16 juin 2024

Dissidente


 Un film à la Ken Loach annonçait la critique. Oui, mais en beaucoup plus âpre. Une histoire à trois étages qui se passe au Québec, mais qui, on le comprend vite, se passe également ailleurs. Ici. N'importe où.

Commençons par le "haut", avec un directeur ? président ?  Qu'importe son titre, puisqu' il est de toute façon invisible  et que sa seule préoccupation est la rentabilité pour répondre aux attentes des investisseurs. Il met la pression sur son directeur d'usine dont le poste est en jeu puisque le premier menace de fermer l'usine. Stéphane (le directeur) n'a d'autre solution que de mettre à son tour la pression sur les travailleurs guatémaltèques, une main d'oeuvre "importée" parce que bon-marché et corvéable à merci. La démonstration des méfaits du capitalisme, peut paraître un peu facile, mais le réalisateur Pier-Philippe Chevigny est assez habile pour introduire un personnage "dissident", en l'occurrence Ariane, chargée de traduire et donc de servir d'intermédiaire entre le directeur et les ouvriers. Elle est elle-même aux abois, parce que couverte de dettes et la nécessité de garder son emploi interfère avec l'empathie qu'elle éprouve pour les ouvriers. 

La trame de ce film est simple, mais les personnages eux sont complexes et ce n'est qu'au fil du scenario que l'on découvre tous les tenants et aboutissants de la situation. Un bon film "de gauche"  ? Peut-être pas, mais un film humaniste certainement.

15 juin 2024

Les Trois Fantastiques

 Je crains que le film ne pâtisse de son titre et de son affiche, et que le jeune âge des acteurs ne le fasse basculer du côté des films "pour enfants", ce qui serait dommage. 

Oui, bien sûr, il y a quelque chose des 3 mousquetaires dans ce trio d'adolescents, qui n'aiment rien tant que foncer sur leurs vélos pour se retrouver dans une vieille cabane, au fond des bois. C'est là, dans ce refuge secret qu'ils imaginent leur vie rêvé. Un rêve bien modeste, celui de s'inscrire  à la colo. Mais voilà, à part l'un d'entre eux, dont les parents ont les moyens de payer, pour les deux autres c'est plus difficile, parce que Max, Vivian et Tom vivent dans une petite ville des Ardennes dont la dernière usine est sur le point de fermer.  Les voilà donc prêts à toutes les combines pour trouver "l'argent de la colo." Y compris celles qui impliquent Seb, le grand frère tout juste sorti de prison. Mais là, ils sont plutôt mal barrés....

Commencé comme un film plutôt gentil sur l'adolescence, le film prend rapidement des allures de thriller sur fond de réalité social.  Michaël Dichter, le réalisateur joue sur tous les tableaux et gagne l'attention du spectateur qui ne faiblit pas un seul instant : le scénario est parfaitement ficelé, les acteurs totalement crédibles  - faire jouer juste des gamins m'a toujours paru un défi pour tout réalisateur - et l'on se réjouit de voir que le principe de solidarité des mousquetaires -  un pour tous et tous pour pour un - reste toujours d'actualité.



13 juin 2024

Lorina Balteanu, Cette corde qui m'attache a la terre

Un roman traduit du roumain annonce la couverture. Mais est-ce vraiment un roman ? Sans doute,  puisque l'éditeur le dit, mais ce pourrait aussi bien être un journal, un récit autobiographique, bien que la voix qui dit "je" au début du roman soit celle d'un nouveau-né que l'on voit peu à peu s'ouvrir au monde, grandir, apprendre, faire la connaissance de sa famille, de son village... un univers qu'elle trouve bien vite très limité. Dans la Moldavie soviétique, les traditions, les superstitions du monde d'hier pèsent aussi lourd que les injonctions d'un régime qui ne connaît pas le mot liberté. Alors forcément, la petite fille  bientôt adolescente n'a qu'une envie : partir. "Je voudrais tellement partir que je serais d'accord pour naître encore une fois."

Le livre de Lorina Balteanu est un livre d'une grande sensibilité, d'une grande tendresse, d'une grande drôlerie aussi. On s'attache à cette petite fille délurée, qui sait si bien observer la nature, les animaux, mais aussi les humains et leurs façons de faire, leurs ridicules ou, plus rarement, leur grandeur. Et c'est à travers son regard naïf et sincère que l'on devine, à peine esquissé, l'arrière-plan historique. Rude et contraint. 

