07 juillet 2026

Elin Anna Labba, Je suis la mer

 Il y a des livres qui se lisent plus lentement que d'autres. C'est le cas du livre d'Elin Anna Labba qui, après avoir publié en 2022 un essai historique sur le même sujet, utilise une forme romanesque pour faire connaître l'histoire et les conditions de vie des Samis à un public plus large que celui des éditions du CNRS. 

Je suis la mer est un roman ethnologique qui demande de la part du lecteur un certain effort d'autant que beaucoup d'expressions en same, n'ont pas été traduites. Mais pour qui a envie de découvrir comment vivaient et vivent peut-être encore ceux qu'on appelle les Lapons, ce peuple nomade, éleveur de rennes, dont le territoire s'étend sur le Nord de la Suède, de la Norvège, de la Finlande et même un bout de la Russie, mais qu'aucun de ces pays ne tolère véritablement, Je suis la mer est un livre tout à fait passionnant. 

 

En choisissant la forme romanesque, en choisissant de mettre en scène trois femmes dont l'habitat et le mode de vie sont bousculés par la construction d'un barrage, l'autrice joue sur l'empathie du lecteur autant que sur son intelligence. On s'interroge sur l'avenir d'Anna, élevée par deux femmes, Ravdna, sa mère, à l'énergie irréductible, et sa tante Anne, à la santé fragile. Et toutes les questions à la fois morales, sociales, politiques et bien sûr écologiques sont posées. Sans être résolues pour autant. C'est au lecteur, une fois le livre reposé, de continuer à s'interroger. 

06 juillet 2026

Jérôme Ferrari, Très brève théorie de l'enfer

 "Qui trop embrasse mal étreint " Je crains hélas que ce vieux proverbe ne s'applique au livre de Jérôme Ferrari intitulé Très brève théorie de l'enfer et sous-titré roman. 

Non ce n'est pas vraiment un roman, ne serait-ce que parce que l'imagination n'y tient pas assez de place. Pas un essai non plus : trop narratif.  Mettons qu'il s'agit d'un récit, entrecoupé de réflexions sur l'identité et sur l'altérité, sur l'expatriation, sur les différences sociales ... Mais le récit, largement autobiographique, sur lequel s'appuie la réflexion vire souvent à l'introspection, et prend parfois des allures de contrition.  Un mélange de genres apparemment assumé et souligné par une alternance typographique, sans doute pour permettre au lecteur de mieux suivre le propos.  

Que le livre de Jérôme Ferrari soit inclassable n'est pas gênant et son  propos n'est pas inintéressant, mais il aurait sans doute été mieux servi par une écriture moins affétée, moins maniérée, et pour tout dire moins pédante. 

 


 

29 juin 2026

Pâques sanglantes

Les reprises ! C'est le privilège de l'été ! La chance de revoir de vieux films qu'on n'avait pas encore vus ou qui ne nous avaient laissé qu'un trop vague souvenir. Et l'occasion de revisiter l'histoire du cinéma, italien en l'occurrence. 

 


Avec Giuseppe De Santis on est, a priori en plein dans le néoréalisme, un cinéma sans grands moyens financiers, mais caractérisé par sa dimension sociale autant que par le réalisme des décors et des situations. 

Dans Pâque sanglantes l'objectif politique du réalisateur - communiste convaincu - est évidente  : il se place d'emblée du côté de ceux qui n'ont rien et n'hésite pas, en conclusion, à souligner la nécessité de passer d'un combat individuel à une lutte collective. Le film entre de toute évidence dans la catégorie film de propagande. Au même titre que Les raisins de la colère de John Ford.  


Mais ce qui m'a frappée dans ce film, c'est l'extraordinaire inventivité de la mise en scène : les longs travellings sur un paysage aride et tourmenté, le recours à des cadrages particulièrement travaillés qui contraignent parfois les acteurs à des poses peu naturelles, mais soulignent les positions de pouvoir,  la récurrence de séquences "chorégraphiées" qui relèvent quasiment de l'opéra, comme le long cortège de bergers qui permettent à Francesco d'échapper aux gendarmes ou la disposition des figurants derrière Lucia lorsqu'ils décident enfin de rejoindre la lutte...  Mais à vrai dire De santis semble surtout reprendre les codes du western, la forme cinématographique la plus efficace pour montrer la lutte entre le bien et le mal, incarnée par des individus auxquels le spectateur est incité à s'identifier pour mieux partager son combat. 

Riz amer

Riz amer est sorti en 1949, un an avant Pâques sanglantes, et celui-ci j'avais déjà eu l'occasion de le voir mais j'en avais gardé un souvenir si vague que je l'avais plutôt classé du côté des documentaires. Peut-être même légèrement ennuyeux. Ce qu'il n'est absolument pas, bien qu'il constitue un véritable 'hommage aux travailleuse des rizières en même temps qu'une dénonciation de leur exploitation. 

