04 septembre 2026

Thélyson Orelien

Ce n'est certainement pas le premier livre sur l'exil, ni le dernier. Pas le premier livre non plus sur les convois d'immigrants qui se forment en Amérique du Sud et remontent jusqu' au Rio Grande pour accéder au Graal de tous les miséreux...  ou mourir ! Mais le livre de Thélyson Orélien est hors du commun.  

 

Tout d'abord parce que ce n'est pas un récit, mais un roman. On peine à le croire quand on sait que l'écrivain a lui-même quitté son pays, Haïti, à la suite du tremblement de terre de 2010.  Pourtant ce n'est pas son parcours qu'il retrace; c'est celui d'un haïtien fictif, Jonas Dorléon, à qui il prête certainement un peu de son expérience, de ses frayeurs, de ses espoirs, mais dont il fait un personnage universel, emblème de tous ceux qui pour survivre n'ont d'autre solution que de laisser leur vie derrière eux, sans espoir de retour. C'était ça ou mourir est donc bien un roman. Dès les premières pages on est saisi par cette voix, qui joue de tous les registres pour inciter le lecteur à marcher sur les pas de Jonas, à partager ses joies, ses peines, ses angoisses, sa fatigue, ses frayeurs, ses espoirs ... toute la palette des émotions est dans ce roman, que l'on ne lâche pas une fois ouvert. Le rire succède à l'effroi et l'effroi au rire, car oui, on rit aussi dans ce roman, sans que jamais l'écrivain dévie de sa trajectoire, confiant dans la force de son écriture qui tient parfois de la mélopée ou de l'incantation.  

J'avoue que trouver dès la deuxième page une allusion à Compère général Soleil, l'inoubliable roman de Jacque Stephen Alexis, publié en 1955 a certainement boosté ma lecture. Ambitieux (mais pas prétentieux) Thélyson Orélien peut effectivement se recommander de ce grand écrivain haïtien.  

03 septembre 2026

Eduardo F. Varela, Pampa

 

Un livre d'Eduardo Varela ne ressemble à rien d'autre qu'à un livre d'Eduardo Varela. Et chaque livre (celui-ci est son troisième) nous emporte à un rythme effréné dans un univers totalement imaginaire, mais si remarquablement et si précisément décrit que le lecteur n'a aucune peine à le visualiser. Un tourbillon d'images auxquelles ne manque ni la couleur ni le mouvement. Une foultitude de personnages, tous plus bizarres les uns que les autres (et pourtant si terriblement humains). Voyageurs immobiles (ils ne quittent pas le train dans lequel ils ont embarqués), ils ont perdu tout sens de l'espace (nul ne connaît la destination du train et les lieux changent constamment de nom) et du temps (passent les jours et les semaines, le train continue sa course folle). On se laisse avec bonheur emporter par l'imagination sans limite de l'écrivain, on se réjouit d'entrer dans un univers si totalement romanesque, bien loin des pesantes auto-fictions et d'une production éditoriale trop souvent engluée dans la réalité la plus sordide ... jusqu'à ce que soudain, la réalité nous rattrape  ... 

"Le monde entier est une scène, hommes et femmes, tous, n'y sont que des acteurs, chacun fait ses entrées, chacun fait ses sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles."                                        Shakespeare, As you like it, acte II scène 7 

Oui, c'est tout à fait cela. La scène que Varela offre à ses personnages c'est ce train fou qui circule à travers la pampa. Un refuge pour tous les miséreux qui fuient la faim, la soif et la solitude. Derrière la bouffonnerie du texte, il y a, au choix, un roman politique, voire existentiel, qui nous propose de réfléchir aux possibilités que les hommes ont de vivre ensemble alors qu'ils n'ont aucune idée de ce que leur réserve le lendemain. Le monde tourne, le train roule, chacun s'installe comme il peut ... surgit un individu qui inévitablement prétend tout régenter. Les masques tombent, dans les romans comme dans la vraie vie les jeux de pouvoir sont aussi absurdes que brutaux. Et l'on n'oublie pas que l'écrivain est argentin. Mais au delà d'une réalité historique, dont chacun sait qu'elle peut à tout moment se reproduire, en toile de fond des romans de Varela, il y a toujours l'interrogation sur le sens de notre existence, la grande hantise de Gauguin. D'où venons-nous ? que sommes-nous ? Où allons-nous ?

Patagonia route 203 en  2020, Roca Pelada en 2023, Pampa en 2026 ... à chaque roman, Varela invente un univers radicalement différent... qui malgré tout fait écho au précédent. C'est ce qui s'appelle construire une oeuvre. 

Une affaire turque

Une coïncidence de plus : à peine refermé le livre de Dinaw Mengestu, je file au cinéma voir Une affaire turque, avec l'idée de voir un "p'tit polar". Le film d'Hüseyin Aydin Gürsoy est effectivement construit comme un thriller, mais il traite lui aussi de la difficulté de savoir qui l'on est vraiment quand on est fils d'immigré. Au choix, un avocat d'affaire à l'avenir tout tracé, bientôt associé dans un cabinet prestigieux ou l'enfant né dans une famille turque qui a gardé toutes ses traditions ?  Un livre, un film, la même thématique, celui du malaise de ceux qui, quoi qu'ils fassent seront toujours renvoyés à leurs origines. 

Une affaire turque reste néanmoins un polar, avec un aperçu sur le monde des affaires et de la politique, ses marchandages, ses compromis, ses compromissions ... le renoncement aux valeurs morales n'est au fond qu'une question d'argent, il suffit d'y mettre le prix... mais la machine se grippe parfois. Petit rappel aux trop ambitieux : grandeur et décadence vont souvent de paire. Le film joue là sur des thèmes connus et passablement rebattus, mais ce faisant permet au spectateur de s'interroger sur une société qui ne cesse de renvoyer ses membres à leurs origines : l'avocat est-il exclu parce qu'il a commis une erreur ou parce qu'il est turc ?

02 septembre 2026

Dinaw Mengestu, Quelqu'un comme nous

 "Rassembler les fragments de notre identité ... " voilà bien le projet de Dinaw Mengestu dans son dernier livre, intitulé Quelqu'un comme nous, et ce n'est pas chose facile, surtout quand on est dans une famille d'immigrés, récemment installée aux Etats-Unis. L'écrivain parle de ce qu'il connaît puisque sa famille est arrivée dans l'Illinois en provenance d'Ethiopie alors qu'il avait 2 ans.  Mais l'histoire qu'il raconte est celle de tout être partagé entre deux langues, deux cultures, deux façons de penser; la nécessité de faire "comme si" pour être accepté, et la difficulté, voire l'impossibilité de renoncer à ce qui vous a construit. 


