27 août 2025

Arles 2025 : La collection Marion et Philippe Jacquier


Eloge de la photographie anonyme, l'intitulé de l'exposition me faisait craindre le pire, parce que des accumulations de photos trouvées dans des brocantes, des poubelles ou sur internet, j'en avais déjà vues. Mais  là, c'est différent. D'abord parce que la collection de Marion et Philippe Jacquier est tout à fait exceptionnelle par son ampleur (10 000 tirages argentiques) et couvre toute l'histoire de la photographie, mais surtout parce qu'elle est présentée intelligemment. C'est-à-dire en séries qui font chacune sens, qui racontent un moment de l'histoire de la photographie, et une histoire tout court. 


Comme celle de Lucette, la voyageuse dont les photos ne représentent jamais un paysage, un monument, un objet quelconque, non sur les clichés en noir et blanc ou en couleurs, il n'y a que Lucette, Lucette et encore Lucette et je laisse les psy s'interroger sur cette obsession du "moi". Une autre série, qui date des années 30 est nettement plus poignante. Le photographe amateur a photographié les lieux où il avait embrassé sa chérie, désormais à des milliers de kilomètres. Une croix rouge ajouté sur la photo pour dire son absence, pour dire le vide. Quant au pharmacien qui a monté tout un dispositif pour photographier à leur insu ses clients quand ils passaient au comptoir, on se demande quelle mouche l'a piqué et il a  certainement bien fait de rester anonyme !  

Les photos présentées dans la salle haute du cloitre Saint-Trophime sont parfois floues ou mal cadrées, mais c'est sans importance. Elles sont drôles, touchantes, surprenantes. Elles ne sont pas signées, mais elles en disent beaucoup sur la personnalité du photographe amateur. Et j'en ai conclu qu'une photo isolée est moins parlante qu'une photo constitutive d' un ensemble. D'où l'intérêt des séries. 

* Petite note à l'intention des Grenoblois : la collection de Marion et Philippe Jacquier a été rachetée par Antoine de Galbert pour en faire don au musée de Grenoble.  Bientôt sur les cimaises du musée ???

Arles 2025 : Construction, déconstruction, reconstruction

Les clubs photo mènent à tout. Le FCCB  (Foto Cine Club Bandeirante) de Sao Paolo était un club de photographes-amateurs, qui, entre 1939 et 1964  ont su saisir les tendances architecturales et esthétiques du Brésil et son goût pour la modernité (lBrasilia, Niemeyer, cinema novo ...  ), juste avant que ne s'installe une nouvelle dictature. 

 
Les photos présentées sont toutes de petit format, en noir et blanc,  avec parfois, un agrandissement peint directement sur le mur de la galerie. 

 

Le modernisme se lit, entre autres,  dans une préférence marquée pour les formes géométriques...

 

  
qui n'exclut pas l'humain pour autant (enfin pas totalement !). 
 
 

 

La photo la plus remarquable, la plus séduisante est sans doute celle qui sert d'affiche à l'exposition, une série de parallèles et de diagonales qui font presque oublier qu'il s'agit d'un escalier. Une photo de José Yalenti (1950)


Mais ma préférence va, peut-être, vers celle de la chaise et du parapluie. Pourquoi ? Parce que c'est le début - ou la fin - d'une histoire. Une histoire à inventer bien sûr. 

Une photo dont j'ai bêtement oublié de noter l'auteur. 


 https://www.rencontres-arles.com/fr/expositions/view/1616/constructiondeconstructionreconstruction

26 août 2025

Arles 2025 : Jean-Michel André

Par qui, par quoi commencer, sachant que la version 2025 des rencontres d'Arles a été particulièrement riche et que la diversité des expositions a de quoi satisfaire toutes les curiosités. A chacun de tracer son chemin entre les lieux d'exposition familiers et ceux qui sont à découvrir parce qu'ouverts pour la première fois. Plus que jamais, m'a-t-il semblé, les expositions proposées cette année permettent de s'interroger sur les sens  (les sens ? l'essence ?) de la photographie, sur ses objectifs, sur son intérêt, esthétique, documentaire, provocateur. Sur le "pourquoi?"  plus que sur le "comment?" ... 

