Eloge de la photographie anonyme, l'intitulé de l'exposition me faisait craindre le pire, parce que des accumulations de photos trouvées dans des brocantes, des poubelles ou sur internet, j'en avais déjà vues. Mais là, c'est différent. D'abord parce que la collection de Marion et Philippe Jacquier est tout à fait exceptionnelle par son ampleur (10 000 tirages argentiques) et couvre toute l'histoire de la photographie, mais surtout parce qu'elle est présentée intelligemment. C'est-à-dire en séries qui font chacune sens, qui racontent un moment de l'histoire de la photographie, et une histoire tout court.
Comme celle de Lucette, la voyageuse dont les photos ne représentent jamais un paysage, un monument, un objet quelconque, non sur les clichés en noir et blanc ou en couleurs, il n'y a que Lucette, Lucette et encore Lucette et je laisse les psy s'interroger sur cette obsession du "moi". Une autre série, qui date des années 30 est nettement plus poignante. Le photographe amateur a photographié les lieux où il avait embrassé sa chérie, désormais à des milliers de kilomètres. Une croix rouge ajouté sur la photo pour dire son absence, pour dire le vide. Quant au pharmacien qui a monté tout un dispositif pour photographier à
leur insu ses clients quand ils passaient au comptoir, on se demande
quelle mouche l'a piqué et il a certainement bien fait de rester
anonyme !
Les photos présentées dans la salle haute du cloitre Saint-Trophime sont parfois floues ou mal cadrées, mais c'est sans importance. Elles sont drôles, touchantes, surprenantes. Elles ne sont pas signées, mais elles en disent beaucoup sur la personnalité du photographe amateur. Et j'en ai conclu qu'une photo isolée est moins parlante qu'une photo constitutive d' un ensemble. D'où l'intérêt des séries.