30 octobre 2023

The Old Oak


 Du pur Ken Loach. Totalement en prise sur les questions sociales et politiques du jour : la paupérisation de l'Angleterre et l'accueil des immigrants. Plusieurs familles de Syriens, réfugiés politiques qui ont tout perdu, débarquent dans une petite ville du Nord de l'Angleterre dont la population survit difficilement depuis la fermeture des mines. Le point de rencontre de ces deux mondes c'est le vieux pub, et son patron, TJ, qui s'obstine à réparer ce qui peut-être réparé entre les gens comme il s'obstine à redresser la lettre de son enseigne qui ne cesse de tomber. Jolie métaphore !

Aucun manichéïsme à attendre de la part de Ken Loach. Chacun a ses raisons d'être mécontent de la situation, chacun a ses raisons d'en vouloir aux autres du pétrin dans lequel il se trouve, chacun a ses raisons de vouloir en finir d'une manière ou d'une autre. Le désespoir mène indifféremment à la violence ou au suicide.

Le film pourtant n'a rien de plombant parce que Ken Loach continue de croire à la bonté fondamentale de l'être humain, souvent ensevelie sous l'avalanche des difficultés, mais qu'un mot, un geste peut faire ressurgir. Comme une braise encore chaude sous la cendre. 

On aimerait partager l'indéfectible optimisme de Ken Loach. Mais c'est de plus en plus difficile. Alors on va voir ses films, pour s'en donner l'illusion.

29 octobre 2023

L'air de la mer rend libre

 Le film de Nadir Moknèche est un peu "démonstratif", il est vrai. Mais le sujet mérite d'être exposé dans sa complexité. Il s'agit d'un mariage arrangé, entre une jeune fille qui a commis quelques bêtises et que sa mère tient à caser pour rétablir sa réputation, et un jeune homme dont le célibat est considéré comme inadmissible par sa famille. Le poids des traditions, accessoirement celui de la religion, le respect de la famille, tout condamne Saïd et Hadjira à subir une relation qu'ils n'ont pas choisi. 

Partis sur ces mauvaises bases, la relation ne peut être que chaotique, mais il s'agit moins pour ces deux individus de faire couple que de s'affranchir des préjugés et d'assumer leurs désirs et leur liberté. De concilier l'homosexualité de Saïd avec le choix d'Adjira de mener, avec le soutien de l'islam, une vie de famille "ordinaire". Une tentative qui pour réussir exige de chacun le respect de l'autre dans son entièreté . 

Classique dans sa forme, le film prend le temps de montrer les enjeux du problème, mais surtout la difficulté pour chaque individu d'assumer pleinement ses choix.

28 octobre 2023

Le Livre des solutions

 Après La Fiancée du poète, un autre film qui se veut drôle et même un peu loufoque. Mais pas tout à fait dans le même registre. Parce qu'il s'agit là d'un réalisateur, à qui le comité de production (des gens sérieux !) vient de refuser la poursuite de son film. Sans hésiter, il passe au plan B et part poursuivre le tournage en province chez une vieille tante aux idées larges qui l'accueille lui et son équipe. Du Gondry pur, fantasque, surréaliste. Comique de situation, comique de gestes, comique de mots, comique de caractère ... si les trois premières formes font effectivement rire, si l'on admire la prestation de Pierre Niney dans le rôle du réalisateur passionné - qui cesse de prendre ses médicaments et part dans des délires auquel personne ne résiste - on sort du cinéma, légèrement perplexe.  Quelle est en fin de compte l'intention de Michel Gondry : susciter l'admiration devant le génie de son personnage que rien ni personne n'arrête ? ou montrer les dérives d'un bi-polaire qui fait vivre un enfer à son entourage ? Forcément on se pose la question : quelle est la part de génie, quelle est la part de folie dans toute création ? Jusqu'où un créateur est-il capable d'aller ? S'oublier lui-même ? Oublier les autres ? Je pense à ce qu'on me racontait enfant à propos de Bernard Palissy capable de brûler les meubles de sa maison pour alimenter son four jusqu'à la bonne température. Est-ce que ça en valait la peine ? 