Illustrateur et photographe, Jean-Michel André présente une série de photos intitulée Chambre 207. Le 5 août 1983 son père et sa compagne ont été assassinés dans leur chambre d'hôtel,  alors qu'il dormait dans la chambre à côté. Il avait 7 ans et le traumatisme a effacé les souvenirs qu'il aurait pu en garder. Comment parler d'un "fait divers" aussi sanglant (8 morts au total) que sordide  ? Comment le restituer alors qu'on en a perdu la trace ?  

Dans une interview à la revue AMA (art media agency), Jean-Michel André explique comment il a travaillé, quelles recherches il a fait et comment il a élaboré ce projet. " C'est un projet qui relève autant de la reconstitution que de la reconstruction". Valeur thérapeutique de la photographie ? Pas seulement parce qu'il ajoute " J'interroge aussi les limites de l'image. Qu'est-ce qu'on peut montrer ? Pourquoi ? Comment ? Et pour qui ?  [...] Comment transformer l'horreur pour en faire une oeuvre.  

 
Je ne crois pas que mes photos rendent bien compte du dispositif qui permet de préserver le visiteur de la réalité des faits.  Une mise à distance à travers des caches, des ouvertures dans une cloison, une alternance de photos sombres, dépouillées, plus ou moins suggestives ....
 
 
 
D'autres plus lumineuses pour évoquer le temps d'avant, celui des vacances et de la vie
 
 

... images inventées pour la plupart parce que la fiction est parfois le meilleur moyen d'appréhender la réalité lorsqu'elle est trop dévastatrice. 

 La photo comme art de la suggestion ... 



Valeurs sentimentales

Que dire d'un film au demeurant excellent, de surcroît primé à Cannes, scénario bien ficelé, mise en scène dynamique, acteurs parfaits ... qui ne m'a pas passionnée, voire ennuyée? Rien sans doute, si ce n'est que les histoires de famille, les relations compliquées et les psychologies embrouillées me font bailler. 


25 août 2025

Macadam à deux voies

Dans Coyote, Sylvain Prudhomme, mentionnait plusieurs titres de livres ou de films dont il retrouvait le souvenir et sans-doute l'atmosphère alors qu'il longeait la frontière qui sépare le Mexique des Etats-Unis. Voilà pourquoi j'ai été emprunter à la bibliothèque un des films dont il faisait l'éloge et dont j'ignorais tout. Macadam à deux voies de Monte Hellman, sorti en 1971. Un film étrange vraiment. Qui ne ressemble à aucun autre et qui s'inscrit pourtant dans une histoire du cinéma américain très années 1970. 

 

Macadam à deux voies a quelque chose d'un road movie archétypal, parce que tout commence avec deux fondus de mécanique qui bricolent leur Chevrolet  1955, une vieille voiture qui ne paye pas de mine, mais gonflée à bloc. Il participent à des courses clandestines, roulent sans véritable but, embarquent une autostoppeuse, et acceptent le défi proposé par le conducteur d'une Pontiac GTO flambant neuve : rejoindre Washington DC sans emprunter les autoroutes : 3000 km en gros, depuis le Nouveau-Mexique où ils se trouvent.  Pontiac ou Chevrolet, qui arrivera le premier ? 

Oui mais voilà, très vite on s'aperçoit que l'enjeu du film est ailleurs, parce que l'objectif - traverser l'Amérique d'Ouest en Est est moins important que ce qui se noue entre les personnages. Qui parlent peu, mais tout dans leur attitude traduit le refus ... même pas, plutôt l'indifférence vis à vis des normes sociales. Easy rider, auquel le film de Monte Hellman est souvent comparé portait un regard assez caustique sur la société. Dans Macadam à deux voies, il n'y a que des stations services, des garages, et la route, droite jusqu'à l'infini. Les paysages défilent, mais personne ne les regarde. Les personnages n'ont pas de nom, ils sont  du genre taiseux, dialogues a minima. L'auto-stoppeuse passe d'un siège à l'autre, d'un véhicule à l'autre, embrasse qui elle veut. Aucune explication, si ce n'est l'envie du moment. Les voitures sont des lieux clos, mais les personnages sont libres dans leur tête. Jamais road-movie n'a mieux représenté la liberté, qui ne tient pas à la traversée des espace, mais à une attitude, une façon d'accepter la vie comme elle vient et les gens comme ils sont. 