Cette corde qui l'attache à la terre finalement ressemble bien peu à un roman avec un début et une fin, mais il est plein de péripéties, d'anecdotes ou de grands événements. Appelez-le comme vous voulez, récit, chronique... en tout cas, il parle joliment de cette terre de Moldavie et de ses habitants. Et d'une petite fille qui n'a qu'une envie, partir dans le vaste monde !

 


 


 

 


09 juin 2024

Marcello mio

De quel côté je penche ? Plutôt du côté de ma mère ou plutôt du côté de mon père ? La question est banale et la plupart des enfants, quelque soit leur âge, se la posent un jour. Mais quand on est la fille de Catherine Deneuve et Marcello Mastroniani ... on en fait un film. Et c'est forcément plus amusant, plus glamour, plus fantasque ! Va donc pour une comédie, légère  bien que sur fond de malaise identitaire.  Mais cela ne va pas beaucoup plus loin. Parce que le film de Christophe Honoré, dans lequel la plupart des acteurs jouent leur propre rôle - à l'exception de Fabrice Luchini - semble toujours hésiter entre une version "magazine people" et une version cinéphile averti. Si bien que je n'y ai pas vraiment trouvé mon compte.




08 juin 2024

Bushman


 Un document plutôt qu'un documentaire. Traité un peu comme un film de fiction, mais ce que dit le film n'est en rien inventé. Tout au plus mis en scène. Bushman est un film difficile à  appréhender parce qu'en faisant le portrait de Gabriel  - qui a fuit le Nigeria, vit désormais à San Francisco et se retrouve piégé par les services d'immigration - il fait aussi la chronique d'une époque, celle de la fin des années 60. Bushman est donc un film social, un film politique, soudain exhumé  - il date de 1971 et n'avait jamais été projeté en France - parce qu'il pose des questions auxquelles le demi-siècle écoulé n'a pas trouvé de réponses.

04 juin 2024

Pierre-Luc Poujol au musée Paul Valéry

 Il y a des musées où l'on revient plus volontiers que d'autre. Comme le Musée Paul Valéry à Sète. Parce que du haut de la colline il domine la mer (et le cimetière marin tout à côté), parce que c'est une halte dans la verdure ... mais surtout parce qu'en dehors de sa collection permanente, il propose souvent des expositions temporaires particulièrement séduisante. 

C'est le cas ce printemps avec les oeuvres de Pierre-Eric Poujol sur le thème de l'arbre.  Des les premières salles on s'imprègne de sensations : couleurs, matières, verticalité




La peinture de Pierre-Luc Poujol n'est ni figurative, ni totalement abstraite, plutôt sugggestive. Ecorce, troncs, branches, futaies... L'empreinte des arbres plus que leur représentation. 

Le peintre d'ailleurs a renoncé aux pinceaux pour peindre avec des branches détachées des arbres. 


L'exposition est désormais terminée. Mais il y en aura sans doute d'autres, ailleurs, je ne sais pas quand. 

Et en attendant :https://pierrelucpoujol.com/

03 juin 2024

Marion Lejeune, L'Escale

 

 L'escale est un livre pratiquement sans intrigue, en tout cas un livre où l'intrigue importe moins que l'atmosphère. Un livre où on se laisse porter, où on prend le temps de s'intéresser aux personnages autant qu'aux paysages parce que les uns et les autres n'ont rien de très ordinaires. 

Tout commence par des marins sur un voilier, contraints à faire escale - on ne sait pas pourquoi, on ne sait pas pour combien de temps - sur l'Archipel, un territoire dans le Nord, du côté de la Norvège, de la Finlande.  Grigori, un des marins du Gren (le nom du bateau) suit Loukine, embarqué lui aussi sur le bateau bien qu'il ne soit pas marin; ils vont tous les deux loger chez Jon et Halle, un couple d'instituteurs. Et l'attente commence, qui durera des jours, des semaines, suffisamment de temps pour se familiariser avec les landes et les falaises comme avec les locaux,  pêcheurs de baleines occasionnels ou Alda qui récupère des oeufs d'oiseaux sauvages pour les vendre ... 

