pour apprécier le premier roman traduit en français de Federica Manzon. Parce qu'il n'est pas franchement linéaire; l'intrigue en effet procède par à coups, fait des allers-retours entre l'enfance et l'âge adulte, mais surtout entre deux pays. Trieste est une ville frontière, encore italienne mais si proche de l'Europe de l'Est que ce qui se passe du côté de la Yougoslavie a forcément des répercussions de l'autre côté. D'autant que les personnages ne cessent de passer la frontière, une frontière apparemment très poreuse, alors même que la guerre est sur le point d'éclater. La guerre et surtout le pays puisque l'autrice situe son roman dans les années 90. 

Comprendre comment  et pourquoi commencent les guerres n'a rien d'évident. Grandir dans cet environnement trouble et comprendre qui on est, n'a rien d'évident non  plus. Mais le parralèle entre les deux situations est forcément intéressant, et fonctionne uin peu comme une métaphore. La complexité de la situation personnelle d'Alma, le personnage principal, est à l'image de la complexité de la situation politique. 

Pour dire une ville entre deux mondes, pour faire vivre des personnages entre deux périodes de leur vie, il n'était pas possible de faire avancer le livre en ligne droite, il fallait jongler entre plusieurs points de vue, expliquer parfois, suggérer souvent et laisser des points dans l'ombre ; un entreprise difficile, mais finalement réussie. 

06 septembre 2026

Mikhail Chevelev, Opération combinée


Me faire une idée de la façon dont les Russes sont gouvernés : voilà ce qui m'a fait choisir le livre de Mikhaïl Chevelev. L'auteur est présenté comme "journaliste d'opposition", ce qui laissait supposer qu'il est familier des arcanes du pouvoir.  L'histoire qu'il raconte est passablement compliquée, et l'auteur n'a pas vraiment choisi la facilité en alternant les paragraphes qui concernent le fils et ceux qui concernent le père. Eux au moins ont un nom, mais la plupart des personnages ne sont pas nommés; on croit deviner de qui il s'agit, mais le roman m'a  finalement paru trop allusif, trop sibyllin pour être convaincant. De cette Opération combinée je n'ai finalement retenu qu'une idée très générale : corruption et abus de pouvoir. Ce qui ne surprendra personne. Mais pour l'apprécier, j'aurais sans doute dû commencer par son précédent roman intitulé Le numéro un... et j'aurais peut-être mieux compris coment la famille Kapovitch s'est retrouvée esclave du pouvoir. Trop tard. 

 



04 septembre 2026

Thélyson Orelien

Ce n'est certainement pas le premier livre sur l'exil, ni le dernier. Pas le premier livre non plus sur les convois d'immigrants qui se forment en Amérique du Sud et remontent jusqu' au Rio Grande pour accéder au Graal de tous les miséreux...  ou mourir ! Mais le livre de Thélyson Orélien est hors du commun.  

 

Tout d'abord parce que ce n'est pas un récit, mais un roman. On peine à le croire quand on sait que l'écrivain a lui-même quitté son pays, Haïti, à la suite du tremblement de terre de 2010.  Pourtant ce n'est pas son parcours qu'il retrace; c'est celui d'un haïtien fictif, Jonas Dorléon, à qui il prête certainement un peu de son expérience, de ses frayeurs, de ses espoirs, mais dont il fait un personnage universel, emblème de tous ceux qui pour survivre n'ont d'autre solution que de laisser leur vie derrière eux, sans espoir de retour. C'était ça ou mourir est donc bien un roman. Dès les premières pages on est saisi par cette voix, qui joue de tous les registres pour inciter le lecteur à marcher sur les pas de Jonas, à partager ses joies, ses peines, ses angoisses, sa fatigue, ses frayeurs, ses espoirs ... toute la palette des émotions est dans ce roman, que l'on ne lâche pas une fois ouvert. Le rire succède à l'effroi et l'effroi au rire, car oui, on rit aussi dans ce roman, sans que jamais l'écrivain dévie de sa trajectoire, confiant dans la force de son écriture qui tient parfois de la mélopée ou de l'incantation.  