 Macadam à deux voies, échec commercial à sa sortie est depuis devenu "culte", ce qui ne signifie pas grand chose si ce n'est qu'il marque le spectateur par son étrangeté, sa radicalité. Alors même qu'il fait écho à d'autres films sortis la même année (Vanishing point de Richard Sarafian, Duel de Steven Spielberg ou ...  Les Valseuses de Bertrand Blier sorti 3 ans plus tard. Années 70, années libertaires ?

23 août 2025

Last stop : Yuma

Yuma, une petite ville du Sud de l'Arizona, à deux pas du Mexique et de la Californie, un lieu oublié du monde, mais pas tout à fait des cinéastes, puisqu'à 50 ans d'écart deux westerns y ont déjà été tournés. 3H10 pour Yuma de Delmer Dove en 1957 et son remake par James Manigold. en 2007. Yuma est aussi la ville la plus ensoleillée du monde et les étés y sont torrides. 

Il fait en effet très chaud dans le film de Francis Galuppi et l'on n'est même pas dans la ville, mais juste  dans une station-service et le restaurant attenant, un diner années 50, au bord de la route qui mène à Yuma et le désert tout autour. Un décor à la Bagdad café pour un film de braquage qui a du mal à se prendre au sérieux, et c'est ce qui en fait le charme. Les pompes à essence sont vides, le camion citerne est en route, en attendant il n'y a rien d'autres à faire que de se réfugier à l'intérieur du diner. Le pompiste (énorme), la serveuse (aimable), le représentant de commerce (timoré), un couple âgé (ramollo), un autre couple (jeune)  deux braqueurs, un apprenti policier... Des personnages hétéroclites, mais bien vus, des dialogues à la banalité ciselée, un film lent qui prend le temps de faire monter la tension et maintient le spectateur dans l'attente de l'événement déclencheur inéluctable, qu'il persiste à imaginer, et que le réalisateur persiste à déplacer jusqu'à ... Last stop Yuma, une pochade, un film insolite et réjouissant. Parfait pour finir l'été.  

 

22 août 2025

Cairns


La quête de ces deux hommes, à la la recherche d'une femme disparue depuis plus d'un an, dans les montagnes norvégiennes, froides, brumeuses, austères n'est pas inintéressante et les efforts de l'écrivain pour maintenir son roman à la limite de la réalité et du fantastique ou du moins de l'étrange sont  certes méritoires, mais le résultat est un roman pas totalement abouti, un peu plat qu'on finit par lire par facilité plus que par passion. 
J'avoue aussi qu'une collection qui fait de la montagne plutôt que de la littérature son premier objectif me laisse pour le moins perplexe, ne serait-ce que parce qu'elle restreint forcément son champ de lecteurs potentiels. 

 

Arles 2025

 
Arles ... oh là, tout doux, laissez moi arriver. 
Laissez moi trier, classer, archiver et trouver ce qui surnage de ces milliers de photos vues en si peu de temps. 






 

The day of the locust

Après avoir chroniqué Gangs of Taïwan, j'avais été étonnée de voir l'écart entre le titre français et le titre anglais Locust. Je m'étais demandé s'il y avait un rapprochement quelconque à faire avec Day of the locust  (Le jour du fléau) de John Schlessinger. Un tour en bibliothèque et un DVD plus tard, la réponse est : pas vraiment ! Le sort des petits restaurateurs de Taïwan bousculés, éliminés par la mafia locale n'a pas grand chose à voir avec les aspirations d'une jeune starlette de Los Angeles si ce n'est l'irréversible et prévisible cheminement vers la catastrophe finale. Qu'importe. Je n'ai pas regretté le temps passé devant mon écran parce que le film de Schlessinger, sorti en 1975 est une charge totale, brutale et réjouissante contre Hollywood qui se termine effectivement par une sorte d'apocalypse spectaculaire. Pas très étonnant que les studios n'aient pas apprécié le travail du réalisateur et que le film n'ait eu qu'un succès relatif. Les acteurs y sont pourtant excellents en particulier Karen Black, happée par le mythe hollywoodien et Donald Sutherland en amoureux transi capable du pire déchaînement. Et si Schlessinger est parti du roman de Nathanael West pour réaliser son film, il s'est aussi inspiré des personnages les plus torturés de Goya dont on voir passer ici et là, - et très rapidement - quelques figures cauchemardesques. 