Et voilà comment on sort d'une comédie en regrettant presque d'avoir ri. Quant à imaginer que "l'artiste  génial mais légèrement déséquilibré" passe en fin de compte à la politique, voilà qui a définitivement de quoi inquiéter ! 


27 octobre 2023

La Fiancée du poète

Elle est grosse, vieille et moche ? Elle ne correspond pas aux critères esthétiques des magazines ? Tant mieux. Yolande est juste une femme ordinaire, une actrice extraordinaire et pour finir une réalisatrice hors du commun. Car La Fiancée du poète est un film délicieux bien que sans prétention.

Pas prétentieux non, mais ambitieux. Puisqu'il met en scène une femme qui après des années de galère (et trois de prison !)  retourne dans la maison de son enfance. Une maison quasi à l'abandon au bord de la Meuse. Le curé du village - un curé en soutane - lui vient en aide en lui suggérant de prendre des pensionnaires dans sa grande maison délabrée. Aussitôt dit, aussi tôt fait  (car le film ne traîne pas, ne s'attarde pas sur le pourquoi ni le comment), et voilà une petite famille de branquignoles qui se retrouve logée chez Mireille : un jeune étudiant des beaux-arts (excellent copiste ! et de là à faussaire il n'y a qu'un pas), un jardinier qui se préfère en robe, un immigré turc qui se prend pour un musicien de country.... Ah j'oubliais, il y a aussi un faux poète qui se fait appeler Pierre/Pyere de Mandiargues. Ils ont tous un grain, marginaux mais pas trop, farfelus mais sans préjugés. Personne dans l'histoire ne se prend au sérieux, surtout pas Mireille. Ni Yolande. Aux grands éclats, visiblement, la réalisatrice préfère les situations loufoques qui font sourire ou rire aux éclats et permettent, mine de rien, de glisser quelques suggestions sur la façon dont l'humanité pourrait se conduire. 

Oui, il y a bien, dans le film de Yolande Moreau, un petit quelque chose des années 70, quand soufflait sur le monde un vent de liberté. Je pense à Pourquoi pas,  à L'une chante l'autre pas ... et le lapsus qui pousse les spectateurs à demander un billet pour La Fiancée du pirate  est tout à fait justifié. Coline Serreau, Agnès Varda, Nelly Kaplan ....la même fantaisie, la même irrévérence, la même envie de vivre autrement. Avec en plus le charme (inattendu?) des rives de la Meuse.

Jonathan Dee, Sugar street

Un homme en fuite : le narrateur.  Un homme sans nom ou avec un nom d'emprunt, mais 168518 dollars cachés dans une enveloppe. Il efface toutes les traces derrière lui, vend sa voiture, fuit les caméras de surveillance....  Dès les premières pages, Jonathan Dee emmène son lecteur sur une fausse piste, celle d'un polar. Mais un roman peut-être intriguant sans nécessairement être un polar, bien qu'il y ait dans l'histoire un flic ou deux et une logeuse très soupçonneuse. 

Non, Sugar street n'est pas un roman policier, plutôt une dérive urbaine dont la clef est peut-être à chercher du côté de Bartleby et de sa fameuse réplique "j'aimerais mieux pas ...". La fuite du narrateur, sa volonté de ne pas laisser de trace, son désir de se rendre invisible, lui l'homme blanc, c'est sa façon de refuser de prendre place dans une société dont il ne partage pas les valeurs. Il est des refus et des silences qui sont plus efficaces que des révoltes. C'est en tout cas ce que j'ai cru comprendre des intentions de l'auteur. 






26 octobre 2023

Le Ravissement

Oui, bien sûr, le double sens du "ravissement", qui suggère à la fois l'extase et l'enlèvement. 

Mais il y a d'abord Lydia, une jeune femme, très investie dans son métier de sage-femme, que son petit ami vient de quitter. Elle part un peu à la dérive, rencontre Milos, une rencontre sans lendemain, une de plus.  Son seul ancrage, c'est la maternité où elle exerce et Salomé, sa meilleure amie, avec qui elle entretient une relation quasi fusionnelle. Alors forcément, lorsque Salomé lui apprend qu'elle est enceinte, Lydia se perd pour de bon et s'enferme dans des mensonges qui font craindre le pire. 