Dans ce film aussi, De Santis semble s'affranchir des conventions réalistes pour composer des scènes  et des mouvements de foule absolument spectaculaires comme dans la séquence qui montre l'arrivée des femmes dans la rizière, leur lignes se déplacent en même temps que la caméra pour donner une impression de mouvements aussi fluides que continus. L'ambition esthétique prévaut ici sur l'intention didactique, qu'elle semble presque effacer.  D'autant que l'histoire des bijoux volés et la rivalité amoureuse  des deux femmes autour de l'escroc fait presque passer au second plan la dénonciation des conditions de travail des "mondine". Il est vrai que le choix des acteurs - Silvana Mangano en tête, Doris Dowling, Vittorio Gassman, Raf Vallone,  - n'est pas pour rien dans la starisation et l'érotisation du film. Mais pourquoi un film "engagé" devrait-il renoncer à ce qui constitue, pour beaucoup, un des atouts majeurs du cinéma. 

 

Le regard que l'on peut porter aujourd'hui sur le film de De Santis est forcément influencé par l'évolution de la société, en particulier quand il s'agit de montrer le corps des femmes. Si l'utilisation que fait De Santis de certains cadrages, de certains gros plans risque de faire lever plus d'un sourcil, il suffit pourtant de se souvenir que le film a été tourné en 1948; ces femmes sont jeunes pour la plupart, belles et surtout solidaires. N'est ce pas cela qui importe ?  Et dans la réalité, c'est bien par leur détermination que les "mondine", contractuelles ou clandestines  ont obtenu de ne pas travailler plus de 8h par jour. 

https://www.youtube.com/watch?v=xih-NDc-168

https://fr.wikipedia.org/wiki/Mondina 

27 juin 2026

Mercè Rodoreda, Le Jardin sur la mer

Le livre n'est pas récent (1967), mais il vient d'être publié  (2025) par les éditions Zulma qui permettent ainsi au lecteur de découvrir une voix originale, celle de Mercè Rodoreda, écrivaine catalane et celle du jardinier à qui elle confie la narration du roman. 

 

C'est en effet le vieux jardinier, qui porte sur les habitants de la somptueuse demeure et leurs nouveaux voisins, le même regard attentif que sur les plantes dont il s'occupe. Ni drame, ni grande tragédie. De toute façon le couple qui possède la maison ne vient qu'en été; et le jardinier n'est qu'un observateur lointain de la vie de ces gens fortunés qui ont tout pour être heureux mais ne le sont pas ... 

Le roman de Mercè Rodoreda n'est fait que d'apercus, de bribes, de fragments, c'est au lecteur de deviner ce que le jardinier n'a pas vu, pas entendu, pas compris; c'est au lecteur de se laisser porter - ou pas -  par l'atmosphère vaguement désenchantée de ces étés catalans, qui laisse entrevoir un monde en train de disparaître. Il y a dans ce Jardin sur la mer, et l'accumulation des petits riens qui disent beaucoup,  quelque chose qui fait penser à Fitzgerald, ou mieux à Tchekhov. Le bonheur était là, à portée de la main, mais personne n'a su le saisir.

Une année italienne

 J'ai eu un peu de mal à entrer dans le film. Cette jeune suédoise qui débarque dans un lycée italien où l'anglais est la langue commune ... qui plus est, seule fille dans une classe de garçons ... c'est un peu difficile à admettre. Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ! Ajoutez un certain nombre de clichés sur la drague à l'italienne et les blagues de potache ... cette année scolaire (titre d'origine) me paraissait mal engagée. Mais lorsque les relations entre Fred, la suédoise, et ses trois copains de classe se précisent, le films de Laura Samani gagne - un peu - en profondeur, bien que les développements de cette amitié-amoureuse soient finalement assez attendus. 


25 juin 2026

Christian Boltanski, Le Trait de côte

 

Ce n'est pas tout à fait le hasard qui me fait choisir en ce moment des livres comme Le trait de côte de Christophe Boltanski ou Kolkhoze d'Emmanuel Carrère. Ce qui m'intéresse dans scs récits familiaux ce sont  moins les faits rapportés ou l'intimité des personnages que la façon dont l'histoire est racontée. 

Boltanski part d'une photo, d'un lieu, (Barfleur en Normandie) d'un personnage, douanier de son état, et à partir de là, aidé de quelques lettres et poèmes, l'écrivain  décline l'histoire d'une famille. Sa famille ? Sans doute. Mais ce pourrait aussi bien être une famille fictive. On s'intéresse bien sûr à la destinée individuelle des personnages, mais plus encore à ce que leur trajectoire dit de la société française à un moment donné de son histoire : Ernest, Madeleine, Albert... sortis de leur anonymat pour dire comment des individus s'inscrivent dans une Histoire qui souvent les dépasse. Boltanski entraîne son lecteur dans son envie de savoir, quitte à le perdre parfois dans des détails superflus bien qu'essentiels à ses yeux. 