Quelqu'un comme nous est l'histoire de quelqu'un qui ne se sent jamais à sa place. Ni tout à fait un autre,  ni tout à fait lui même. Et le pari de l'écrivain c'est de rendre compte de cet éparpillement dans la structure même de son texte. Ce qui ne rend pas la lecture particulièrement facile, j'en conviens, mais permet au lecteur d'éprouver cette difficulté  à savoir qui l'on est vraiment. Moitié Ethiopien, moitié Américain. Quelqu'un comme nous n'est pas un roman revendicatif;  un roman introspectif plutôt, bien que le recours à des personnages fictifs permette à l'écrivain d'éviter l'écueil de la subjectivité pour aller vers l'universel. Ce que l'on attend de tout bon roman, non ? 

01 septembre 2026

Franco Faggiani, Le Gardien de la colline aux cerisiers


 Un roman de journaliste. Un de plus. C'est à dire un roman bien fait, bien écrit, bien documenté. Mais qui manque ... de quoi au juste ? Qui manque de souffle, d'élan, d'envergure... bref de ce petit quelque chose qui fait la différence entre l'écrivain et le journaliste. 

Alors, effectivement on trouve dans le roman de Franco Faggiani un bon sujet, celui de cette athlète japonais qui n'a franchi la ligne d'arrivée du marathon olympique de 1912 qu'en 1967 ! L'histoire est effectivement intrigante et donne l'occasion à l'auteur (italien !) de parler, entre autres, du Japon, de sa culture, de ses traditions. Raconter l'histoire du point de vue de Shizo Kanakuri, à la première personne donc, peut être vu comme un gage d'authenticité (comme d'ailleurs la relecture du texte par une éditrice japonaise), mais c'est cela m'a paru alourdir la narration, la rendre gauche et, au final,  entraver la lecture. 

29 août 2026

Dégel


 De la neige, de la glace et du brouillard. On se perd un peu dans les premières images du film. A quoi faut-il s'intéresser ? A Inès, la petite fille, qui passe ses vacances dans l'hôtel de ses grands-parents, une petite fille insomniaque et en manque d'affection. Ou à Hanna, la jeune sportive allemande venue s'entraîner sur les pistes de ski ? En fait, le film de Manuela Martelli doit être vu à travers le regard d'Inès, enfant solitaire, qui observe le monde autour d'elle, voit tout,  entend tout, cherche à comprendre, mais le comportement des adultes lui paraît mystérieux, incompréhensible. Comme le spectateur elle cherche des explications, mais les indices laissés par la réalisatrice ne sont distillés qu'au compte-goutte. La disparition d'Hanna, les recherches, l'arrivée de sa mère, elle-même ex-championne olympique orientent le film vers le genre policier, pourtant Dégel n'est pas vraiment un thriller, plutôt un film dont les sous-entendus politiques très clairsemés, n'apparaissent clairement qu'à la fin. 

Des films chiliens (ou argentins) sur "les disparus", il y en a déjà eu. Il est intéressant de voir la génération de Manuela Martelli - née en 1983 et qui, contrairement à Patricio Guzman, n'a connu la dictature d'Allende que dans son enfance - prendre la relève. 

28 août 2026

Martine Storti, Marcelline

 

Fragments d'une vie sans récit ...  En effet, on ne raconte pas la vie des anonymes, de ceux qui n'ont pas laissé de traces derrière eux, ou si peu, de ceux qui ne sont connus que de leur famille, et si mal.  Pourtant, un individu lambda dont la vie ressemble à celles de tant d'autres, est pour cela même représentatif d'un lieu, d'une époque, d'une société. Depuis une cinquantaine d'années les historiens ont commencé à s'intéresser à l'histoire de ces individus, tel Alain Cornin qui a minutieusement retracé la vie d'un sabotier de l'Orne, Louis-François Pinagot. Des livres ultra-documentés, mais un peu austères. 

L'entreprise de Martine Stori est moins audacieuse, mais pas moins intéressante : elle essaye de retracer le parcours de vie de sa grand-mère, une femme qu'elle a connue, mais dont elle ne sait presque rien. "Je ne suis pas historienne, je n'ai jamais consulté d'archives, ni entrepris une quelconque généalogie. Mais télécharger des actes d'état civil qui sont numérisés est à ma portée ! Et c'est un commencement. " Et c'est ainsi qu'elle progresse, et découvre ce qu'elle aurait peut-être préféré ignorer, mais qui fait pourtant partie de son histoire. 

L'intérêt pour le lecteur - en tout cas pour moi -  est moins dans les résultats obtenus que dans la démarche elle-même, la facilité ou la difficulté avec laquelle Martine Storti obtient - ou n'obtient pas  - des informations précises, la nécessité pour elle de combler les vides avec des hypothèses qui ne seront jamais confirmées. Il faut alors se contenter de ce qui est probable, vraisemblable, plausible. 

Le texte progresse chronologiquement et l'histoire de Marcelline devient peu à peu une traversée du temps, entre la fin du XIXe et la moitié du XXe; une traversée géographique et linguistique aussi puisque partie du Maine et Loire, Marcelline est passée par l'Alsace et l'Allemagne avant de finir sa vie dans la région parisienne. Une vie apparemment très ordinaire, mais pas tant que cela puisqu'elle s'inscrit dans l'histoire la guerre de 14 puis celle de 40, met en évidence les évolutions de la société et surtout des mentalités, sans oublier évidemment la condition des femmes et leur place dans la société de l'époque. 

Incontestablement, il y a beaucoup à apprendre de la vie d'un individu lambda, qui ne laissera pas son nom dans Histoire, mais qui malgré tout représente un fragment, infiniment petit, de l'histoire humaine. 

27 août 2026

Des jours et des nuits dans la forêt

 Encore un vieux film, mais les reprises ne font-elles pas le charme de l'été ? En tout cas, le film de Satyajit Ray est une agréable surprise. Sorti en 1970, il s'intéresse à quatre amis, quatre citadins, venus prendre quelques jours de vacances à la campagne. Dès le début, ils sont montrés comme des jeunes gens arrogants, persuadés que leur éducation, leur condition sociale et surtout leur argent les met au-dessus des règles et de la population locale (tribale dans la traduction). Mais tout change quand ils rencontrent leurs voisines ...

Des jours et des nuits dans la forêt est un film polyphonique, léger comme un pique-nique en été ou une partie de badminton, dont les sous-entendus ne sont pas très difficile à décoder. Le réalisateur joue sur des binômes antithétiques, ville/campagne, hommes/femmes, innocence et corruption, tradition et modernité ... mais sans jamais se faire trop insistant. A la différence de Christian Mungiu,  Satyajit Ray laisse le spectateur libre de choisir son interprétation, de juger du comportement des personnages en fonction de sa propre culture, et même de ne voir dans son film qu'un aimable divertissement exotique. L'erreur en revanche serait de croire qu'il ne s'agit que d'une histoire indienne.

 

Pour ma part, dans ce film à la fois drôle et profond, j'ai particulièrement apprécié les personnages féminins, Aparna et Jaya, qui dominent largement la situation par leur intelligence et leur ironie, avec, en contrepoint, un troisième personnage féminin que sa classe sociale (sa caste ?) condamne à être victime de tous les abus. 

26 août 2026

Dolly Parton

 Kitchissime ! Et même "un brin vulgaire". Mais quelle femme ! 