Le film d'Iris Kaltenbäck a tout d'un film psychologique quasi documentaire qui suit au plus près son personnage, observe son comportement sans autre commentaire que celui de Milos qui a posteriori essaye de retracer son histoire. Mais le film a aussi tout d'un thriller, avec une tension qui ne cesse de monter jusqu'à la résolution finale. Pour un premier film, c'est assez bluffant.



25 octobre 2023

Marcelo Fuentes

 Jolie découverte que ces aquarelles de Marcelo Fuentes exposées à la Camera Obscura

Architecture et natures mortes. L'intitulé avait tout pour me plaire et j'ai en effet été subjuguée par le travail délicat mais sans mièvrerie de cet artiste qui en quelques coups de pinceaux et un peu d'eau inscrit sur le papier un mur, une muraille, une ville. On pourrait ne voir dans ces aquarelles que des blocs abstraits aux teintes harmonieuses, mais non, c'est une rue, un immeuble, un entrepôt.

C'est àl'architecte allemand  Mies van der Rohe que l'on doit l'expression "less is more", qui s'incarne parfaitement dans les aquarelles de Fuentes qui esquissent, suggèrent, voilent plus qu'elles ne dévoilent et laissent à l'imagination sa place.


Je n'ai pas retrouvé sur Internet, mon aquarelle préférée, ce petit pan de mur rayé de vert, à droite, devant une plage, la mer peut-être. Un bout de station balnéaire, hors saison. Quelque chose de Hopper... 

Alors je me suis consolée avec un très joli livre qui met face à face les aquarelles de Marcelo Fuentes avec les photos de Bernard Plossu.  Les correspondances entre les oeuvres de l'aquarelliste et du photographe sont évidentes. Le même regard porté sur la ville et de s'attarder sur ce qui en fait la beauté. La ville, mais aussi la mer ...

 Et j'envie ceux qui auront l'occasion d'aller voir l'exposition à Gif-sur -Yvette.


18 octobre 2023

Ron Mueck

 Les oeuvres du sculpteur australien sont toujours un peu perturbantes : hyper-réalistes mais hors proportions. Ainsi cet empilement de crânes qui pourraient avoir appartenu à des géants, ou ce nouveau-né encore couvert de glaires et de sang, si grand qu'il faut en faire le tour pour en percevoir les détails. 

La naissance, la mort, et entre les deux, un homme sur une barque. L'échelle cette fois-ci est plus petite, la barque du coup paraît immense, démesurée et l'homme plus fragile que jamais. Il est nu, les bras croisés. Il penche légèrement sur le côté, regard dans le vide. Voyage vers l'inconnu. Pas de rame, pas de gouvernail, rien qui puisse permettre de diriger la barque. Celle de Charon ? 

Oui, les sculptures de Ron Mueck sont dérangeantes, parce qu'elles imposent au spectateur les grandes questions existentielles. Les mêmes que celles de Gauguin dans son tableau intitulé : D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous?




14 octobre 2023

Pierre Ducrozet, Variations de Paul

Un vrai tourbillon ce livre, qui dès les premiers chapitres refait l'histoire de  la musique en même temps que celle d'une famille. Un siècle de musique, trois générations de musiciens.

Je me suis, hélas, perdue dans ce tourbillon ! Trop de références, trop d'allers-retours dans le temps. Trop de mots... Variations de Paul est un roman virtuose, mais j'ai lâché prise au bout de 150 pages.

Un livre à reprendre peut-être. Plus tard...

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2022/09/07/discotheque-ideale-ducrozet/

 


12 octobre 2023

Hiroshima mon amour

Trop jeune la première fois que j'ai vu ce film, j'étais curieuse de le revoir. Curieuse de savoir s'il me paraîtrait aussi abscons que la première fois. Je suis rassurée, il ne l'est pas. Mais Hirsohima mon amour, reste un film d'une beauté étrange, un film très formel, voire formaliste dans l'attention portée à l'image, à la lumière, à la douceur des gris dans ce film en noir et blanc. 