Le livre d'Emmanuel Carrère, procède un peu de la même façon, mais l'histoire est plus documentée et surtout trop récente pour n'être pas subjective. Il y a chez Boltanski l'épaisseur du passé qui permet de mettre à distance les faits. Pas chez Carrère dont on sent que le récit est motivé à à la fois par une rancoeur vis à vis de sa célèbre mère, et la fierté d'un héritage mondain et intellectuel. Du coup, j'ai laissé tomber ma lecture. 

23 juin 2026

Le garçon qui faisait danser les collines

Le garçon qui faisait danser les collines est un film de festival, oui sans doute. Avec plein de maladresses. C'est vrai aussi. Mais j'ai un faible pour ce type de film : maladroit, tourné à l'arrache, mais tellement plus sympathique que les grandes machines hollywoodiennes. Georgi M. Unkowski abuse un peu des gros plans j'en conviens, sa maquilleuse a parfois la main lourde, et les acteurs sont souvent un peu gauches, pas vraiment pro, mais peu importe. On sent, de la part du réalisateur, une telle envie de raconter une histoire avec des images, qu'on se laisse facilement emporter par ces deux gamins en deuil de leur mère, quelque part dans un village paumé des Balkans. La vie y est rude et il est quasiment impossible d'échapper aux traditions ... Il suffit pourtant d'un téléphone et de deux enceintes pour lancer la musique et imaginer une autre façon de vivre.

Alors oui, il y a suffisamment d'idées dans ce premier film pour que l'on ne décroche pas une minute, même si on se doute dès le début que tout va s'arranger et que l'harmonie, un moment détruite, sera rétablie. DJ Ahmet, le titre original, est sans doute un film sur la résilience, mais plus encore sur l'attention portée aux autres. On appelle cela l'altruisme je crois ? 


 

15 juin 2026

Adrien Fregosi au Magasin

C'est à Sète que j'ai découvert Adrien Fregosi et le voici exposé au Magasin, le Centre National d'Art contemporain de Grenoble. L'occasion de reprendre le chemin de ce lieu pour vérifier si, oui le travail de cet artiste m'intéresse vraiment. 

Il est toujours difficile de dire pourquoi on aime ou on n'aime pas le travail d'un artiste. Il y a bien sûr des explications rationnelles, techniques, historiques comme on en trouve dans les livres d'histoire de l'art. Parfois, les raisons sont plus personnelles, intimes sans doute, et les mots permettent pas de comprendre pourquoi ces "tableaux" -  le plus souvent quelques traits  sur papier et des couleurs qui ont tendance à dégouliner - touchent plus que des oeuvres connues et reconnues. 

 

 

Des personnages, des hommes le plus souvent, une femme parfois... 

 

 

 



Et puis des chiens. Pourquoi des chiens ?

 
 

 

Comment ne pas penser au Chien de Goya, oui Goya, dont Malraux pensait qu'il représentait toute l'angoisse existentielle ? C'est trop prêter à Fregosi ? Peut-être ... 


 

14 juin 2026

Léon Tutoudjian, Poétique du Cosmos

Poétique du cosmos ? Oui peut-être, mais l'exposition actuellement présentée au musée de Grenoble est surtout l'occasion de découvrir un artiste dont j'ignorais tout. Et le parcours d'une salle à l'autre est d'autant plus intéressant qu'il retrace celui de l'artiste, toujours en recherche, toujours en évolution. Certains artistes, une fois trouvé leur point d'achèvement (ou leur point de rencontre avec le public) n'en bougent plus. Tutoujian semble avoir été toujours en mouvement; son oeuvre échappe en effet à toute tentative de classement puisqu'il a toujours été, semble-t-il, à la pointe des tendances qui ont traversé la première moitié du XXe siècle,  "privilégiant l'expérimentation permanente à la répétition des formes". Aucun risque d'ennui en visitant l'exposition puisque chaque salle est différente. 


 


Placer en regard  dans la même salle une oeuvre de Tutoudjian  et un tableau qui appartient à la collection permanente du musée (Le peintre, de Will  Baumeister)  est une invitation bienvenue à retenir un peu plus longtemps l'attention du spectateur. 


Quelle que soit la technique utilisée - ici un collage, Tutundjian parvient toujours à un équilibre des lignes, des formes et des couleurs. 

 

 
Plusieurs tableaux sont présentés et mis en valeur sur des murs colorés, un turquoise bien précis que mon appareil photo n'a pas été capable de restituer. Du coup j'ai même supprimé le cadre pour mieux me glisser dans le tableau, jusqu'au bout du fil rouge. 
 