Tout était trop chez elle : poitrine trop opulente, taille trop fine, chevelure trop blonde, trop bouclée, maquillage outrancier, des couleurs, des paillettes et du strass ... Une image de la féminité dans laquelle je ne me retrouvais pas. Mais l'intelligence de cette femme ! Son sens du spectacle, sa générosité, sa capacité à jouer de son image pour amasser une fortune et la mettre au service des meilleures causes : la lutte contre l'illettrisme, l'éducation des plus pauvres, la production de vaccins contre le Covid, la création d'emplois dans une région où la désindustrialisation a fait des ravages. Nul doute que les médias feront l'éloge de cette grande dame, icône d'une certaine Amérique, celle du partage des richesses et de la main tendue. Mais je voulais ici lui rendre hommage. 

Jolene est certainement sa chanson la plus connue, et je peux la passer en boucle sans me lasser, quitte à ajouter ma voix à la sienne. Mais ma préférée, c'est celle du manteau de toutes les couleurs : The coat of many colors. Un peu mélo c'est vrai, mais la chanson d'une femme qui n'a honte ni de ses origines, ni de sa pauvreté. 

 

https://www.youtube.com/watch?v=w_-YbWHs6DE 

Miroslav Misak, Carnets indigènes

La nature avant tout ! L'observation de la nature, la vie dans la nature, la montagne, la forêt, les animaux,  sauvages évidemment : cerfs, renards, lynx, ours .... Nul doute que cette ode à la nature, cette "déclaration d'amour aux forêts des Carpates" ravira tous les passionnés qui adorent crapahuter dans les bois, aussi bien que les contemplatifs, et peut-être même, mais peut-être seulement, ceux qui ont adoré le film de Vincent Munier, Le Chant des forêts, parce que pour Miroslav Misak, même la photo est répréhensible : "Ça le dérange de regarder le monde avec un oeilleton, de porter ce barda inutile sur son dos. Après tout, cette chasse aux images n'est-elle pas une variante de la chasse aux trophées ? Une manie de l'accumulation comparable à la compulsion qui nous pousse à remplir notre caddie ? " (p.41) 

 Il y a dans ces Carnets indigènes, dans la passion revendiquée de ce jeune auteur slovaque pour la nature, quelque chose d'un peu trop exclusif à mon goût. D'ailleurs l'histoire d'amour qui sert de fil au récit s'achève dans une impasse. Difficile de garder une vie sociale dans la forêt ... 



25 août 2026

Gaz-oil

 

 Gaz-oil, le film de Gilles Grangier passait à la télé; il avait déjà commencé quand je suis arrivée sur la chaîne (Arte évidemment!) et il m'a vite accrochée. C'est un polar, qui en réalité passionne moins pour son intrigue - un camionneur poursuivi par des truands qui croient qu'il leur a piqué leur magot - que par l'atmosphère : la France des années 50, très provinciale et surtout très franchouillarde, des routes étroites, sinueuses (on est en Auvergne), des véhicules, voitures ou camions, dont on peine à imaginer qu'ils ont vraiment existé, le tout filmé en noir et blanc, avec des cadrages et un sens de la lumière tout à fait épatants. Pas d'effets spéciaux, mais une poursuite camions contre voiture, à laquelle le montage alterné donne un rythme crescendo jusqu'à l' affrontement final. 

Gabin en chauffeur-routier, Jeanne Moreau en institutrice de classe unique, une distribution de seconds rôles  irréprochable... mais ce qui m'a le plus amusée dans ce film, c'est d'y voir un démenti, ou du moins un contre-exemple à la thèse développée par  Rob Grams qui se plaint de ne voir représentées au cinéma, que des professions supérieures, des bourgeois, des intellectuels ... C'est sans doute vrai aujourd'hui; ça l'était sans doute moins dans les cinéma français des années 50 où l'on mettait la marmite sur la table pour manger en bras de chemise. 

https://www.blogger.com/blog/post/edit/19175521/622278590965412332 

 


 

24 août 2026

Désherbage ...

C'est le terme utilisé par les bibliothécaire lorsque vient le moment de faire de la place sur les rayonnages. Alors je désherbe ... 
 
 
 
Déjà partis ...    
 


En partance ...



 

23 août 2026

Judith Schalansky, Le Bleu ne te va pas

Un titre un peu étrange pour un livre qui ne l'est pas moins, qui n'intéressera sans doute qu'un petit nombre de lecteurs, mais qui mérite pourtant que l'on se laisse happer dans cette géographie des souvenirs. 

 

Cela commence dans une île, au bord de la Baltique; une petite fille passes les vacances d'été chez ses grand-parents et son grand-père l'accompagne à la plage. Il y aura d'autres vacances, pas toutes estivales, d'autres promenade au bord de la mer avec cette petite fille curieuse, observatrice, qui laisse son imagination dériver vers bien d'autres sujets, bien d'autres interrogations : la vie des matelots à bord du Potemkine, le destin d'Aliocha le dernier tsarevitch, les choix de vie de Claude Cahun, artiste surréaliste... Dans prévenir, l'enfant quitte soudain ses souvenirs d'enfance, emmène son lecteur à New York, à Coney Island, dans un engin volant, revient à la plage de son enfance, repart ... oui elle est difficile à suivre parce qu' elle rêvasse et que les rêves toujours s'effilochent. Au fil des pages quelques vieilles photos, comme des pièces à conviction, des éléments sur lesquels se construit le récit. Sur la quatrième de couverture, une clef : "sa pensée progresse par prolifération corallienne" . Oui c'est assez juste, et il faut pour apprécier le livre, se laisser porter par le texte comme le baigneur se laisse porter par les vagues. Se laisser dériver, rêver des plages de la mer Baltique, se souvenir que Usedom était il n'y a pas si longtemps en Allemagne de l'Est et que la partie orientale de son territoire appartient toujours à la Pologne. Qu'en face il y a la Suède... 


Usedom, la ville la plus ensoleillée d'Allemagne, station balnéaire très fréquentée.... le livre de Judith Schalansky et cette photo trouvée sur Internet me donnerait presque envie d'en faire ma prochaine destination de voyage .... 

 https://fr.wikipedia.org/wiki/Usedom

https://www.germany.travel/fr/nature-et-outdoor/ile-dusedom.html

 

 

 

21 août 2026

Fjord

Fjord ? Un pensum de 2h26 pour obliger le spectateur à penser plus loin que le bout de son nez (ou de sa culture). Je n'ai rien contre les films qui poussent à la réflexion, mais celui-ci vous y contraint car c'est son seul propos. Et malgré les apparences, Mungiu ne fait pas dans la nuance. L'extrémisme des deux parties fausse le jeu : permissivité éducative d'un côté, rigorisme autoritaire de l'autre, absolutisme juridique contre absolutisme religieux.  La recherche d'un compromis ? Une plaidoirie pour le juste milieu ? Même pas, puisque la seule solution c'est la fuite qui laisse chacun camper sur ses positions. 