J'avoue que trouver dès la deuxième page une allusion à Compère général Soleil, l'inoubliable roman de Jacque Stephen Alexis, publié en 1955 a certainement boosté ma lecture. Ambitieux (mais pas prétentieux) Thélyson Orélien peut effectivement se recommander de ce grand écrivain haïtien.  

03 septembre 2026

Eduardo F. Varela, Pampa

 

Un livre d'Eduardo Varela ne ressemble à rien d'autre qu'à un livre d'Eduardo Varela. Et chaque livre (celui-ci est son troisième) nous emporte à un rythme effréné dans un univers totalement imaginaire, mais si remarquablement et si précisément décrit que le lecteur n'a aucune peine à le visualiser. Un tourbillon d'images auxquelles ne manque ni la couleur ni le mouvement. Une foultitude de personnages, tous plus bizarres les uns que les autres (et pourtant si terriblement humains). Voyageurs immobiles (ils ne quittent pas le train dans lequel ils ont embarqués), ils ont perdu tout sens de l'espace (nul ne connaît la destination du train et les lieux changent constamment de nom) et du temps (passent les jours et les semaines, le train continue sa course folle). On se laisse avec bonheur emporter par l'imagination sans limite de l'écrivain, on se réjouit d'entrer dans un univers si totalement romanesque, bien loin des pesantes auto-fictions et d'une production éditoriale trop souvent engluée dans la réalité la plus sordide ... jusqu'à ce que soudain, la réalité nous rattrape  ... 

"Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous, n'y sont que des acteurs, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles."                                        Shakespeare, As you like it, acte II scène 7 

Oui, c'est tout à fait cela. La scène que Varela offre à ses personnages c'est ce train fou qui circule à travers la pampa. Un refuge pour tous les miséreux qui fuient la faim, la soif et la solitude. Derrière la bouffonnerie du texte, il y a, au choix, un roman politique, voire existentiel, qui nous propose de réfléchir aux possibilités que les hommes ont de vivre ensemble alors qu'ils n'ont aucune idée de ce que leur réserve le lendemain. Le monde tourne, le train roule, chacun s'installe comme il peut ... surgit un individu qui inévitablement prétend tout régenter. Les masques tombent, dans les romans comme dans la vraie vie les jeux de pouvoir sont aussi absurdes que brutaux. Et l'on n'oublie pas que l'écrivain est argentin. Mais au delà d'une réalité historique, dont chacun sait qu'elle peut à tout moment se reproduire, en toile de fond des romans de Varela, il y a toujours l'interrogation sur le sens de notre existence, la grande hantise de Gauguin. D'où venons-nous ? que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Patagonia route 203 en  2020, Roca Pelada en 2023, Pampa en 2026 ... à chaque roman, Varela invente un univers radicalement différent... qui malgré tout fait écho au précédent. C'est ce qui s'appelle construire une oeuvre. 

02 septembre 2026

Dinaw Mengestu, Quelqu'un comme nous

 "Rassembler les fragments de notre identité ... " voilà bien le projet de Dinaw Mengestu dans son dernier livre, intitulé Quelqu'un comme nous, et ce n'est pas chose facile, surtout quand on est dans une famille d'immigrés, récemment installée aux Etats-Unis. L'écrivain parle de ce qu'il connaît puisque sa famille est arrivée dans l'Illinois en provenance d'Ethiopie alors qu'il avait 2 ans.  Mais l'histoire qu'il raconte est celle de tout être partagé entre deux langues, deux cultures, deux façons de penser; la nécessité de faire "comme si" pour être accepté, et la difficulté, voire l'impossibilité de renoncer à ce qui vous a construit. 


Quelqu'un comme nous est l'histoire de quelqu'un qui ne se sent jamais à sa place. Ni tout à fait un autre,  ni tout à fait lui même. Et le pari de l'écrivain c'est de rendre compte de cet éparpillement dans la structure même de son texte. Ce qui ne rend pas la lecture particulièrement facile, j'en conviens, mais permet au lecteur d'éprouver cette difficulté  à savoir qui l'on est vraiment. Moitié Ethiopien, moitié Américain. Quelqu'un comme nous n'est pas un roman revendicatif;  un roman introspectif plutôt, bien que le recours à des personnages fictifs permette à l'écrivain d'éviter l'écueil de la subjectivité pour aller vers l'universel. Ce que l'on attend de tout bon roman, non ? 