Il serait dommage de se contenter de cet aperçu sans aller voir en vrai à quoi ça ressemble. Clôture de l'exposition le 30 août, cela laisse du temps ! 
  
 

13 juin 2026

L'être aimé


 Aller voir un film parce qu'on aime bien l'acteur n'est peut-être pas une bonne idée. Parce que j'ai été très déçue par le film de Rodrigo Sorogoyen que j'ai trouvé très brouillon. Mettre en scène une relation conflictuelle entre un père et sa fille en les plaçant d'office dans une position de dominant et de dominée, puisque le père est le réalisateur et la fille l'actrice, n'est sans doute pas une bonne idée. D'autant que l'on ne sait plus trop bien s'il s'agit de montrer, genre documentaire, comment travaille une équipe de cinéma, ou s'il s'agit de s'intéresser à la relation entre un père, qui essaye de compenser son absence et ses négligences, et une fille pleine de rancoeur et de colère. Sorogoyen n'a pas vraiment choisi, d'où le côté brouillon du film, aggravé par un abus de gros plans et une mise en scène chaotique supposée représenter l'embrouillamini psy.  Bref je me suis copieusement ennuyée. 

12 juin 2026

Joan Samson, Délivrez-nous du bien

 Le roman a été publié en 1976 aux Etats-Unis, mais 50 ans plus tard, il n'a rien perdu de son intérêt, au contraire. Parce que si l'histoire a un côté un peu rétro  - une famille de fermier quelque part dans le New Hamshire -  elle parle bien d'aujourd'hui.  

Dans la famille Moore il y a Mim et John, leur fille de 4 ans et Ma, la grand-mère. On travaille dur à la ferme et l'on y vit comme on a toujours vécu. On connaît ses voisins et il ne se passe jamais rien à Harlowe, jusqu'au jour où Perly Dunsmore s'installe au village et propose au habitants de les débarrasser de leurs vieilleries pour les vendre aux enchères ; l'argent servira à recruter des adjoints au shérif. Chacun y trouve son compte, et bientôt le succès des enchères se propage aux alentours. Oui mais ... peu à peu le système déraille, le grenier une fois vidé, la grange aussi, il faut quand même fournir des objets : tous les jeudis les sbires de Perly viennent réclamer de quoi remplir leur camionnette, y compris les objets, les ustensiles, les outils que les More utilisent quotidiennement.  De semaine en semaine, voilà la famille dépouillée de tous ses biens. Ils ont dit oui,  ils ont accepté, ils aimeraient maintenant dire non, mais ils  sont menacés, ils ont peur ... 

Le système que décrit Joan Samson est bien connu, mais ici le racket n'est pas le fait de mafieux. Perly Dunsmore est un citoyen ordinaire. Et pourtant ça marche. Parce que personne ne résiste, parce que ceux qui ont dit oui au début sont désormais pris dans un engrenage; trop intimidés par ceux qui abusent d'eux, trop effrayés, pour s'opposer et surtout trop attachés à leur terre pour simplement fuir. 

 Joan Simpson n'a écrit qu'un seul roman; difficile de dire ses intentions lorsqu'elle l'a écrit : faire l'éloge d'une vie rurale simple et honnête ? montrer l'opposition entre les rats des villes et ceux des champs ?  Sans doute, mais j'ai lu ce livre comme une fable politique. Lorsque surgit un système oppresseur, il est impératif d'en prendre conscience et de s'y opposer dès le début. Après il est trop tard... Et, sans en avoir l'air, l'écrivaine sait parfaitement accumuler les détails, apparemment insignifiants pour faire monter la tension et créer chez le lecteur un horizon d'attente toujours déçu... jusqu'à l'éclat final.  

11 juin 2026

Bernard Descamps, Là où souffle le vent

L'exposition est en place depuis un certain temps déjà. Et l'affiche proposée par le Musée de Grenoble était particulièrement attirante pour une "voileuse" ! Je n'ai donc pas été déçue, loin de là, et si j'ai particulièrement appréciée la série de photos partagées équitablement entre le ciel et la mer, je n'ai pas été indifférentes aux photos de futaies, où les troncs d'arbre parfaitement alignés dessinent les barreaux d'une cage ... 

 

 Bernard Descamps a beaucoup voyagé et ses photos décrivent le monde, mais sans folklore ni pittoresque de carte-postale. Comme dans cette photo, où le photographe s'intéresse moins au visage du jeune berger qu'au mouvement du vent dans l'étoffe, au drapé, à l'enroulé. Une tentative pour saisir ce que l'instantané de la photo nécessairement fige. Le souffle du vent, mais aussi l'instant devenu éternité. 