Premier long métrage d'Alain Resnais, Hiroshima reprend les thèmes mémoriels déjà au coeur de ses courts-métrages, en particulier ceux des années 50 : Les Statues meurent aussi, Nuit et Brouillard, Toute la mémoire du monde, et intercale, comme aime le faire le réalisateur, deux histoires d'amour, dans des lieux et des époques différentes : Hiroshima après la bombe atomique, Nevers après la libération, lorsqu'on tondait les femmes qui avaient aimé un Allemand. Dans les deux cas, il s'agit de dire l'indicible, ce à quoi Marguerite Duras, auteur des dialogues, excelle. La diction, très articulée d'Emmanuel Riva, mais aussi d'Eiji Okada donne l'impression de "surligner" le texte, souvent répétitif. Bien que très visuel, le film est aussi très littéraire ce qui en fait un objet assez inhabituel, pour l'époque, mais sans doute encore aujourd'hui. Peut-il trouver son public en dehors du petit cercle des cinéphiles nostalgiques ?  Ce n'est pas certain. Et c'est dommage.


11 octobre 2023

Bernardette

 Il y a plusieurs façons de voir ce "biopic" sur Mme Chirac.  On peut, d'un oeil féministe, se réjouir de voir cette femme  s'affirmer peu à peu (cornaquée il est vrai par un conseiller en communication, un homme donc), gagner du pouvoir et finalement être reconnue à sa juste valeur, celle d'une "bête politique", qui au "sens politique" ajoute un goût prononcé pour l'intrigue : les roses ont des épines, et elles piquent !  Et malgré ses tailleurs Chanel et son conservatisme affirmé, on est prêt à voter pour Bernardette. C'est le côté un peu pervers, un peu jouissif du film. 

Mais ce que j'ai surtout retenu,  c'est le discrédit total de la classe politique, dont les membres passent tous pour des imbéciles fini - Chirac le premier - des ambitieux sans classe, des courtisans sans dignité. Comparer Lea Domenach, la réalisatrice, à Molière c'est peut-être lui faire beaucoup d'honneur, mais ses caricatures, comme celles du dramaturge, incitent autant à rire qu'à pleurer.

05 octobre 2023

L'arbre aux papillons d'or

 On l'attend un sacré bout de temps, cet arbre aux papillons d'or. Et quand il est enfin apparu sur l'écran, j'avais déjà perdu toute curiosité pour la suite du film, lassée par tant de tergiversations existentielles et surtout religieuses. Une femme meurt. Elle laisse un orphelin. Son beau-frère récupère l'enfant et part à la recherche de son frère, le père de l'enfant donc. Une histoire familiale pas évidente à démêler, un deuil, une cérémonie funéraire et un questionnement sur l'après, sur la foi, sur les choix de vie et les renoncements. Lent, long, et pour tout dire lassant, avec une fin tellement bâclée qu'elle ne conclut rien, le film de Pham Thien An est sans doute très personnel, je lui reconnais quelques très beaux plans,  mais s'il a convaincu les jurés de Cannes, et certains critiques, il ne m'a pas convaincue. 



04 octobre 2023

Dany Héricourt, Ada et Graff

 


"Singulier et réjouissant" selon le bandeau proposé par l'éditeur ? Le plus réjouissant est sans doute l'humanité des deux personnages; certes ils ne sont pas nés de la dernière pluie, ils ont connu des déconvenue et des échecs, mais ils ont gardé malgré les difficultés, ouverture d'esprit et refus des préjugés, ce qui revient au même. Ils ont gardé surtout une certaine générosité. Et leur rencontre va modifier la courbe de leurs vies.

De là à dire que le roman est singulier ? Il m'a paru tissé de toutes sortes de sujets plus ou moins dans l'air du temps, (les sectes, le cirque et les gitans, la nature ...) accumulés sans nécessité autre que de remplir un peu le récit, qui peine à prendre son élan. Bien qu'un peu décalés, les personnages sont finalement assez convenus : le couple disparate est quand même un motif passablement rebattu, au cinéma comme en littérature.

Le roman n'est certes pas déplaisant; il ne m'a pas enthousiasmée non plus.