01 septembre 2026

Franco Faggiani, Le Gardien de la colline aux cerisiers


 Un roman de journaliste. Un de plus. C'est à dire un roman bien fait, bien écrit, bien documenté. Mais qui manque ... de quoi au juste ? Qui manque de souffle, d'élan, d'envergure... bref de ce petit quelque chose qui fait la différence entre l'écrivain et le journaliste. 

Alors, effectivement on trouve dans le roman de Franco Faggiani un bon sujet, celui de cette athlète japonais qui n'a franchi la ligne d'arrivée du marathon olympique de 1912 qu'en 1967 ! L'histoire est effectivement intrigante et donne l'occasion à l'auteur (italien !) de parler, entre autres, du Japon, de sa culture, de ses traditions. Raconter l'histoire du point de vue de Shizo Kanakuri, à la première personne donc, peut être vu comme un gage d'authenticité (comme d'ailleurs la relecture du texte par une éditrice japonaise), mais c'est cela m'a paru alourdir la narration, la rendre gauche et, au final,  entraver la lecture. 

28 août 2026

Martine Storti, Marcelline

 

Fragments d'une vie sans récit ...  En effet, on ne raconte pas la vie des anonymes, de ceux qui n'ont pas laissé de traces derrière eux, ou si peu, de ceux qui ne sont connus que de leur famille, et si mal.  Pourtant, un individu lambda dont la vie ressemble à celles de tant d'autres, est pour cela même représentatif d'un lieu, d'une époque, d'une société. Depuis une cinquantaine d'années les historiens ont commencé à s'intéresser à l'histoire de ces individus, tel Alain Cornin qui a minutieusement retracé la vie d'un sabotier de l'Orne, Louis-François Pinagot. Des livres ultra-documentés, mais un peu austères. 

L'entreprise de Martine Stori est moins audacieuse, mais pas moins intéressante : elle essaye de retracer le parcours de vie de sa grand-mère, une femme qu'elle a connue, mais dont elle ne sait presque rien. "Je ne suis pas historienne, je n'ai jamais consulté d'archives, ni entrepris une quelconque généalogie. Mais télécharger des actes d'état civil qui sont numérisés est à ma portée ! Et c'est un commencement. " Et c'est ainsi qu'elle progresse, et découvre ce qu'elle aurait peut-être préféré ignorer, mais qui fait pourtant partie de son histoire. 

L'intérêt pour le lecteur - en tout cas pour moi -  est moins dans les résultats obtenus que dans la démarche elle-même, la facilité ou la difficulté avec laquelle Martine Storti obtient - ou n'obtient pas  - des informations précises, la nécessité pour elle de combler les vides avec des hypothèses qui ne seront jamais confirmées. Il faut alors se contenter de ce qui est probable, vraisemblable, plausible. 

Le texte progresse chronologiquement et l'histoire de Marcelline devient peu à peu une traversée du temps, entre la fin du XIXe et la moitié du XXe; une traversée géographique et linguistique aussi puisque partie du Maine et Loire, Marcelline est passée par l'Alsace et l'Allemagne avant de finir sa vie dans la région parisienne. Une vie apparemment très ordinaire, mais pas tant que cela puisqu'elle s'inscrit dans l'histoire la guerre de 14 puis celle de 40, met en évidence les évolutions de la société et surtout des mentalités, sans oublier évidemment la condition des femmes et leur place dans la société de l'époque. 

Incontestablement, il y a beaucoup à apprendre de la vie d'un individu lambda, qui ne laissera pas son nom dans Histoire, mais qui malgré tout représente un fragment, infiniment petit, de l'histoire humaine. 