 

https://www.bernarddescamps.fr/ 

https://www.museedegrenoble.fr/uploads/ 



10 juin 2026

Javier Sebastian, Le Cycliste de Tchernobyl

 Voilà un roman tout à fait surprenant, publié par Javier Sebastian. Javier Sebastian est espagnol, mais c'est à la catastrophe de Tchernobyl qu'il s'intéresse et en particulier à Vassili Nesterenko. 

Vassili Nesterenko n'est pas un personnage inventé; c'est, ou plutôt c'était puisqu'il est mort en 2008,  un physicien biélorusse qui a dirigé pendant 10 ans l'Institut de l'énergie nucléaire de l'Académie des sciences de Bielorussie. Après la catastrophe de Tchernobyl, il a consacré son temps et son énergie à mesurer les effets des radiations à long terme sur la population et à alerter les autorités nationales et internationales sur les conséquences de l'accident nucléaire. 

Le récit que fait Javier Sebastian des premiers moments de l'explosion et de ses suites est tout à fait...glaçant; on reste sidéré par la chaîne d'erreurs commises à la suite les unes des autres qui ont provoqué la catastrophe, mais aussi par les actes de bravoure commis par ceux qui ont tenté d'y remédier. Les médias ont couvert l'événement en son temps, et continuent occasionnellement d'en parler, mais la forme romanesque choisie par l'écrivain, permet sans doute à beaucoup de lecteurs, sans connaissances scientifiques particulières, d'accéder aux explications techniques, mais surtout de découvrir les comportements de ceux qui de près ou de loin ont été touché par la tragédie.  Des comportements souvent étonnants qui vont du déni pur et simple à l'héroïsme discret. La palette des comportements humains est infinie !  Le roman se lit parfois comme une dystopie, tant la situation paraît irréelle et pourtant bien peu a été inventé. Et l'on se surprend parfois à sourire malgré tout, parce que Javienr Sebastian a su conserver dans les pages de son roman,  un peu de poésie et un peu de tendresse. Un peu d'humanité. 


 

09 juin 2026

Sea, Pop & Sun

Pour accéder à la fondation Carmignac, il y d'abord le ferry, puis un chemin poussiéreux qui monte un peu. Mais à côté, il y a la mer, le ciel, les bateaux ... 

Et des fleurs roses au bord du chemin ... 

On entre dans la Fondation, les pieds nus...  et tout s'apaise. Le bruit de l'eau dans la première salle, la fraîcheur de l'eau (et de l'air conditionné !). Très vite les couleurs s'imposent dans les oeuvres, un arc en ciel de couleurs, c'est gai, drôle souvent.  SEA, POP & SUN, l'exposition présentée à la fondation Carmignac recrée l'esprit des années 60, en Californie où tout a commencé : une nouvelle liberté, une nouvelle façon de voir la vie, de regarder le monde ... Non, pas de nostalgie, mais une exposition rafraîchissante, pétillante, et une playlist à la hauteur : à chaque salle son thème et sa musique !  Un voyage dans le temps, un bref retour à l'insouciance, avant de quitter l'île pour retrouver le continent et la tristesse du présent. 



 

08 juin 2026

The New West

D'un côté, elle est blonde, une longue crinière blonde; de l'autre côté, le crâne rasé. Maquillée comme un camion volé, trop décolletée, pantalon trop moulant, trop tout et passablement vulgaire. Mais Tabatha Zimiga est une femme hors du commun. Une vraie personne, pas un personnage inventé. Aussi doué avec les chevaux qu'avec les adolescents paumés qu'elle héberge. Veuve depuis un an, elle tient à bout de bras ce ranch du Sud Dakota.

Le film de Kate Beecroft tient plus du documentaire que du film de fiction et il est évident que la réalisatrice a été fascinée par les lieux et surtout par les gens dont elle a partagé la vie pendant trois ans. Cette fascinationn se traduit dans sa mise en scène, une succession de scènes souvent filmées à l'épaule, beaucoup de gros plans, un montage trépidant, quelque chose de brut dans sa façon de filmer qui correspond bien au milieu qu'elle décrit. Les propos sont crus, les gestes vifs, les émotions fortes. Elle suggère plus qu'elle ne dit, elle montre la violence des rodéos, une violence choisie, mais aussi les conditions de vie difficiles de ces gens trop démunis pour avoir un avenir, une violence subie. Et malgré tout Tab et sa bande de mômes continuent d'avancer et même de rire. Continuent surtout de dompter et de monter des chevaux à travers les paysages sauvages du Sud Dakota, plans larges pour changer, avec parfois, un survol des Badlands. Pour le seul plaisir des yeux !b 

05 juin 2026

Anna Bailey, Derniers jours sauvages

 D'abord planter le décor : le Sud de la Louisiane, lorsque le Mississippi prend ses aises et n'en finit pas de s'étaler de bayous en bayous... Une petite ville de rien du tout, où tout le monde se connaît, où le passé revient sans cesse hanter le présent. Loyal May, qui a quitté Jacknife, pour devenir journaliste, revient dans la ville de son enfance pour s'occuper de sa mère. Mais rapidement, c'est d'un meurtre dont elle devra s'occuper, celui de sa meilleure amie, dont on vient de retrouver le cadavre flottant entre deux eaux.