Même si les questions soulevées par le réalisateur sont effectivement essentielles, même si le jeu des acteurs, les dialogues, la mise en scène, les images glaciales de ce fjord norvégien, neige blanche, eaux noires contribuent à faire de Fjord un bon film, j'ai l'impression d'avoir été constamment manipulée. Convoquée au tribunal en tant que juré avec l'obligation de trancher dans cette étude de cas. 


 

 

19 août 2026

Christophe Jamin, Lee fantôme

 Une biographie de Lee Miller ? Non, un livre plus subtil que cela, bien qu'il s'agisse effectivement d'évoquer la vie, que l'on qualifierait volontiers de tumultueuse, de Lee Miller, mannequin, égérie du Montparnasse des années 30, connue aussi bien pour ses photos de mode que pour ses photos de guerre, en particulier celles de la libération, en France ou en Allemagne.  Mais l'histoire est racontée à travers le prisme que constitue la fascination totale et absolue de Christophe Jamin pour celle que l'on surnommait la Venus blonde. L'appartement où il habite, surplombe l'appartement où elle a vécu un temps et cela lui suffit pour essayer de reconstituer les vides de sa biographie, pour imaginer la possible rencontre entre ses propres grands-parents qui ont peut-être ou peut-être pas connue la jeune femme qu'il s'obstine à n'appeler que par son prénom, une façon comme une autre de se l'approprier pour mieux en deviner les états-d'âme, les émotions, les sentiments. Si l'on veut garder le terme de biographie pour parler de ce livre, je crois qu'il faudrait ajouter un adjectif pour qualifier cette proximité de l'auteur avec son sujet, quelque chose comme une biographie intimiste peut-être. En fait je connaissais les grands lignes de la vie de Lee Miller, mais ce qui m'a intéressée dans ce livre, c'est le travail de mémoire, les efforts de reconstitution, les hypothèses, les fantasmes même qui commandent les avancées du récit. 



18 août 2026

Simona Lo Iacono, La guérisseuse de Catane

 Mais quelle idée d'avoir mis en couverture ce tableau de Waterhouse représentant Ophélia, personnage de fiction, amoureuse tragique qui finit noyée. Rien à voir avec Virdimura, personnage bien réel, dont l'existence et surtout les compétences sont attestées par une licence qui lui accorde l'autorisation d'exercer la médecine bien qu'elle soit femme et juive. Le document date de 1376 et c'est l'histoire de cette femme que Simona Lo Iacono entreprend de raconter, avec autant de fougue que de raison. Car reconstituer l'époque et le lieu, les conditions de vie, les règles sociales et les connaissances scientifiques auxquelles Virdimura avait accès, n'a rien d'évident. Le récit reste certes très romanesque et multiplie les péripéties,  mais si tout n'est pas absolument vrai, tout est au moins vraisemblable. 

L'histoire de Virdimura, première femme médecin, a de quoi réjouir les féministes, mais le succès du roman de Simona Lo Iacono s'explique aussi par les thèmes sociétaux abordés, en particulier celui de la bienveillance et du soin, celui de la tolérance, celui de la distinction entre nécessaire et superflu,  mais aussi celui de la démarche scientifique fondée sur la transmission des connaissances, et plus encore sur l'observation, l'hypothèse et l'expérimentation. L'histoire de la guérisseuse de Catane se déroule à la fin du Moyen-âge, un moment charnière de l'histoire du monde; mais elle nous parle aussi d'aujourd'hui.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Couverture française, couverture italienne. J'aurais préféré la femme à la chevelure flamboyante , plus conforme à la description de Virdimura dans le livre ? 

https://fr.italiani.it/virdimura-un-chemin-vers-la-premi%C3%A8re-femme-m%C3%A9decin-au-monde/


17 août 2026

Renaud de Chaumaray, Quitter la vallée

Un roman français, oui, mais pas dans la veine intimiste. En tout cas pas trop. Il y a bien une femme qui fuit avec son fils un mari violent. Il y a bien un jeune agriculteur qui s'interroge sur ses chances de rencontrer l'amour. Il y a surtout un "technicien de maintenance" employé à Lascaux IV,  qui avec sa fille, s'engage dans l'exploration d'une cavité, possible grotte paléolithique. Car oui, l'histoire se situe dans la vallée de la Vézère en plein Périgord. 

Renaud de Chaumaray n'en est qu'à son deuxième roman, mais il maîtrise parfaitement l'art romanesque puisqu'il alterne les trois récits sans jamais perdre ni lasser le lecteur qui se doute peu à peu de leur possible confluence, mais sans en découvrir la clef. Habilement, ce n'est que dans les dernières pages que l'écrivain satisfera sa curiosité. Pourtant, malgré l'envie de tourner les pages pour en savoir plus, on s'arrête souvent sur telle ou telle description, d'un trou d'eau au milieu de la forêt, d'une vieille maison au bout d'un chemin, d'un dessin découvert sur une paroi. Entre suspense et contemplation, le livre a finalement pas mal d'atouts. 

 


16 août 2026

De Gaulle

 Et bien non; malgré tout le bien que l'on dit de ce film devenu le succès de l'été, je me suis ennuyée et 2h30, c'est vraiment long quand on s'ennuie. 

Il est vrai que j'ai toujours un peu de mal avec les reconstitutions historiques et en particulier les biopics, mais celui-ci, à force de vouloir jouer sur tous les tableaux, m'a vraiment lassée. Je ne mets pas en doute les faits ni même les dialogues dont la véracité a certainement été établie, mais toutes les scènes m'ont paru surjouée, souvent à la limite de la caricature. Et les scènes de guerre, spectaculaires j'en conviens, m'ont paru pencher du côté des surproductions hollywoodiennes susceptibles d'attirer des spectateurs avides avant tout d'effets visuels. Tant mieux si par ce moyen, les jeunes générations s'intéressent à ce pan de l'histoire française, comme le suggére cet article trouvé sur le site de france-jeunes.net. 

https://france-jeunes.net//cinema/bataille-gaulle-cartonne-box-office-pourquoi-film-historique-seduit-autant-jeunes-spectateurs/  

Sans scrupule, je renonce à aller voir la 2e partie du film d'Antonin Gaudry, et me contenterai des petites pastilles parfois diffusée à la télé, inspirées par la bande dessinée de : De Gaulle à la plage de Jean-Yves Ferri

 


 


15 août 2026

Rob Grams, Bourgeois Gaze

 Que le cinéma soit un art plus bourgeois que populaire, on n'en doute pas et Rob Grams en fait facilement la démonstration, qu'il s'agisse d'observer les catégories sociales et les thématiques représentées, les modes de production, l'origine des réalisateurs et même le regard critique. Divertissement populaire à l'origine, le cinéma aurait-il été confisqué par la bourgeoisie en devenant 7e art ? Pour l'auteur, c'est une évidence : le jeu est définitivement faussé et rien ne changera tant que la société elle-même ne changera pas. 