26 août 2026

Miroslav Misak, Carnets indigènes

La nature avant tout ! L'observation de la nature, la vie dans la nature, la montagne, la forêt, les animaux,  sauvages évidemment : cerfs, renards, lynx, ours .... Nul doute que cette ode à la nature, cette "déclaration d'amour aux forêts des Carpates" ravira tous les passionnés qui adorent crapahuter dans les bois, aussi bien que les contemplatifs, et peut-être même, mais peut-être seulement, ceux qui ont adoré le film de Vincent Munier, Le Chant des forêts, parce que pour Miroslav Misak, même la photo est répréhensible : "Ça le dérange de regarder le monde avec un oeilleton, de porter ce barda inutile sur son dos. Après tout, cette chasse aux images n'est-elle pas une variante de la chasse aux trophées ? Une manie de l'accumulation comparable à la compulsion qui nous pousse à remplir notre caddie ? " (p.41) 

 Il y a dans ces Carnets indigènes, dans la passion revendiquée de ce jeune auteur slovaque pour la nature, quelque chose d'un peu trop exclusif à mon goût. D'ailleurs l'histoire d'amour qui sert de fil au récit s'achève dans une impasse. Difficile de garder une vie sociale dans la forêt ... 



23 août 2026

Judith Schalansky, Le Bleu ne te va pas

Un titre un peu étrange pour un livre qui ne l'est pas moins, qui n'intéressera sans doute qu'un petit nombre de lecteurs, mais qui mérite pourtant que l'on se laisse happer dans cette géographie des souvenirs. 

 

Cela commence dans une île, au bord de la Baltique; une petite fille passes les vacances d'été chez ses grand-parents et son grand-père l'accompagne à la plage. Il y aura d'autres vacances, pas toutes estivales, d'autres promenade au bord de la mer avec cette petite fille curieuse, observatrice, qui laisse son imagination dériver vers bien d'autres sujets, bien d'autres interrogations : la vie des matelots à bord du Potemkine, le destin d'Aliocha le dernier tsarevitch, les choix de vie de Claude Cahun, artiste surréaliste... Dans prévenir, l'enfant quitte soudain ses souvenirs d'enfance, emmène son lecteur à New York, à Coney Island, dans un engin volant, revient à la plage de son enfance, repart ... oui elle est difficile à suivre parce qu' elle rêvasse et que les rêves toujours s'effilochent. Au fil des pages quelques vieilles photos, comme des pièces à conviction, des éléments sur lesquels se construit le récit. Sur la quatrième de couverture, une clef : "sa pensée progresse par prolifération corallienne" . Oui c'est assez juste, et il faut pour apprécier le livre, se laisser porter par le texte comme le baigneur se laisse porter par les vagues. Se laisser dériver, rêver des plages de la mer Baltique, se souvenir que Usedom était il n'y a pas si longtemps en Allemagne de l'Est et que la partie orientale de son territoire appartient toujours à la Pologne. Qu'en face il y a la Suède... 


Usedom, la ville la plus ensoleillée d'Allemagne, station balnéaire très fréquentée.... le livre de Judith Schalansky et cette photo trouvée sur Internet me donnerait presque envie d'en faire ma prochaine destination de voyage .... 

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Usedom

https://www.germany.travel/fr/nature-et-outdoor/ile-dusedom.html

 

 

 

19 août 2026

Christophe Jamin, Lee fantôme

 Une biographie de Lee Miller ? Non, un livre plus subtil que cela, bien qu'il s'agisse effectivement d'évoquer la vie, que l'on qualifierait volontiers de tumultueuse, de Lee Miller, mannequin, égérie du Montparnasse des années 30, connue aussi bien pour ses photos de mode que pour ses photos de guerre, en particulier celles de la libération, en France ou en Allemagne.  Mais l'histoire est racontée à travers le prisme que constitue la fascination totale et absolue de Christophe Jamin pour celle que l'on surnommait la Venus blonde. L'appartement où il habite, surplombe l'appartement où elle a vécu un temps et cela lui suffit pour essayer de reconstituer les vides de sa biographie, pour imaginer la possible rencontre entre ses propres grands-parents qui ont peut-être ou peut-être pas connue la jeune femme qu'il s'obstine à n'appeler que par son prénom, une façon comme une autre de se l'approprier pour mieux en deviner les états-d'âme, les émotions, les sentiments. Si l'on veut garder le terme de biographie pour parler de ce livre, je crois qu'il faudrait ajouter un adjectif pour qualifier cette proximité de l'auteur avec son sujet, quelque chose comme une biographie intimiste peut-être. En fait je connaissais les grands lignes de la vie de Lee Miller, mais ce qui m'a intéressée dans ce livre, c'est le travail de mémoire, les efforts de reconstitution, les hypothèses, les fantasmes même qui commandent les avancées du récit. 