Et me voici avec un programme tout tracé : retrouver les tableaux de Goya dont s'est inspiré le cinéaste,  lire le roman de N. West, voir ou revoir d'autres films de Schlessinger comme Macadam Cowboy (1969 et Marathon Man (1976) ... 

14 août 2025

Jeunesse

 La jeunesse chinoise ! Pas celle de Pekin ou de Shanghaï, meilleurs clients des boutiques de luxe et des boîtes de nuit. Non, la jeunesse à laquelle s'intéresse Wang Bing dans ce film est celle qui travaille dans l'industrie textile. Des ateliers exigües et bruyants, où le ménage ne semble jamais fait, pas plus d'ailleurs que le nettoyage des rues où travaillent des jeunes venus de la campagne, logés dans des dortoirs où l'espace alloué à chaque individu ne dépasse pas la surface de son lit... Le réalisateur montre sans pathos inutile les conditions de travail et les conditions de vie de ces ouvriers du textile que ne défend aucun syndicat parce qu'aucun  de ces jeunes gens ne songerait à se plaindre tant leur travail leur est indispensable. Il les filme aussi lorsqu'ils rentrent chez eux à l'occasion du nouvel an chinois. 

Jeunesse est un documentaire sans commentaire, parce que les images parlent d'elles-mêmes.  Certes, le propos de Wang Bing n'est pas totalement nouveau car les médias ont depuis longtemps dénoncés les conditions de travail des ouvriers chinois, mais en prenant son temps et en filmant ses personnages au plus près, le cinéaste crée chez le spectateur un sentiment de proximité sur lequel repose en fin de compte la force du film. 


12 août 2025

Cédric Gras, Les Routes de la soif

 

Hasard heureux des lectures : il n'y a pas longtemps je remontais le Danube depuis son embouchure jusqu'à sa source (Emmanuel Ruben); j'ai ensuite longé la frontière américano-mexicaine d'Ouest en Est (Sylvain Prudhomme), et me voici en train de remonter l'Amou-Daria depuis la mer d'Aral, jusqu'au glacier Fedchentko, sa source supposée. L'occasion de traverser ou de longer plusieurs pays d'Asie centrale, Ouzbetiskan, Turkmenistan, Tadjikistan. L'auteur des Routes de la soif un géographe, familier de ces régions, se désole et s'inquiète de l'assèchement de la mer d'Aral qui s'explique en partie par la culture intensive du coton imposée par les soviétiques du temps de l'URSS. Mais ce n'est pas la seule explication parce que les pays riverains ont sans vergogne creusés des canaux pour détourner l'eau du fleuve pour leurs propres besoins. 

 Les Routes de la soif est bien un récit de voyage, mais c'est aussi un enquête dont les conclusions n'ont rien de réjouissant.  Ce qui en revanche m'a amusé, c'est que l'auteur, un inconditionnel de la montagne et des hauts sommets, qui a  déjà consacré un livre aux Alpinistes de Staline et un autre aux Alpinistes de Mao, ne se sent vraiment pas à l'aise dans les plaines désertiques de l'Ouzbekistan et ne cache pas son ennui devant, les surfaces horizontales,  les horizons plats, la monotonie des couleurs, pour retrouver tout son enthousiasme dès qu'apparaissent les sommets du Pamir ! Le monde pour lui se doit d'être vertical !

Je ne sais pas quelle seront mes prochaines lectures, mais ces trois voyages m'ont déjà offert de beaux dépaysements. Et pas mal d'informations sur l'état du monde parce que leurs auteurs n'ont pas fait du voyage une fin en soi, mais un moyen pour mieux comprendre "l'usage du monde". 