Rien de très original pour ce début de roman, mais Anna Bailey rend de façon très convaincante, l'atmosphère poisseuse  - et passablement haineuse - des lieux. Car Cutter Labasque et ses deux frères ne sont pas en odeur de sainteté dans la petite ville. Officiellement la famille survit grâce à la chasse aux alligators, mais l'isolement des lieux est propice à toute sortes de trafics, et les soupçons vont bon train.

Jeune écrivaine - Derniers jours sauvages est son deuxième roman -  Jane Bailey n'a peur de rien et inscrit son roman dans la lignée du Noir rural mâtiné de Gothique sudiste car bien sûr, ici, on croit autant au diable et à ses maléfices qu'à un dieu quelconque, et la violence fait partie du quotidien de tous, pas seulement des trafiquants de drogue. Malgré tout on s'attache rapidement à Cutter et à ses deux frères, considérés comme des gens infréquentables, des parias que dans la communauté on préfère éviter.   "Du noir, du noir et encore du noir" annoncent les éditions Sonatine. Avec ce roman, ils ont trouvé ce qu'il leur fallait ! D'autant qu'un polar, c'est souvent la meilleure façon de parler, mine de rien, de ce qui dérange dans une société. 

 

 

29 mai 2026

Russel Banks, American Spirits

Après quelques errances d'un livre à l'autre et autant d'errements, je reviens à une valeur sûre : Russel Banks. Parce qu'à son talent de romancier, il ajoute un regard critique et sans indulgence sur la société américaine, comme dans ces trois nouvelles publiées sous le titre American spirits

 

 

Malgré le titre, le livre est bien traduit en français par Pierre Furian et publié chez Actes Sud en février 2026  

 Trois longues nouvelles ou plutôt courts récits qui, contrairement au genre français, ne cherchent aucunement "la chute", ou le renversement de situation,  mais collent au plus près d'une réalité moins facile à expliquer qu'il n'y paraît. Les personnages de Banks sont des américains moyens très ordinaires. Pas de mauvais bougres, malgré leur casquette Maga, juste des gens avec leur lot de difficultés, dont la première est de ne pas vraiment comprendre pourquoi et comment le monde, dont ils étaient coutumiers a changé. L'écrivain prend son temps pour mettre en scène ses personnages, trouver des détails significatifs avant que la situation ne leur échappe et dérape peu à peu. Pas d'analyse sociologique ou politique, pas de jugement à l'emporte pièce dans ces nouvelles, juste une tentative pour comprendre pourquoi un individu se retrouve soudain avec une arme dans la main et tire. Banks ne fait preuve d'aucune indulgence vis à vis de ses personnages, mais ils use d'une précision telle que sa plume devient scalpel. Le scalpel d'un autopsiste plus que d'un chirurgien, comme s'il était trop tard pour réparer. 

28 mai 2026

Vivaldi et moi

Vivaldi est un nom d'appel, pour attirer le spectateur vers ce "biopic, historique et musical". Musical ?Oui, Historique? Oui ce qui nous vaut une reconstitution des modes et des manières du XVIIIe siècle avec force perruques et maquillages outranciers. Mais le biopic, c'est moins celui de Vivaldi que celui de ces jeunes filles orphelines enfermées à l'Ospedale della Pieta à Venise, dont on s'emploie à parfaire l'éducation musicale et surveiller la virginité, puisque c'est parmi-elles que ces messieurs de la noblesse viendront faire leur choix, moyennant une "don généreux" à l'institution. Dans ce marché aux pouliches qui ne dit pas son nom, il fallait bien une rebelle, et la voici sous le prénom de Cecilia, dont la sensibilité musicale se confond avec l'éveil de sa sensualité. 

Le film de Damiano Michieletto, est agréable à regarder, à écouter. Très classique dans sa mise en scène, féministe dans son propos, il ouvre sans doute une porte, mais vers quoi ? Que peut faire une jeune fille sans famille, sans autre éducation que musicale, et par conséquent sans revenus ? Une question - c 'est le mérite du film -  qui peut sans doute ouvrir la porte à bien des discussions.....