18 août 2026

Simona Lo Iacono, La guérisseuse de Catane

 Mais quelle idée d'avoir mis en couverture ce tableau de Waterhouse représentant Ophélia, personnage de fiction, amoureuse tragique qui finit noyée. Rien à voir avec Virdimura, personnage bien réel, dont l'existence et surtout les compétences sont attestées par une licence qui lui accorde l'autorisation d'exercer la médecine bien qu'elle soit femme et juive. Le document date de 1376 et c'est l'histoire de cette femme que Simona Lo Iacono entreprend de raconter, avec autant de fougue que de raison. Car reconstituer l'époque et le lieu, les conditions de vie, les règles sociales et les connaissances scientifiques auxquelles Virdimura avait accès, n'a rien d'évident. Le récit reste certes très romanesque et multiplie les péripéties,  mais si tout n'est pas absolument vrai, tout est au moins vraisemblable. 

L'histoire de Virdimura, première femme médecin, a de quoi réjouir les féministes, mais le succès du roman de Simona Lo Iacono s'explique aussi par les thèmes sociétaux abordés, en particulier celui de la bienveillance et du soin, celui de la tolérance, celui de la distinction entre nécessaire et superflu,  mais aussi celui de la démarche scientifique fondée sur la transmission des connaissances, et plus encore sur l'observation, l'hypothèse et l'expérimentation. L'histoire de la guérisseuse de Catane se déroule à la fin du Moyen-âge, un moment charnière de l'histoire du monde; mais elle nous parle aussi d'aujourd'hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture française, couverture italienne. J'aurais préféré la femme à la chevelure flamboyante , plus conforme à la description de Virdimura dans le livre ? 

https://fr.italiani.it/virdimura-un-chemin-vers-la-premi%C3%A8re-femme-m%C3%A9decin-au-monde/


17 août 2026

Renaud de Chaumaray, Quitter la vallée

Un roman français, oui, mais pas dans la veine intimiste. En tout cas pas trop. Il y a bien une femme qui fuit avec son fils un mari violent. Il y a bien un jeune agriculteur qui s'interroge sur ses chances de rencontrer l'amour. Il y a surtout un "technicien de maintenance" employé à Lascaux IV,  qui avec sa fille, s'engage dans l'exploration d'une cavité, possible grotte paléolithique. Car oui, l'histoire se situe dans la vallée de la Vézère en plein Périgord. 

Renaud de Chaumaray n'en est qu'à son deuxième roman, mais il maîtrise parfaitement l'art romanesque puisqu'il alterne les trois récits sans jamais perdre ni lasser le lecteur qui se doute peu à peu de leur possible confluence, mais sans en découvrir la clef. Habilement, ce n'est que dans les dernières pages que l'écrivain satisfera sa curiosité. Pourtant, malgré l'envie de tourner les pages pour en savoir plus, on s'arrête souvent sur telle ou telle description, d'un trou d'eau au milieu de la forêt, d'une vieille maison au bout d'un chemin, d'un dessin découvert sur une paroi. Entre suspense et contemplation, le livre a finalement pas mal d'atouts. 