 

08 août 2025

Sylvain Prudhomme, Coyote

Pas un roman, pas un reportage non plus, non, Coyote est un livre qui n'entre dans aucune case et c'est ce qui en fait tout l'intérêt. Sylvain Prudhomme, qui a déjà une dizaine de romans à son actif, décide de faire du stop le long de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique - au plus près du fameux mur d'acier et de barbelés -  depuis Tijuana (Californie) jusqu'à Brownsville (Texas), du Pacifique au Golfe du Mexique. Un peu plus de 2500 km au final, avec tous les aléas de l'auto-stop. Inutile de dire qu'il poireaute parfois longtemps avant d'être pris par un conducteur, mexicain ou américain d'origine mexicaine le plus souvent, plus rarement par un Blanc et encore plus rarement par une femme.  

Coyotte n'est pas à proprement parler un récit de voyage,  car ce ne sont pas les paysages qui motivent l'écrivain, mais les gens. En effet, Sylvain Prudhomme s'est efforcé de transcrire au plus près les conversations de ceux qui l'ont pris en charge, dans leur voiture, leur pick-up, leur camion.  Autant de voix, autant de points de vue, autant de vies différentes.  Comme autant d'instantanés mis bout à bout qui finissent par faire le portrait d'une certaine Amérique, pas la plus riche, pas la plus cultivée, pas la plus misérable non plus, ni la plus "dispectable". L'Amérique des frontières.  Et lorsque le conducteur dépose son passager, Sylvain Prudhomme sort son Polaroid pour un portrait, une façon d'authentifier la rencontre. 

Une démarche originale pour un voyage en tout point passionnant, et au final un livre qu'on lit, un peu comme on regarde un kaléidoscope. Certains le trouveront dépaysant, d'autres sans doute y retrouveront leur propre expérience d'une Amérique aimée  ou détestée.  Et comme ni l'auteur ni l'éditeur ne se sont souciés de glisser une carte, en voilà une.  


05 août 2025

Guillaume Bresson

 Le musée de Grenoble présente pour l'été une exposition doublement intéressante. D'abord parce qu'elle permet de découvrir un artiste contemporain, Guillaume Bresson, mais comme ses oeuvres sont placées en regard d'oeuvres "classiques" qui font partie de la collection du musée, le parcours dans les galeries permet de porter un regard neuf sur des tableaux que l'on croyait connaître. Un regard en quelque sorte décapé. 

 

Guillaume Bresson s'inscrit dans une tendance qui est celle du retour à la peinture sur chevalet et au figuratif. Ses techniques, si elles ne sont pas exactement les même, s'inspirent et se rapprochent de celles des artistes du XVIIe ou XVIIIe siècle, jusqu'à la composition même de certains tableaux, mais les scènes qu'il représente, les thèmes qu'il choisit, n'ont rien de religieux; pas de glorification historique non plus; on pourrait sans doute parler de scènes de genre, cette façon de représenter les lieux et les gens ordinaires, mais dans ses tableaux, rien n'est figé. Ce qui domine c'est le mouvement, les affrontements d'individus dans des espaces souvent clos, bétonnés. Des scènes de rues aussi. Une façon de contraindre le spectateur à regarder en face une réalité sociale dont nous détournons trop souvent nos regards. 

 

 Guillaume Bresson utilise beaucoup de couleurs sombres, de gris. Mais dans le portrait de l’activiste LGBT Adam Eli ... il fait un usage spectaculaire d'un violet quasi ...  épiscopal ! 


Et dans la dernière salle, dont les murs ont été repeints en orange pour l'occasion, les tableaux de Bresson  s'accommodent parfaitement avec les oeuvres "minimalistes" de Donald Judd et surtout le Flanders field de Carl André (tellement mieux mis en valeur ici que dans le sous-sol où il était autrefois exposé). 



 
 Le choix des oeuvres exposées est d'une grande cohérence, mais j'avoue avoir une petite préférence pour celle de la première salle, (XIIIe/XVIe siècle), parce qu'on est d'emblée surpris, parce qu'elle est totalement incongrue dans cet environnement, peut-être aussi parce que c'est une des plus claires et des plus énigmatiques. Le chantier, on le retrouvera dans d'autres tableaux, mais les deux hommes ? Des joggeurs, des ouvriers du bâtiment surpris par la pluie ? Que peuvent-ils bien se dire ?  
 