27 mai 2026

Charlotte Ehrli, Embrasser Kaboul


Le coup du journal intime, ou des archives retrouvées pour nous faire croire à la véracité du récit, on nous l'a déjà fait souvent depuis Rabelais. Mais ça marche à tous les coups ou presque. Et l'on croit dès les premières pages à l'histoire de cette jeune bretonne, qui au début du XXe siècle tombe amoureuse d'un bel Afghan au yeux de velours qu'elle  accepte d'épouser et n'hésite pas à suivre jusque dans son pays d'origine. La voilà donc en Afghanistan, où elle espère bien jouer un rôle étant donné la proximité de son époux avec la monarchie en place. Mais bien sûr, rien ne se passe comme elle l'avait prévu. 

Elisabeth, l'héroïne de Embrasser Kaboul est certes une femme du siècle passé, à l'esprit romanesque et aventureux; mais c'est avant tout une femme déterminée, une femme qui s'accommode de bien des situations, mais ne renonce ni à ses principes, ni à ses émotions. A l'image sans doute de bien des Afghanes d'aujourd'hui. Et c'est là tout l'intérêt du livre de Charlotte Erlih qui donne à son lecteur la possibilité d'imaginer ce que pouvait être  - et ce qu'est toujours - la vie des femmes en Afghanistan. Une vie vue par une femme occidentale, évidemment, mais c'est mieux que le silence des médias actuels sur ce pays. 

26 mai 2026

Histoire parallèles

 On accroche... ou on n'accroche pas, au dernier film d'Asghar Farhadi, parce que les fils de l'intrigue sont particulièrement embrouillés et que l'on bascule sans cesse entre le réel et l'imaginaire, d'autant que la réalité du film est déjà une fiction. On croit au début avoir à faire à un remake de Fenêtre sur cour, sous prétexte qu'une vieille écrivaine en mal d'inspiration observe avec une longue vue ses voisins d'en face. Mais Histoires parallèles m'a paru plus intéressant que le film d'Hitchcock, parce que plus complexe : en fait tous les personnages sont constamment tendus entre ce qu'ils voient et ce qu'ils croient avoir vu, entre ce qu'ils imaginent à partir d'une scène observée, ou d'un bruit entendu, entre le comportement d'un individu et la vérité, forcément déformée par leur interprétation, leurs fantasmes, leurs obsessions. Alors, comme les personnages, le spectateur se met à douter, il s'interroge sur l'écart entre la réalité et la fiction, sur les risques de déformation de la réalité, sur le pouvoir de l'imaginaire, qui finit par induire des comportements inappropriés.  Le casting - prestigieux - pouvait faire craindre un peu d'esbroufe, mais la direction d'acteurs évite de figer chaque personnage dans un rôle pour, au contraire, mettre en évidence sa capacité à n'être jamais tout à fait le même, à évoluer sans cesse. 

Faut-il voir dans cette imbroglio dont on peine à démêler tous les fils, une fable morale. sur la société du mensonge et de l'illusion dans laquelle nous vivons ?  C'est possible. Mais on peut aussi se contenter d'apprécier les tours et détours du scénario, les péripéties et les rebondissements continus qui nous font sans cesse remettre en question ce que l'on croyait avoir compris. Un jeu d'esprit, plutôt stimulant !   Que j'ai déjà envie de revoir, pour en mieux saisir toutes les subtilités.


24 mai 2026

Sans titre

PLUIAD@CB

04 mai 2026

Jean-Pierre Saez, Journal de l'Amérique


C'est la carte que j'aurais aimé trouver - mais peut-être ne l'ai je pas vue - pour mieux localiser les photos de Jean-Pierre Saez, exposées (jusqu'à demain seulement) au 3e étage de la librairie Arthaud. Parce que si chacun sait où se trouvent New York et San Francisco, Cleveland (Ohio) est sans doute plus difficile à situer. Mais surtout la carte témoigne d'une traversée en ligne droite, d'un océan à l'autre. Un itinéraire qui a été celui de beaucoup d'immigrants, et qui fait toujours rêver les voyageurs d'aujourd'hui.  Ou de demain quand le monde sera apaisé. 
Personnellement, l'absence de carte ne m'a pas vraiment gênée, parce que j'ai effectivement retrouvé dans ces séries photographiques, concentrées sur les grandes villes,  une certaine Amérique, mais une Amérique un peu conventionnelle, pour ne pa dire "cliché" puisqu'il s'agit essentiellement de photos de rues. Sans surprise on perçoit l'énergie exubérante jusqu'à l'extravagance des rues de NY, alors qu'à San Francisco, le photographe cherche à traduire ce qu'il reste de l'esprit des année 60, avec entre autres, une photo de la devanture de City Lights la librairie qui a publié Ginsberg et Kerouac, ou une autre des peintures murales de la Maison des femmes. 
Je reconnais qu'il est extrêmement difficile d'échapper à ce qui est attendu d'une exposition de photos sur l'Amérique, à ce que chacun croit savoir des Etats-Unis; je sais que le choix des sujets est forcément biaisé par une iconographie surabondante depuis des décennies J'espérais, sans doute à tort, un regard différent sur ce pays, mais ne l'ai pas trouvé. 
L'exposition accompagne la sortie du livre qui porte lui aussi le titre de Journal de l'Amérique. J'imagine que c'est dans le livre que je trouverai les explications, les motivations, les intentions derrière les images. En attendant je me suis contentée de garder en mémoire trois photos qui m'ont paru un peu moins "attendues" que les autres.  
 