 


15 août 2026

Rob Grams, Bourgeois Gaze

 Que le cinéma soit un art plus bourgeois que populaire, on n'en doute pas et Rob Grams en fait facilement la démonstration, qu'il s'agisse d'observer les catégories sociales et les thématiques représentées, les modes de production, l'origine des réalisateurs et même le regard critique. Divertissement populaire à l'origine, le cinéma aurait-il été confisqué par la bourgeoisie en devenant 7e art ? Pour l'auteur, c'est une évidence : le jeu est définitivement faussé et rien ne changera tant que la société elle-même ne changera pas. 

Son discours est éminemment politique et le parti-pris résolument affirmé. Ce qui est certainement stimulant pour le lecteur qui cherche la faille pour pouvoir contre-dire ou au moins nuancer les propos de l'auteur. Mais si les exemples proposés sont nombreux, les analyses sont parfois rapides, un peu à l'emporte-pièce. Ceci dit, ce petit livre, malgré son caractère un peu superficiel permet au lecteur de s'interroger sur ses propre choix de films... 

 


14 août 2026

François Kersaudy, La liste de Kersten

Sans l'avoir vraiment voulue, je suis depuis quelques temps coincée sur une période historique et des lectures plus sombres que je ne l'aurais souhaité, mais apparemment un titre en appelle un autre et c'est ainsi que je suis passée des Stalags de Tardi à Félix Kersten, un personnage particulièrement étrange dont la vie est apparemment bien documentée, par ses propres écrits et par les recherches que les historiens lui ont consacrées. L'ouvrage le plus récent étant celui de François Kersaudy, publié en 2021. 
La liste de Kersten retrace le parcours de cet homme, sans grande envergure à ses débuts,  mais que ses compétences de "masseur thérapeutique" on conduit à officier auprès d'un des plus hauts dignitaires du troisième Reich, Heinrich Himmler. Sa proximité avec le chef de la Gestapo et des SS lui a permis d'obtenir la libération et la vie de plusieurs milliers de prisonniers. 
 
Lire La liste de Kersten n'est pas vraiment une partie de plaisir parce qu'il faut plonger dans l'univers de cruauté et de folie des hauts gradés nazis, parce qu'il faut essayer de comprendre les mécanismes de soumission,  mais aussi la méfiance, les rivalités, les soupçons, la cruauté, l'orgueil  démesuré de ceux qui ont juré obédience à Hitler.  Comme il faut essayer de comprendre comment s'est installée la dépendance de Himmler vis à vis de son masseur et comment Kersten est parvenu à influencer et pour tout dire à manipuler celui qui avait pouvoir de vie et de mort sur tant de gens. 
 


François Kersaudy est historien; il travaille essentiellement sur les faits, les dates et ne s'avance pas beaucoup du côté des interprétation qui relèveraient plutôt de la  médecine  - de quoi souffrait vraiment Himmler pour que ses douleurs soient considérées comme insupportables à celui qui infligeait si facilement la torture - ou de la psychiatrie,  si tant est que l'on puisse faire un diagnostic a posteriori. 
 
 
L'Histoire ne m'apportant pas les réponses que je cherchais, je me suis alors tournée ver la littérature en espérant qu'un romancier saurait aller plus loin dans la "compréhension de l'âme humaine". 
Publié en 1960, le récit de Joseph Kessel intitulé Les Mains du miracle est presque aussi factuel que celui de Kersaudy (après tout Kessel était d'abord journaliste, il a rencontré Kersten et il a eu accès à son journal et autres écrits). Le livre se lit facilement, moins encombré de notes. Mais la relation entre le "malade" et son "thérapeute" reste pour moi totalement incompréhensible.  
 

13 août 2026

Sigrid Nunez, Les vulnérables

J'aurais dû m'en douter : les "vulnérables" ! Le mot si souvent utilisé pendant la pandémie pour désigner...  les vieux. L'autrice a franchi le cap des 65 ans, elle appartient donc bien à cette catégorie, mais sa cohabitation forcée avec un jeune homme psychologiquement fragile modifie un peu la donne : la vulnérabilité n'est pas seulement une question d'âge. Voilà qui sauve un peu ce récit très personnel sans être totalement intime, avec en prime, le brin d'excentricité qui fait tout le charme des habitants de New York et qui justifie la présence dans l'appartement d'un oiseau particulièrement coloré, un ara nommé Eureka dont il convient de s'occuper quotidiennement. Toutefois, le récit lui même n'est pas franchement passionnant - comment pourrait-il l'être puisqu'il s'agit de la période la plus ennuyeuse de la décennie ?  -, il est fait de réflexions, d'anecdotes, de conversations rapportées, de références littéraires ... un pêle-mêle vaguement divertissant dont on s'accommode faute de mieux. Il est vrai que ce genre de récit, cette mise en scène du moi, n'est pas vraiment pas tasse de thé. 