Son discours est éminemment politique et le parti-pris résolument affirmé. Ce qui est certainement stimulant pour le lecteur qui cherche la faille pour pouvoir contre-dire ou au moins nuancer les propos de l'auteur. Mais si les exemples proposés sont nombreux, les analyses sont parfois rapides, un peu à l'emporte-pièce. Ceci dit, ce petit livre, malgré son caractère un peu superficiel permet au lecteur de s'interroger sur ses propre choix de films... 

 


14 août 2026

François Kersaudy, La liste de Kersten

Sans l'avoir vraiment voulue, je suis depuis quelques temps coincée sur une période historique et des lectures plus sombres que je ne l'aurais souhaité, mais apparemment un titre en appelle un autre et c'est ainsi que je suis passée des Stalags de Tardi à Félix Kersten, un personnage particulièrement étrange dont la vie est apparemment bien documentée, par ses propres écrits et par les recherches que les historiens lui ont consacrées. L'ouvrage le plus récent étant celui de François Kersaudy, publié en 2021. 
La liste de Kersten retrace le parcours de cet homme, sans grande envergure à ses débuts,  mais que ses compétences de "masseur thérapeutique" on conduit à officier auprès d'un des plus hauts dignitaires du troisième Reich, Heinrich Himmler. Sa proximité avec le chef de la Gestapo et des SS lui a permis d'obtenir la libération et la vie de plusieurs milliers de prisonniers. 
 
Lire La liste de Kersten n'est pas vraiment une partie de plaisir parce qu'il faut plonger dans l'univers de cruauté et de folie des hauts gradés nazis, parce qu'il faut essayer de comprendre les mécanismes de soumission,  mais aussi la méfiance, les rivalités, les soupçons, la cruauté, l'orgueil  démesuré de ceux qui ont juré obédience à Hitler.  Comme il faut essayer de comprendre comment s'est installée la dépendance de Himmler vis à vis de son masseur et comment Kersten est parvenu à influencer et pour tout dire à manipuler celui qui avait pouvoir de vie et de mort sur tant de gens. 
 


François Kersaudy est historien; il travaille essentiellement sur les faits, les dates et ne s'avance pas beaucoup du côté des interprétation qui relèveraient plutôt de la  médecine  - de quoi souffrait vraiment Himmler pour que ses douleurs soient considérées comme insupportables à celui qui infligeait si facilement la torture - ou de la psychiatrie,  si tant est que l'on puisse faire un diagnostic a posteriori. 
 
 
L'Histoire ne m'apportant pas les réponses que je cherchais, je me suis alors tournée ver la littérature en espérant qu'un romancier saurait aller plus loin dans la "compréhension de l'âme humaine". 
Publié en 1960, le récit de Joseph Kessel intitulé Les Mains du miracle est presque aussi factuel que celui de Kersaudy (après tout Kessel était d'abord journaliste, il a rencontré Kersten et il a eu accès à son journal et autres écrits). Le livre se lit facilement, moins encombré de notes. Mais la relation entre le "malade" et son "thérapeute" reste pour moi totalement incompréhensible.  
 

13 août 2026

Sigrid Nunez, Les vulnérables

J'aurais dû m'en douter : les "vulnérables" ! Le mot si souvent utilisé pendant la pandémie pour désigner...  les vieux. L'autrice a franchi le cap des 65 ans, elle appartient donc bien à cette catégorie, mais sa cohabitation forcée avec un jeune homme psychologiquement fragile modifie un peu la donne : la vulnérabilité n'est pas seulement une question d'âge. Voilà qui sauve un peu ce récit très personnel sans être totalement intime, avec en prime, le brin d'excentricité qui fait tout le charme des habitants de New York et qui justifie la présence dans l'appartement d'un oiseau particulièrement coloré, un ara nommé Eureka dont il convient de s'occuper quotidiennement. Toutefois, le récit lui même n'est pas franchement passionnant - comment pourrait-il l'être puisqu'il s'agit de la période la plus ennuyeuse de la décennie ?  -, il est fait de réflexions, d'anecdotes, de conversations rapportées, de références littéraires ... un pêle-mêle vaguement divertissant dont on s'accommode faute de mieux. Il est vrai que ce genre de récit, cette mise en scène du moi, n'est pas vraiment pas tasse de thé. 


 

 

12 août 2026

Girl

 

Encore un film glauque et bien plombant qui, sur le dos d'une adolescente, Hsiao-Lee, fait peser tous les malheurs du monde ou presque. La pauvreté pour commencer, mais surtout une famille particulièrement toxique. Passons sur la petite soeur, parfois chipie comme toutes les petites soeurs; mais le "père" où plutot le compagnon de sa mère, un homme violent, qui rentre ivre mort tous les soirs, viole sa femme, et fait régner la peur dans le foyer, représente tout ce qu'il y a de pire dans la masculinité. Pourtant la mère reste, se démène comme elle peut dans un boulot de misère, dure avec ses filles comme elle l'est avec elle-même. 

Le film de Shu Qi n'est certainement pas un mauvais film et l'image un peu sale, les gros plans qui soulignent à la fois la pauvreté des lieux et leur exiguïté, la mise en scène dans son ensemble et le jeu des acteurs s'accordent parfaitement au propos du film. Néanmoins je me demande toujours, devant ce genre de film,  quel est l'objectif du réalisateur, de la réalisatrice en l'occurrence  : témoigner des difficultés de la société taiwanaise ? Mais l'on sait bien que les mêmes situations existent partout dans le monde et que l'exotisme ne les rend pas plus supportables. On imagine sans peine que le film a valeur cathartique pour Shu Qi, et qu'il est suffisamment instructif pour être diffusé dans des parcours de formation aux études sociales, psychologiques etc... Oui tout cela j'en conviens. Un film bien fait, plein de bonnes intentions, mais pas franchement divertissant. Un film dont l'indication "tout public avec avertissement"  ne me paraît pas inutile ! 

07 août 2026

Erckmann-Chatrian / Vingie E. Roe

Drôles de rencontres. J'avançais à pas mesurés dans une lecture particulièrement éprouvante (Un train pour la fin du monde). Le rangement de ma bibliothèque m'a opportunément offert l'occasion d'en sortir en me mettant sous les yeux deux livres totalement différents et doublement intéressants : pour commencer, les deux romans me proposaient une agréable alternative au horreurs de la famine en Moldavie, et, en prime, deux conceptions radicalement opposées de la vie.  


L'ami Fritz  d'Erckmann-Chatrian (deux auteurs pour une seule plume) date de 1864 et, dans mon souvenir tout du moins, représentait la quintessence de la culture alsacienne. Faux ! L'ami Fritz est allemand et l'histoire se passe en Allemagne, bien avant que l'Alsace ne passe sous le joug allemand. Fritz Kobus est un riche propriétaire, un rentier, célibataire endurci qui n'apprécie rien tant que le bien manger et le bien boire, si ce n'est l'amitié qu'il place au-dessus de tout. Un bon vivant au demeurant plutôt sympathique que son ami, le rabbin cherche en vain à marier. Mais lorsque passe la jeune et jolie Suzel, dans la fraîcheur et la candeur de ses 17 ans ...  et, pour ne pas hurler de rage, il faut impérativement se souvenir que le roman a été écrit au milieu du XIX siècle, et se dire que cette conception de la relation amoureuse et de la condition féminine est vraiment, vraiment très datée.  Oh oui, le chemin a été long ... Ceci une fois admis, le livre est assez plaisant et met en scène une vie de village, certes idéalisée, où les relations sociales ne tiennent pas compte des différences religieuses. Une société harmonieuse, généreuse même ... où les femmes ne sont finalement qu'un bien comme un autre. 