Tout dans ce roman est étrange, sauvage, mystérieux et pourtant familier. Dépaysant au début, mais très vite on se retrouve comme en voyage, parti à l'autre bout du monde. Impatient d'abord de quitter l'archipel, puis on s'y fait et l'on se dit qu'on pourrait y rester encore un certain temps....
C'est un roman d'atmosphère, comme on en lit peu, séduisant, envoûtant.

23 mai 2024

Bibiana Candia, Azucre

 

Auteurs et éditeurs semblent s'orienter de plus en plus vers des problèmes de société, ce que je ne saurais leur reprocher. Mais s'agit-il toujours de littérature ? Beaucoup de ces "romans", intéressants parce que bien faits, bien informés, sont le fait de journalistes, ou d'auteurs très motivés par leur sujet. Ils partent toujours d'une bonne intention, sensibiliser le lecteur au sort des femmes iraniennes, turques .... au sort des enfants battus, des migrants .... Les sujets ne manquent pas, ni les témoignages, ni la documentation. Mais s'agit-il vraiment de littérature ? C'est la question que je me pose depuis un certain temps et - pour moi -  la réponse est non. Ce qui m'oblige à chercher où se situe la différence. 

Le livre de Bibiana Candia me donne le début d'une réponse. Cette jeune autrice espagnole a découvert ce qui est arrivé à quelques jeunes Galiciens, embarqués pour travailler dans les champs de canne à sucre de Cuba en 1853. L'esclavage, le travail forcé est donc au coeur de ce premier roman . Azucre pourtant se détache de beaucoup d'autres romans par sa façon d'aborder le sujet, sans lourdeur, mais avec une vivacité qui permet à l'auteur de passer d'un personnage à l'autre, d'alterner les passages descriptifs avec les réflexions intérieures de ceux qui prennent peu à peu conscience du piège dans lequel ils sont tombés. La plume de Bibiana Candia glisse et virevolte, se fait allusive, suggestive, se charge d'émotion.  Malgré la lourdeur du sujet, il y a dans ce roman une légèreté qui fait sa force. Oui je sais tout cela a l'air un peu contradictoire, la lourdeur, la force et la légèreté, mais c'est l'impression que j'ai gardé de ce livre et qui me fait dire que oui, c'est de la littérature. Et pas seulement un roman à thèse. Reste à savoir si la jeune écrivaine ira au delà de ce premier livre... 



20 mai 2024

Everett Ruess, Vagabond de la beauté

Fous de nature, fous du désert, ils sont nombreux à renoncer à la société et dénoncer la vie dans les villes pour vagabonder au gré de leurs envies, seuls mais libres. Parmi les plus connus, parce qu'ils ont laissé des traces écrites derrière eux, John Muir, Edward Abbey et sans doute le plus mystérieux, Everett Ruess, un gamin qui, depuis ses 17 ans, n'a cessé d'arpenter les déserts de l'Ouest américain, seul avec ses ânes et parfois un chien, avant de disparaître 3 ans plus tard, en 1934. Etrange destinée que celle d' Evereett Rues. W.L. Rusho s'est efforcé d'en retracer l'essentiel dans un livre paru aux E-U en 1985 et récemment publié en français sous le titre de Vagabond de la beauté. 

J'aurais bien aimé avoir entre les mains l'édition américaine qui outre les lettres écrites par Everett à sa famille ou ses amis et des extraits de son journal, comprenait des photos, des reproduction de ses gravures et les cartes des terres arpentées par le marcheur solitaire. Cartes dont l'éditeur français ne s'est pas soucié, ce qui contraint le lecteur à faire lui-même la recherche sur Internet pour retracer le parcours du jeune vagabond et mesurer l'ampleur du désert où il disparu. 

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En dehors de l'énigme que pose sa disparition, le récit intéresse par la beauté des paysages décrits, mais tout autant par la personnalité de ce jeune homme à la fois si sûr de lui, de ses choix, de ses détestations, mais néanmoins plein de doute comme on peut l'être à son âge. Une personnalité hors du commun, dont le portrait mis en couverture de l'édition française, bien que réalisé par Dorothea Lange, souligne la douceur et même la mollesse plus que l'énergie et l'endurance que reflète sa correspondance. Car Everett n'avait peur de rien, ni de la solitude, ni de la pauvreté, pas même de la faim ou du froid pourvu qu'il puisse errer librement dans les paysages qu'il aimait follement. Un garçon étonnant, vraiment.  Il serait dommage de ne voir dans  Vagabond de la beauté qu'une ode de plus aux grands espaces américains et aux déserts rouges de l'Utah et de l'Arizona. Le livre reflète aussi, et ce n'est pas le moins intéressant, tous les tumultes et les inquiétudes de la jeunesse.