 

Et pour la dernière image, j'avoue tricher un peu : c'est un tout petit angle d'un tableau bien plus grand, mais derrière les poteaux, derrières les rochers.... il y a la mer.  


 Exposition Guillaume Bresson au Musée de Grenoble place Lavalette, jusqu'au 28 Septembre ! 

04 août 2025

Gangs of Taïwan

 

Le film se passe bien à Taïwan, mais la menace chinoise sur Hong Kong est toujours en arrière plan. Une allusion récurrente qui donne au film de Keff, réalisateur américain né à Hong Kong sa dimension politique bien que ce soit avant tout un thriller social. Employé dans un petit restaurant, Zhong-Han le personnage principal participe le soir aux exactions commises par un gang au service d'une mafia locale. Intimidation, menaces, violences, une routine bien établie dont Zhong-Han semble s'accommoder jusqu'au jour où ...  La rencontre avec une jeune fille déterminée, le rachat du restaurant par un promoteur sans scrupule, la nécessité de prendre position, de choisir son clan : tout le film tient sur ce point de bascule d'un individu, vers le bien ou le mal.  En tablant sur le mutisme de  Zhong-Han, le réalisateur contraint son personnage à ne s'exprimer que par les expressions de son visage, par l'image donc et non par la parole et contraint aussi le spectateur à supposer,  à imaginer ce qui se passe dans la tête du personnage. Une vraie trouvaille qui donne toute sa force au film. 

 Réussir un film à dimension psychologique, social et politique sur le tempo d'un thriller, c'est plutôt pas mal pour le premier long métrage ! Mais Keff n'en restera certainement pas là. 

 https://www.semainedelacritique.com/fr/articles/a-propos-de-locust

 

 

03 août 2025

Le rire et le couteau

 3h31, oui c 'est la durée du film, celle devant laquelle on hésite. Mais une fois devant l'écran, le temps ne compte plus, parce que Le rire et le couteau est un film dense qui ne laisse pas indifférent et qui met le spectateur face à ses questionnements. Peut-être un peu trop ? Il y a en effet quelque chose de baroque dans ce film,  une surabondance de couleurs et de mouvements, une accumulation de motifs, jusqu' à l'outrance parfois, une surcharge de bizarreries, une profusion de personnages tous plus hauts en couleurs les uns que les autres,  sauf le jeune ingénieur un peu falot chargé d'étudier l'impact environnemental et social d'un projet d'autoroute. Car c'est là le prétexte trouvé par le réalisateur Pedro Pinho, pour montrer sa vision de l'Afrique ou du moins de la Guinée-Bissau, marquée comme la plupart des pays africains par son histoire coloniale et les enjeux actuels de la décolonisation. 


Je ne suis pas certaine qu'à la fin du film on ait les idées beaucoup plus claires sur le rôle des associations humanitaires ou environnementales, sur les perspectives économiques et politiques de la Guinée-Bissau et de l'Afrique en général, sur les attentes des individus happés malgré eux par le modernisme, mais au moins les questions ont été posées. Et si l'on se sent un peu perplexe à la sortie du cinéma, cela évite de se reposer sur ses certitudes. Le rire et le couteau est sur ce mpoint assez percutant.

02 août 2025

Judith Perrignon, Nous nous parlons d'un lieu où tout est fragile


 

 

Les livres de Judith Perrignon continuent de me séduire par leur intelligence, leur sens de l'humain et la clarté de l'écriture. Son dernier livre fait une fois de plus la preuve de ses qualités, de journaliste au départ et surtout d'écrivaine. 

Rachid est un homme de 88 ans, rencontré à l'occasion d'un atelier d'écriture dans un centre d'hébergement d'urgence. Une vie commencée sous les bombes américaines en Algérie, poursuivie en France, à Marseille, Saint-Etienne, Belfort, Paris ... une ville trimballée à droite et à gauche jusqu'à ce foyer où il a trouvé refuge. Une vie avec des rêves, comme toutes les vies, mais encore plus de déceptions, une vie qu'il faut accepter malgré tout. De cette vie Rachid ne garde que des bribes, mais Judith Perrignon en fait un tout, entre mélancolie et poésie. Une centaine de pages seulement pour une vie qui, sans elle, serait passée inaperçue. Comme tant d'autres.