 

 

07 août 2026

Erckmann-Chatrian / Vingie E. Roe

Drôles de rencontres. J'avançais à pas mesurés dans une lecture particulièrement éprouvante (Un train pour la fin du monde). Le rangement de ma bibliothèque m'a opportunément offert l'occasion d'en sortir en me mettant sous les yeux deux livres totalement différents et doublement intéressants : pour commencer, les deux romans me proposaient une agréable alternative au horreurs de la famine en Moldavie, et, en prime, deux conceptions radicalement opposées de la vie.  


L'ami Fritz  d'Erckmann-Chatrian (deux auteurs pour une seule plume) date de 1864 et, dans mon souvenir tout du moins, représentait la quintessence de la culture alsacienne. Faux ! L'ami Fritz est allemand et l'histoire se passe en Allemagne, bien avant que l'Alsace ne passe sous le joug allemand. Fritz Kobus est un riche propriétaire, un rentier, célibataire endurci qui n'apprécie rien tant que le bien manger et le bien boire, si ce n'est l'amitié qu'il place au-dessus de tout. Un bon vivant au demeurant plutôt sympathique que son ami, le rabbin cherche en vain à marier. Mais lorsque passe la jeune et jolie Suzel, dans la fraîcheur et la candeur de ses 17 ans ...  et, pour ne pas hurler de rage, il faut impérativement se souvenir que le roman a été écrit au milieu du XIX siècle, et se dire que cette conception de la relation amoureuse et de la condition féminine est vraiment, vraiment très datée.  Oh oui, le chemin a été long ... Ceci une fois admis, le livre est assez plaisant et met en scène une vie de village, certes idéalisée, où les relations sociales ne tiennent pas compte des différences religieuses. Une société harmonieuse, généreuse même ... où les femmes ne sont finalement qu'un bien comme un autre. 

 Le deuxième roman The splendid road de Vingie E. Roe, date de 1925. Son titre laissait supposer un récit de voyage, mais pas vraiment ! L'atmosphère est plutôt celle d'un western : un convoi de charriots bâchés amène des immigrants depuis Boston  jusqu'en Californie, où la ruée vers l'or vient à peine de commencer. Le personnage principal est une jeune femme, brune, belle, courageuse, qui conduit seule son attelage. " Everything was here for the taking, land and gold, and life and love, and she had come to take of it all as any bearded pioneer yonder in the sparkling camp." Une femme audacieuse et forte prête à tracer son chemin dans la vie ; elle a au passage recueilli trois orphelins, adopte dès son premier jour au camp le pantalon, plus pratique que les jupes pour creuser la terre, car c'est là que se trouve l'or, apprend à jouer (et gagner !) au poker, à manier le couteau, amasse une fortune  en un rien de temps, tout en s'ocupant des trois gamins, et n'hésite pas à mettre son poing dans la figure du lâche imbécile qui maltraitait un coolie chinois. Ce qu'un homme fait, elle peut le faire. Et n'a besoin de personne pour avancer dans la vie. Quelle femme ! Et quelle séductrice !  Mais le roman devient à ce moment un peu plus conventionnel, car celui sur qui elle a jeté son dévolu s'apprête à épouser une jeune fille aussi blonde et fragile que Sandra est brune et forte.... Le roman d'aventure, le western tourne à la romance, mais au bout du compte, l'autrice ne s'en sort pas si mal.