 Le deuxième roman The splendid road de Vingie E. Roe, date de 1925. Son titre laissait supposer un récit de voyage, mais pas vraiment ! L'atmosphère est plutôt celle d'un western : un convoi de charriots bâchés amène des immigrants depuis Boston  jusqu'en Californie, où la ruée vers l'or vient à peine de commencer. Le personnage principal est une jeune femme, brune, belle, courageuse, qui conduit seule son attelage. " Everything was here for the taking, land and gold, and life and love, and she had come to take of it all as any bearded pioneer yonder in the sparkling camp." Une femme audacieuse et forte prête à tracer son chemin dans la vie ; elle a au passage recueilli trois orphelins, adopte dès son premier jour au camp le pantalon, plus pratique que les jupes pour creuser la terre, car c'est là que se trouve l'or, apprend à jouer (et gagner !) au poker, à manier le couteau, amasse une fortune  en un rien de temps, tout en s'ocupant des trois gamins, et n'hésite pas à mettre son poing dans la figure du lâche imbécile qui maltraitait un coolie chinois. Ce qu'un homme fait, elle peut le faire. Et n'a besoin de personne pour avancer dans la vie. Quelle femme ! Et quelle séductrice !  Mais le roman devient à ce moment un peu plus conventionnel, car celui sur qui elle a jeté son dévolu s'apprête à épouser une jeune fille aussi blonde et fragile que Sandra est brune et forte.... Le roman d'aventure, le western tourne à la romance, mais au bout du compte, l'autrice ne s'en sort pas si mal.

Quelle drôle de coïncidence en tout cas, de tomber en même temps sur trois romans aussi différents. A ma connaissance, le livre de Vingie E. Roe n'a pas été traduit en français et le film qui en a été tiré est considéré comme perdu. Il en reste au moins une affiche et, sur le site du projet Gutenberg, on peut trouver trois autres romans de l'écrivaine


     https://www.gutenberg.org/ebooks/author/1750
 

 

 

 

04 août 2026

Daniela Riatu, Un train pour la fin du monde

Inutile de se voiler la face : la lecture de ce livre est une épreuve. Qui pose une question à laquelle je ne sais répondre : faut-il s'infliger une telle lecture ? Est-il indispensable de savoir de quoi l'humanité est capable, dans sa pire noirceur.  Sans doute.  En particulier pour qui n'a jamais entendu parler de l'Holodomor, cette famine infligée aux Ukrainiens par le régime de Staline au début des années 30. Et encore moins de celle qui a causé la mort de 10% de la population moldave entre 1946 et 1947. Le prétexte était alors celui des "dettes de guerre", utilisé par les autorités soviétiques pour réquisitionner les réserves de céréales déjà amoindries par la sècheresse. 

En s'appuyant sur les témoignages de sa famille, autant que sur des archives historiques, Daniela Riatu entreprend de faire le récit de cette tragédie. Autant dire qu'il ne s'agit pas d'un roman à proprement parler mais plutôt d'un récit dans lequel la fiction tient peu de place, les procédés romanesques ne servant ici qu'à renforcer la narration des faits et c'est sans doute ce qui rend la lecture du livre quasi insupportable. Bien sûr, l'écrivaine ne laisse pas son lecteur totalement dans le désespoir puisqu'un train va peut-être permettre à la famille de Stefan d'échapper à l'enfer.  Mais auparavant, les affres de la faim, la violence, les viols, la chasse à l'homme, les tueries, le cannibalisme, rien n'est épargné au lecteur et ce de la première à la dernière page. Bien sûr ce ne sont que des mots... mais employés avec une efficacité telle que souvent j'ai reposé le livre pour reprendre mon souffle. Et je n'en imposerai la lecture à personne. 


 https://www.en-attendant-nadeau.fr/2025/11/18/daniela-ratiu/ 

 

29 juillet 2026

De la Comédie-Française

Oui, bon, une comédie sur la Comédie-Française. Ou plutôt une série de sketches sur les affres des théâtreux avant la première représentation d'une pièce... en l'occurrence de Shakespeare. 

Ce qui m'a vraiment amusée dans ce déballage, c'est l'intervention de Molière en personne. Molière contre Shakespeare... dans le débat j'ai depuis longtemps choisi mon camp : le grand  Molière, celui de Tartuffe, de Don Juan ou du Misanthrope plutôt que Shakespeare que j'ai toujours trouvé horriblement bavard. D'ailleurs, si l'on joue effectivement Shakespeare à la Comédie française, je me demande si l'on joue Molière au London Globe Theater .... 
 

25 juillet 2026

Sur la route d'Omaha

 Un road-movie à travers les immenses paysages du middlewest, voilà ce que j'attendais du film de Cole Webley. Et j'avoue mon plaisir à retrouver ces longues routes droites qui ont toujours l'air de  partir à l'infini, ces ciels immenses et ces plaines ondulées. Des villes hâtivement traversées, des stations services qui se ressemblent toutes, un paysage somme toute immuable. 

Un père et ses deux enfants, embarqués pour un long trajet dont on ne connaît que le point d'arrivée, mais pas le but, que l'on pressent pourtant dramatique. D'où une certaine tension parfois entre le père et ses enfants, un petit garçon trop jeune pour se soucier de grand chose, et une petit fille, dont on se dit qu'elle est déjà trop mûre pour son âge. Toujours est-il que le contraste entre le vide des paysages traversés et la petite cellule familiale enfermée dans l'habitacle de la voiture est un des points forts du film. Une façon de dire que tout est offert, mais, dans les circonstances, rien n'est possible. Et la dernière image du film, en une phrase, dit tout.  A des kilomètres du rêve américain.

PS : Le manque de naturel de la jeune actrice, trop appliquée dans son rôle, m'a un peu gênée et j'avoue que pendant tout le film j'ai cru que c'était Zelinsky qui avait pris le volant. Troublant.

24 juillet 2026

Frank Bill, Mordre la poussière

L'Amérique des oubliés, l'Amérique des laissés-pour-compte, dont personne ne s'est jamais soucié - sauf peut-être Johnson et sa guerre contre la pauvreté - constitue presque un genre littéraire à part entière, entre le roman social et le roman noir. Un genre dont je me suis toujours demandé si les éditeurs français, et avec eux leurs lecteurs, ne s'y intéressaient pas plus que les éditeurs américains. Savoir que le mythe américain a depuis longtemps - depuis toujours ? - du plomb dans l'aile, savoir que là-bas la vie est difficile, et parfois plus difficile qu'ici n'est-il pas une façon de se consoler ? 
 