14 mai 2024

Border line

 Border line est un film qui peut se voir sous au moins deux angles différents. Celui de la psychologie d'un couple dont les failles se découvrent peu à peu, au cours d'un banal interrogatoire : ils sont arrivés ensemble, pour changer de vie et s'installer dans un nouveau pays, mais la décision s'est-elle établie sur des bases claires ? Avaient-ils les mêmes motivations ? Elle croyait le connaître, mais elle s'est peut-être trompée ? Voilà pour le thriller psychologique. 


J'avoue que, pour avoir un peu fréquenté les services d'immigration américains et vécu une situation vaguement similaire, j'ai savouré le côté "documentaire " du film de Juan Sebastian Vasquez et Alejandro Rojas. Vues de l'extérieur, toutes les administrations paraissent absconses, mais quand vous êtes pris dans le tourbillon d'un interrogatoire et qu'il vous faut sur le champ justifier votre présence sur le sol étranger et faire preuve de votre bonne foi sans bien comprendre le pour qui et le pour quoi de la situation, que les questions se succèdent et se répètent sans fin, il est difficile de ne pas se sentir pris au piège, vaguement coupable bien que totalement innocent. Et de maudire le zèle des agents d'immigration, qui semblent toujours avoir été choisis pour leur manque total d'humour et d'empathie. Alors je parie qu'à votre prochain passage de frontière, si vous avez vu Border line, vous serez  vous aussi un peu ... tendu !

07 mai 2024

Une affaire de principe

 Oui, non, pas tout à fait... Une affaire de principe est un film intéressant sur une affaire de corruption qui touche les plus hautes instances au sein du conseil de l'Europe et qui montre et dénonce le poids des lobbies en politique. 

C'est intéressant,  mais pas totalement passionnant.  Peut-être parce que le réalisateur, trop content d'avoir pu tourner dans les couloirs et les salles du parlement européen semble s'être montré plus soucieux de montrer les décors que d'éclairer la lanterne du spectateur parfois perdu dans la complexité du sujet. L'intention didactique est pourtant évidente : il s'agit de rien de moins que de sauver les principes de la démocratie. José Bové (alias Bouli Lanners) est à la tâche. On aimerait se dire qu'à défaut d'être absolument palpitant, ce thriller politique pourrait permettre à quelques citoyens de plus d'aller mettre un  bulletin dans l'urne le 9 Juin... mais je crains que ceux qui ont été ou iront voir le film d'Antoine Raimbault ne soient déjà des européens convaincus. Ce sont les autres qu'il faudrait pouvoir convaincre.

Une photo qui a du sens : ils sont trois à mener le combat, mais entre le député, l'assistant parlementaire et la stagiaire, devinez qui est le/la plus acharné/e ? Le député, quasi un notable du parlement, s'en tient aux grands principes de la démocratie; l'assistant, sans être totalement blasé se contente de suivre. Celle qui ne se résigne pas, celle qui s'acharne, oui c'est la jeune stagiaire pour qui la justice est la valeur suprême. Illusions de la jeunesse ? Peut-être. Mais sans elles, le monde irait plus mal.

05 mai 2024

Jusqu'au bout du monde

Jusqu'au bout du monde est un western. Quelque part dans l'Ouest, quelques années avant la guerre de Sécession. Et cela commence par une rencontre, une rencontre comme un coup de foudre. 

Jusqu'au bout du monde est un  film féministe, dans le meilleur sens du terme. Parce que Vivienne Le Coudy est une femme forte. Qui suit l'homme qu'elle a choisi et s'accommode de l'inconfort de sa cabane comme elle s'accommode de la solitude lorsqu'il choisi de s'engager au côté des Nordistes. C'est une femme audacieuse qui affronte avec courage et obstination les pires difficultés. C'est une femme debout, capable d'élever avec amour l'enfant issu du viol que lui a fait subir Weston, le méchant du film. 

Jusqu'au bout du monde est aussi l'histoire d'un  couple qui apprend  à accepter les choix de l'autre, quel qu'en soit le prix à payer. 

Bref Jusqu'au bout du monde est un grand film romanesque, un film d'aujourd'hui dans un décor de western.
 