 
 
 



 

Hu Anyan, Ma vie de livreur de Pékin

 

Me voici un peu perplexe devant ce livre qui n'entre ni vraiment dans la case "document", ni complètement dans la case "autobiographie". Une chose est certaine, Hu Anyan parle d'expérience, puisqu'en l'espace de quelques années il a additionné 19 boulots, tous aussi précaires que mal payés, dans un pays où le droit du travail n'existe pas (ou n'est pas appliqué). Rien de vraiment neuf pour qui a lu le livre de Jessica Bruder, Nomadland, ou vu le film que Chloé Zhao en a tiré. Avec Nomadland, on était aux Etats-Unis; ici on est en Chine et de toute évidence c'est encore pire. D'autant que l'auteur n'a pas fait une enquête journalistique, mais parle de ce qu'il connaît. La dimension autobiographique, annoncée par le titre, Ma vie de livreur à Pékin, est ce qui en constitue à la fois la force  du récit (c'est du vécu! ) et sa faiblesse parce que Hu Anyan se présente comme la personne la moins capable de résister au système, ne serait-ce que parce qu'il n'est pas totalement dénué de valeurs morales, des valeurs qui en l'occurrence en font l'employé le plus facile à exploiter. Quand, dans les dernières pages, on le voit prendre en main son destin en se tournant vers l'écriture, on est soulagé pour lui, bien que son texte m'ait paru manqué un peu de souffle. Des chroniques "pétries d'humanité et d'humour" affirme son éditeur. Humanité sans doute,  mais humour ?  De la dérision plutôt. A son encontre essentiellement. 

30 avril 2026

Hala Moughanie, Les bestioles

 Qu'est-ce qui différencie un texte littéraire d'un article de presse, d'un témoignage ou d'un essai ? Tous ces textes peuvent bien traiter du même thème, voire du même sujet, le texte littéraire est celui qui trouve une voix, une façon de dire les faits et beaucoup plus que les faits. 

Dans le livre de Hala Moughanie, le narrateur n'a pas de nom, mais dans sa tête c'est un tourbillon de pensées, d'émotions, de sensations. Le port de Beyrouth vient d'exploser. Sa petite épicerie n'existe plus. Il est dans la rue, il rentre chez lui, la ville est dévastée, les murs ont basculé, les vitres sont tombées, le sol est jonché d'éclats de verre.... C'est à travers ce personnage que l'écrivaine essaye de faire comprendre ce que c'est que de vivre dans un pays où les guerres, les conflits se succèdent, où des avions, des drones, des "bestioles" ne cessent de survoler la ville. 

Dans Les Bestioles,  Hala Moughanie, n'explique rien, mais elle fait comprendre, mieux elle fait ressentir ce que signifie vivre dans un pays dominé par la violence, dans un pays où les moments de paix ne sont que des parenthèses. Au lieu d'une diatribe, elle propose un texte poétique, drôle, empathique... et au final, très politique. Et la voix de celui qui a survécu à l'explosion du 4 août 2020 restera longtemps dans la tête du lecteur. 



 

26 avril 2026

Arles, Festival de dessin (fin)

 Triple nostalgie 
 
... nostalgie des voyages ...
 
 
  
Gabriella Giandelli, une des artistes de la collection Travel Book éditée par Louis Vuitton
(plus intéressante à mes yeux que ses sacs et ses valises !)


Nostalgie de la correspondance, des lettres écrites à la main, des enveloppes timbrées et tamponées

 
Mais je n'ai pas retrouvé le nom de l'artiste
 
 
 Nostalgie immense et permanente,  de la mer 

Dominique Goblet, Ostende

 

25 avril 2026

Arles, Festival du dessin 2026 (suite)

Et pour terminer, quelques dessins en couleurs...

 En couleurs et même en relief pour  ce dessin de Carol Rama qui date de 1969 mais n'a pas de titre.

Léon Bongrain hésite apparemment entre deux titres : La traversée des nuées (chemin des muletiers.

Quant à Tinguely, son dessin ressemble à ses machines, mais interroge  sur sa signification : infirmière  mécanique? robot soignant? 

 
Le dessin de Rosa Maria Sunki est plus subtil qu'il n'en a l'air avec sa jolie mise en abyme. Un scène d'intérieur apparemment banale mais tendance surréaliste : La naissance de l'arbre.

Petite hésitation pour le suivant, un autre Souki dans ma photothèque ? Je crois bien, mais ...