Toujours est-il qu'en s'emparant du sujet, Frank Bill ne fait pas dans la demi-mesure, ni dans la violence, ni dans le choix de ses personnages :  des vétérans du Vietnam ?, de l'Irak ?, de l'Afganistan ? qu'importe il y a toujours une guerre quelque part et des vétérans hantés par ce qu'ils ont vu, ou ce qu'ils ont fait, qui noient leurs tourments dans l'alcool et l'oxicodone; un ancien flic dégoûté du métier ; une jeune strip-teaseuse qui souffre de troubles du comportement et poour compléter la panoplie, des piliers de bar, racistes, suprématistes ...  Tous ces personnages sont évidemment sur le point de péter un plomb pour un rien ; la violence semble être leur seule façon d'être au monde . Mordre la poussière est un roman brutal, cruel qui ne laisse même pas au lecteur la possibilité de se réfugier derrière le paravent de la fiction parce qu'il sait trop bien qu'elle n'est là que pour montrer de la façon la plus féroce, la réalité. 
 
J'avoue que ce genre de lecture commence à me lasser un peu, sans doute parce que j'en ai trop lu. Mais je reconnais son intérêt et son utilité. La bonne littérature n'est-elle pas celle qui nous apprend quelque chose sur l'état du monde ? 

 

23 juillet 2026

Le dernier viking

Une farce énorme et par moment terriblement glauque. C'est en tout cas la première impression que m'a laissé le film d'Anders Thomas Jensen, construit autour de personnages tous plus cinglés les uns que les autres. Il y a bien sûr ceux qui sont sortis de l'asile où ils avaient été internés, mais les autres ne valent guère mieux. En fait chacun doit se débrouiller comme il peut avec ses illusions, ses échecs, ses déceptions. N'est pas John Lennon qui veut! Le moins fou de tous, c'est à première vue l'escroc qui après 15 ans passés en prison essaye de récupérer l'argent du casse enterré quelque part dans la forêt, mais sa quête frénétique est aussi une sorte de folie. 
 
Le dernier viking est un film qui se permet tous les délires, mais dont le sous-entendu social (l'acceptation de la différence) n'est pas bien difficile à déchiffrer. C'est un film baroque, à l'instar des comédies du XVIIe siècle, avant que  Boileau n'essaye d'y mettre un peu d'ordre. Pour l'apprécier, il faut, c'est évident, lâcher prise et se laisser emporter par la folie des personnages. Mais quand même, affliger Mads Mikkelsen d'une aussi vilaine perruque... 



 

21 juillet 2026

Eminé Sadk, Caravane pour corbeaux

 Je lis rarement les préfaces et en l'occurrence il n'y en a pas dans le livre d' Eminé Sadk. En revanche, il y a une postface que pour une fois j'aurais aimé lire avant. Parce qu'à moins d'être, familier du Loudogorié en particulier et de la Bulgarie, en général, les mésaventures de Nikolaï Todorov, contraint, pour une parole malheureuse de fuir la ville où il habite, ne sont pas toujours faciles à suivre. On comprend que le voyage entrepris par le personnage est un prétexte pour faire un tableau satirique d'un pays, longtemps sous emprise soviétique, où se côtoient turcs, tsiganes et bulgares, musulmans et chrétiens orthodoxes. On devine qu'il s'agit pour Eminé Sadk de dénoncer les absurdités d'une politique qui ne tient pas compte de sa population.  On perçoit la sympathie de l'auteur pour ceux qui peinent à trouver leur place dans la société.  Mais, tout en appréciant le côté souvent burlesque du récit, le mélange d'onirisme et de réalisme, j'ai souvent eu l'impression d'être restée à la surface de ce roman et de m'être parfois perdue sur les routes du Loudogorié. Dommage. J'aurais vraiment dû commencer par la postface ... 


18 juillet 2026

Khashayar J. Khabushani, American Boys

Une chronique familiale, un récit autobiographique, un témoignage ...  Ecrit à la première personne, par le plus jeune d'une fratrie de trois garçons, ce texte cherche à montrer les efforts d'une famille iranienne pour devenir américaine. Leurs efforts et aussi les difficultés auxquelles ils se heurtent, dans une Amérique post 11 Septembre, hostile aux musulmans.  Récit d'intégration donc, mais aussi récit des dysfonctionnements familiaux. Rien de bien nouveau sous le soleil. 


13 juillet 2026

Des bienfaits de la culture

 


 Les médias nous rebattent les oreilles avec la nécessité de faire de l'exercice physique pour "mieux vieillir". Soit ! Mais qui s'est soucié jusqu'à présent de mesurer l'impact des activités culturelles sur le vieillissement ? 

C'est chose faite : une étude réalisée par des chercheurs de l'UCL (Unversity college of London) récemment publiée dans Innovation in aging, la revue de la GSA (Gerontological society of America) montre que le bénéfice des activités culturelles est comparable à celui des exercices physiques pour ralentir le vieillissement biologique. Et que le bénéfice est d'autant plus grand que ces activités culturelles  sont fréquentes et diversifiées. 

“Our study provides the first evidence that arts and cultural engagement is linked to a slower pace of biological ageing. This builds on a growing body of evidence about the health impact of the arts, with arts activities being shown to reduce stress, lower inflammation and improve cardiovascular disease risk, just as exercise is known to do.” 

The apparent effects were comparable to those seen for exercise. For instance, people who did an arts activity at least once a week seemed to age 4% more slowly than those who rarely engaged with arts.  

 Reste à savoir ce que les chercheurs entendent par "arts and cultural engagement".  S'il suffit d'aller une ou deux fois par semaine au cinéma, d'aller au musée de temps en temps et de lire une cinquantaine de livres par an, j'ai tout bon ! Mais s'il s'agit de peindre, de sculpter, de jouer d'un instrument ou d'écrire un roman... c'est raté pour moi. 

 https://www.ucl.ac.uk/news/2026/may/engaging-arts-linked-slower-pace-ageing

Reste à s'assurer que l'article ne soit pas un faux comme celui que Pérec avait publié à propos d'une organisation tomatotopic chez la cantatrice. 

 https://static.mediapart.fr/files/2018/04/30/perec-fr-tomato-1.pdf 

09 juillet 2026

Luce Perez-Tejedor, Saint-Soleil


Hélas non, un bon sujet ne fait pas forcément un bon roman ! L'histoire  - peu connue - de ces artistes haïtiens qui dans les années 70 se regroupent sous le nom de Saint-Soleil, pour proposer un art spontané, sincère, authentique et surtout pas mercantile, dans un des pays les plus pauvres du monde, qui subit  de surcroît la dictature du sinistre Duvalier, et de ses tontons macoutes, est l'exemple même du bon sujet. 