Quelle drôle de coïncidence en tout cas, de tomber en même temps sur trois romans aussi différents. A ma connaissance, le livre de Vingie E. Roe n'a pas été traduit en français et le film qui en a été tiré est considéré comme perdu. Il en reste au moins une affiche et, sur le site du projet Gutenberg, on peut trouver trois autres romans de l'écrivaine


     https://www.gutenberg.org/ebooks/author/1750
 

 

 

 

04 août 2026

Daniela Riatu, Un train pour la fin du monde

Inutile de se voiler la face : la lecture de ce livre est une épreuve. Qui pose une question à laquelle je ne sais répondre : faut-il s'infliger une telle lecture ? Est-il indispensable de savoir de quoi l'humanité est capable, dans sa pire noirceur.  Sans doute.  En particulier pour qui n'a jamais entendu parler de l'Holodomor, cette famine infligée aux Ukrainiens par le régime de Staline au début des années 30. Et encore moins de celle qui a causé la mort de 10% de la population moldave entre 1946 et 1947. Le prétexte était alors celui des "dettes de guerre", utilisé par les autorités soviétiques pour réquisitionner les réserves de céréales déjà amoindries par la sècheresse. 

En s'appuyant sur les témoignages de sa famille, autant que sur des archives historiques, Daniela Riatu entreprend de faire le récit de cette tragédie. Autant dire qu'il ne s'agit pas d'un roman à proprement parler mais plutôt d'un récit dans lequel la fiction tient peu de place, les procédés romanesques ne servant ici qu'à renforcer la narration des faits et c'est sans doute ce qui rend la lecture du livre quasi insupportable. Bien sûr, l'écrivaine ne laisse pas son lecteur totalement dans le désespoir puisqu'un train va peut-être permettre à la famille de Stefan d'échapper à l'enfer.  Mais auparavant, les affres de la faim, la violence, les viols, la chasse à l'homme, les tueries, le cannibalisme, rien n'est épargné au lecteur et ce de la première à la dernière page. Bien sûr ce ne sont que des mots... mais employés avec une efficacité telle que souvent j'ai reposé le livre pour reprendre mon souffle. Et je n'en imposerai la lecture à personne. 


 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/11/18/daniela-ratiu/ 

 

24 juillet 2026

Frank Bill, Mordre la poussière

L'Amérique des oubliés, l'Amérique des laissés-pour-compte, dont personne ne s'est jamais soucié - sauf peut-être Johnson et sa guerre contre la pauvreté - constitue presque un genre littéraire à part entière, entre le roman social et le roman noir. Un genre dont je me suis toujours demandé si les éditeurs français, et avec eux leurs lecteurs, ne s'y intéressaient pas plus que les éditeurs américains. Savoir que le mythe américain a depuis longtemps - depuis toujours ? - du plomb dans l'aile, savoir que là-bas la vie est difficile, et parfois plus difficile qu'ici n'est-il pas une façon de se consoler ? 
 
Toujours est-il qu'en s'emparant du sujet, Frank Bill ne fait pas dans la demi-mesure, ni dans la violence, ni dans le choix de ses personnages :  des vétérans du Vietnam ?, de l'Irak ?, de l'Afganistan ? qu'importe il y a toujours une guerre quelque part et des vétérans hantés par ce qu'ils ont vu, ou ce qu'ils ont fait, qui noient leurs tourments dans l'alcool et l'oxicodone; un ancien flic dégoûté du métier ; une jeune strip-teaseuse qui souffre de troubles du comportement et poour compléter la panoplie, des piliers de bar, racistes, suprématistes ...  Tous ces personnages sont évidemment sur le point de péter un plomb pour un rien ; la violence semble être leur seule façon d'être au monde . Mordre la poussière est un roman brutal, cruel qui ne laisse même pas au lecteur la possibilité de se réfugier derrière le paravent de la fiction parce qu'il sait trop bien qu'elle n'est là que pour montrer de la façon la plus féroce, la réalité. 
 
J'avoue que ce genre de lecture commence à me lasser un peu, sans doute parce que j'en ai trop lu. Mais je reconnais son intérêt et son utilité. La bonne littérature n'est-elle pas celle qui nous apprend quelque chose sur l'état du monde ?