04 mai 2024

S.A.Cosby, Le Sang des innocents

 Cela faisait longtemps que je n'avais pas lu de roman noir. Or celui de S.A.Cosby, Le Sang des innocents,  est vraiment très noir. Mais, dans un polar on retrouve vite ses repères puisque le monde est en général divisé entre bons et méchants. Avec juste ce qu'il faut d'excuses aux méchants pour être acceptable et juste ce qu'il faut de faiblesses aux bons pour être crédibles. Ceci dit, Titus Crown, shérif noir récemment élu de la petite ville majoritairement blanche de Charon est presque  parfait; il se doit de l'être pour être respecté dans cette petite communauté sudiste où l'on brandit encore le drapeau confédéré. 

Les thèmes abordés par l'auteur sont ceux que l'on retrouve hélas dans les médias, tuerie dans un lycée, meurtres en série particulièrement atroces, manifestations racistes, drogue... rien qui donne particulièrement envie de s'installer à Charon, dont le nom est assez évocateur pour faire penser que malgré le nombre d'églises, et l'omniprésence de la religion, l'enfer n'est pas très loin. S.A.Cosby ne se prive d'ailleurs pas de pousser assez loin ses doutes sur la "sainteté" de ces églises. Tout l'art de l'écrivain consiste ici à passer du "fait divers", tel qu'on le lit dans les journaux, à la littérature. Ce dont S.A. Cosby s'acquitte parfaitement. Encore un de ces livres lus d'une traite.




03 mai 2024

Les Cendres du temps, redux

Le "redux" n'est là que pour signaler qu'il s'agit de la deuxième version du film, retouchée par Wong Kar- Wai lui même. La première date de 1994, la seconde, date de 2008 et c'est celle qui ressort actuellement en salle. Divisée en quatre saisons, elle est supposée être plus compréhensible, mais de là à dire que l'intrigue est facile à suivre ... il y a un pas. De géant ! Et je me garderai bien d'essayer de la résumer. On devine vaguement qu'il s'agit d'amour (un peu) et de combats (beaucoup). Mais très vite j'ai renoncé à comprendre ou même à essayer de trouver quelles étaient les relations entre les personnages, totalement fascinée par les images, d'une beauté fulgurante. En particulier les scènes de bataille qui n'ont rien de gore parce que totalement esthétisées. Des couleurs, des lignes, une gestuelle qui fait penser à l'expressionnisme abstrait, mais là où les peintres figent le mouvement, le cinéaste dispose d'une gamme infinie de mouvements amorcés, ralentis, accélérés, suspendus sans oublier tout ce qui relève du cadrage et du changement de focale.  Voilà ! On ne comprend pas, mais c'est très beau. Très!


R.K. Narayan, Le Peintre des enseignes

La vie de cet écrivain indien, telle que racontée par Wikipedia,  pourrait faire le sujet d'un roman tant elle est faite d'hésitations, de changements, de ratés et finalement de succès (littéraires). Alors on se dit qu'il a mis beaucoup de lui-même dans ce peintre d'enseignes, tombé fou amoureux d'une femme peu ordinaire, féministe et militante du planning familial.  Le roman date de 1976 , mais n'a pas pris un pli et ce qui en fait la drôlerie, c'est l'incompatibilité de ces deux personnages qu'a priori tout oppose. Raman, célibataire de longue date, vit chez sa tante et cet arrangement lui convient très bien : que cette vieille femme s'occupe de son linge, de ses repas, de son ménage, lui paraît relever de l'ordre naturel des choses.  Daisy, la jeune femme, porte un prénom un peu désuet, mais c'est une jeune femme moderne, indépendante, austère, décidée, prête à tous les sacrifices pour sa cause, le contrôle des naissances et la lutte contre la surpopulation.

Le Peintre d'enseignes pourrait passer pour un roman à thèse, car le "zero population growth"  était effectivement une obsession des années 70, mais l'auteur est bien trop habile pour se laisser prendre à ce piège et manipule ses personnages, avec une ironie fine et beaucoup de tendresse. Le livre refermé, je me dis que je comprends un tout petit peu plus comment vivent et pensent les habitants de ce pays, dont la population a atteint  désormais 1,3 milliard d'habitants ! Que l'on parle en France de "réarmement démographique" paraît franchement incongru. Mais il est vrai que l'on ne parle que de population nationale, pas de population indienne, et encore moins mondiale !