Mais le talent, (ou le travail) de l'autrice (ou de son éditeur) n'est pas à la hauteur du sujet.  Rien d'irréparable, mais Luce Perez-Tejedor, sans doute dans l'enthousiasme de son sujet ne prend pas le temps de présenter ses personnages qui surgissent comme venus de nulle part; plus gênant l'ordre des mots dans certaines phrases est pour le moins bizarre, quant à l'emploi récurrent du subjonctif imparfait, il est le plus souvent déplacé, pas incorrect mais juste inutilement précieux dans un texte qui ne l'est pas particulièrement. Autant de maladresses qui nuisent à la fluidité de la lecture. Dommage. Parce que le sujet était vraiment intéressant. 

 

 

 


 

07 juillet 2026

Elin Anna Labba, Je suis la mer

 Il y a des livres qui se lisent plus lentement que d'autres. C'est le cas du livre d'Elin Anna Labba qui, après avoir publié en 2022 un essai historique sur le même sujet, utilise une forme romanesque pour faire connaître l'histoire et les conditions de vie des Samis à un public plus large que celui des éditions du CNRS. 

Je suis la mer est un roman ethnologique qui demande de la part du lecteur un certain effort d'autant que beaucoup d'expressions en same, n'ont pas été traduites. Mais pour qui a envie de découvrir comment vivaient et vivent peut-être encore ceux qu'on appelle les Lapons, ce peuple nomade, éleveur de rennes, dont le territoire s'étend sur le Nord de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et même un bout de la Russie, mais qu'aucun de ces pays ne tolère véritablement, Je suis la mer est un livre tout à fait passionnant. 

 

En choisissant la forme romanesque, en choisissant de mettre en scène trois femmes dont l'habitat et le mode de vie sont bousculés par la construction d'un barrage, l'autrice joue sur l'empathie du lecteur autant que sur son intelligence. On s'interroge sur l'avenir d'Anna, élevée par deux femmes, Ravdna, sa mère, à l'énergie irréductible, et sa tante Anne, à la santé fragile. Et toutes les questions à la fois morales, sociales, politiques et bien sûr écologiques sont posées. Sans être résolues pour autant. C'est au lecteur, une fois le livre reposé, de continuer à s'interroger. 

06 juillet 2026

Jérôme Ferrari, Très brève théorie de l'enfer

 "Qui trop embrasse mal étreint " Je crains hélas que ce vieux proverbe ne s'applique au livre de Jérôme Ferrari intitulé Très brève théorie de l'enfer et sous-titré roman. 

Non ce n'est pas vraiment un roman, ne serait-ce que parce que l'imagination n'y tient pas assez de place. Pas un essai non plus : trop narratif.  Mettons qu'il s'agit d'un récit, entrecoupé de réflexions sur l'identité et sur l'altérité, sur l'expatriation, sur les différences sociales ... Mais le récit, largement autobiographique, sur lequel s'appuie la réflexion vire souvent à l'introspection, et prend parfois des allures de contrition.  Un mélange de genres apparemment assumé et souligné par une alternance typographique, sans doute pour permettre au lecteur de mieux suivre le propos.  

Que le livre de Jérôme Ferrari soit inclassable n'est pas gênant et son  propos n'est pas inintéressant, mais il aurait sans doute été mieux servi par une écriture moins affétée, moins maniérée, et pour tout dire moins pédante. 

 


 

29 juin 2026

Pâques sanglantes

Les reprises ! C'est le privilège de l'été ! La chance de revoir de vieux films qu'on n'avait pas encore vus ou qui ne nous avaient laissé qu'un trop vague souvenir. Et l'occasion de revisiter l'histoire du cinéma, italien en l'occurrence. 

 


Avec Giuseppe De Santis on est, a priori en plein dans le néoréalisme, un cinéma sans grands moyens financiers, mais caractérisé par sa dimension sociale autant que par le réalisme des décors et des situations. 

Dans Pâque sanglantes l'objectif politique du réalisateur - communiste convaincu - est évidente  : il se place d'emblée du côté de ceux qui n'ont rien et n'hésite pas, en conclusion, à souligner la nécessité de passer d'un combat individuel à une lutte collective. Le film entre de toute évidence dans la catégorie film de propagande. Au même titre que Les raisins de la colère de John Ford.  


Mais ce qui m'a frappée dans ce film, c'est l'extraordinaire inventivité de la mise en scène : les longs travellings sur un paysage aride et tourmenté, le recours à des cadrages particulièrement travaillés qui contraignent parfois les acteurs à des poses peu naturelles, mais soulignent les positions de pouvoir,  la récurrence de séquences "chorégraphiées" qui relèvent quasiment de l'opéra, comme le long cortège de bergers qui permettent à Francesco d'échapper aux gendarmes ou la disposition des figurants derrière Lucia lorsqu'ils décident enfin de rejoindre la lutte...  Mais à vrai dire De santis semble surtout reprendre les codes du western, la forme cinématographique la plus efficace pour montrer la lutte entre le bien et le mal, incarnée par des individus auxquels le spectateur est incité à s'identifier pour mieux partager son combat. 

Riz amer

Riz amer est sorti en 1949, un an avant Pâques sanglantes, et celui-ci j'avais déjà eu l'occasion de le voir mais j'en avais gardé un souvenir si vague que je l'avais plutôt classé du côté des documentaires. Peut-être même légèrement ennuyeux. Ce qu'il n'est absolument pas, bien qu'il constitue un véritable 'hommage aux travailleuse des rizières en même temps qu'une dénonciation de leur exploitation. 

Dans ce film aussi, De Santis semble s'affranchir des conventions réalistes pour composer des scènes  et des mouvements de foule absolument spectaculaires comme dans la séquence qui montre l'arrivée des femmes dans la rizière, leur lignes se déplacent en même temps que la caméra pour donner une impression de mouvements aussi fluides que continus. L'ambition esthétique prévaut ici sur l'intention didactique, qu'elle semble presque effacer.  D'autant que l'histoire des bijoux volés et la rivalité amoureuse  des deux femmes autour de l'escroc fait presque passer au second plan la dénonciation des conditions de travail des "mondine". Il est vrai que le choix des acteurs - Silvana Mangano en tête, Doris Dowling, Vittorio Gassman, Raf Vallone,  - n'est pas pour rien dans la starisation et l'érotisation du film. Mais pourquoi un film "engagé" devrait-il renoncer à ce qui constitue, pour beaucoup, un des atouts majeurs du cinéma. 

 

Le regard que l'on peut porter aujourd'hui sur le film de De Santis est forcément influencé par l'évolution de la société, en particulier quand il s'agit de montrer le corps des femmes. Si l'utilisation que fait De Santis de certains cadrages, de certains gros plans risque de faire lever plus d'un sourcil, il suffit pourtant de se souvenir que le film a été tourné en 1948; ces femmes sont jeunes pour la plupart, belles et surtout solidaires. N'est ce pas cela qui importe ?  Et dans la réalité, c'est bien par leur détermination que les "mondine", contractuelles ou clandestines  ont obtenu de ne pas travailler plus de 8h par jour. 

https://www.youtube.com/watch?v=xih-NDc-168

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mondina