11 février 2026

A pied d'oeuvre


 

Laveur de vitre, déménageur,  chauffeur de taxi, déboucheur de WC ... parlez-lui des "petits métiers de merde", il les a tous faits. Pourtant il est écrivain. Enfin il essaye parce que son dernier livre a été refusé, et du jour au lendemain il se retrouve sans revenus, hébergé "gracieusement"dans un studio au sous-sol et comptant chaque centimes pour manger. Son choix. Parce qu'en tant que photographe il gagnait bien sa vie, mais sa vraie passion c'est l'écriture. 

Le charme et le jeu "à minima" de Bastien Bouillon, dont les médias font depuis peu grand cas, constitue certainement un des atouts du film. Mais le cliché du génie méconnu ou plus simplement de l'artiste fauché ne retiendrait pas longtemps l'attention du spectateur si Valérie Donzelli n'en faisait la figure même du travailleur précaire. Mieux que n'importe quel documentaire, A pied d'oeuvre montre - et dénonce - l'ubérisation d'une société où un petit boulot se marchande à la baisse, "grâce" à des plateformes numériques qui se soucient plus de la rapidité de la réponse que des compétences. Le parallèle entre la précarité "subie", celle des sans diplômes, des clandestins, des "manards" de tous bords,  et la précarité "choisie" des artistes, des intellectuels qui refusent de renoncer à leur passion, est peut-être audacieux, mais fonctionne parfaitement. Une façon de rappeler que les acteurs qui montent les marches à Cannes, les écrivains qui signent leurs livres dans les librairies ont, eux aussi, parfois (souvent?) du mal à payer leur loyer et à assurer le quotidien. 

Le recours constant aux gros plans est un peu fatiguant, mais sans doute justifié : Paul l'écrivain, porte des sacs de sable, tond le gazon (avec des ciseaux), s'épuise physiquement mais continue d'observer, de noter dans sa tête tout ce qui plus tard fera livre. Car écrivain il l'est et le reste. 

 

10 février 2026

Laird Hunt, Zorrie

Laird Hunt est un de ces auteurs américains que je suis depuis un certain temps, parce qu'il parle avec justesse de l'Amérique, et en particulier de ses cotés les plus noirs : la guerre civile dans Neverhome, le racisme dans La route de nuit. Zorrie est un peu différent, mais tout aussi passionnant. 

 

Au coeur du roman une femme, Zorrie, que l'on suit de l'enfance jusqu'au grand âge. Zorrie est une femme ordinaire qui vit dans l'Indiana. Orpheline, élevée sans tendresse par une tante, elle a très vite compris qu'il fallait qu'elle se débrouille seule, Mais elle est dégourdie, n'a pas peur du travail et avance dans la vie, en dépit des difficultés. Si le roman de Laird Hunt fait le portrait d'une femme, un peu à la façon de Flaubert dans Un coeur simple, en parallèle il raconte aussi l'histoire de l'Amérique, la grande misère des années 30 et le travail en usine, où on manipule le radium sans précaution, la guerre de 40 d'où Harold, son mari ne revient pas, le travail de la ferme, la vie de la petite bourgade rurale, les relations avec les voisins... une Amérique au fond très ordinaire, qui subit les grands bouleversements du siècle plus qu'elle n'y participe. 

Il y a sans doute dans ce livre un petit côté autobiographique puisqu'il est dédié à trois "natifs de l'Indiana" dont on peut supposer qu'il s'agit des parents ou des grands-parents de l'écrivain. Mais l'écrivain a su se garder du simple récit autobiographique en centrant son roman sur un personnage féminin et en ayant recours au style indirect libre qui lui permet d'imaginer le flux de pensée de son personnage sans pour autant prendre sa place. Indubitablement, le talent de Laird Hunt est à rapprocher de celui des grands écrivains du XIXe siècle.

 

08 février 2026

Miroir N°3

Le film de Christian Petzold est un film à la fois grave et léger. Grave parce qu'il s'agit de deuils, mais léger parce qu'il suggère aussi que tout passe et que la vie est toujours là, malgré le chagrin. 


Au début du film, une jeune femme, Laura, visiblement mal à l'aise dans sa relation sentimentale; un accident dont elle réchappe, mais pas son compagnon. Ni chagrin, ni regret, plutôt une forme d'amnésie. 

Elle est recueillie par Betty, une femme, qui vit dans une maison isolée au bord de la route. Oui, le point de départ est un peu tiré par les cheveux,  mais l'essentiel est de mettre en présence ces deux femmes. Car on découvre peu à peu que Betty aussi est en deuil et que sa douleur a éloigné d'elle son mari et son fils. 

Comme dans son précédent film, Le ciel rouge, comme dans Barbara, le cinéaste s'attache à montrer la complexité des sentiments. Ses personnages sont traversés par des sentiments ambigus, confus qu'ils ne parviennent pas à démêler. Leurs comportements sont motivés par des émotions qui affleurent de façon soudaine, irraisonnée. Le cinéma de Petsold est un cinéma de la fluidité, de la mobilité; d'ailleurs on se déplace beaucoup dans Miroir N°3, on glisse constamment d'un lieu à un autre, d'une émotion à l'autre comme dans la pièce de Ravel qui donne son titre au film, Miroir n°3, sous-titrée Une barque sur l'océan. Impossible de mieux suggérer les aléas de la vie qui bousculent ou apaisent les personnages. 

 

07 février 2026

La reconquista

 Jonas Trueba est un cinéaste un peu particulier. Le Rohmer espagnol ? Oui, il y a un peu de cela, parce que, en tout cas dans les films que j'ai vus, il y est toujours question d'individus à la recherche d'eux-mêmes, d'histoires d'amour, d'histoires de couple un peu compliquées. Et La reconquista, actuellement sur les écrans est bien une histoire de ce genre, filmé par un réalisateur qui scrute les affects, les sentiments, les émotions. Cela passe par beaucoup de dialogues, mais aussi de silences, de regards échangés ou refusés. Et une manière de filmer souvent au plus près des corps, des visages, entre gros plans et plans américains. 

La reconquista c'est l'histoire d'un premier amour... quinze ans plus tard. Olmo et Manuela se retrouvent à Madrid, le temps d'une nuit, entre présent et passé, dans le parcours tortueux de leurs souvenirs à l'image de l'escalier au pied duquel ils se retrouvent, qu'il montent au début du film et redescendront de la même façon à la fin du film. Entre temps il y aura eu beaucoup de marche dans les rues de Madrid, entrecoupés d'arrêts dans des bars, de rencontres fortuites et une superbe scène de swing, étrangement filmées à mi corps, et même un long retour en arrière sur leurs amours adolescentes. 

De film en film ,Trueba semble vouloir explorer toutes les facettes de la relation amoureuse, du premier amour au divorce, toujours dans cet espace intime mais changeant, entre deux individus qui ne cessent d'évoluer. Rien de romantique dans cette vision du couple, mais beaucoup de justesse. Et d'interrogation. Car plus qu'il ne dit, il suggère et laisse au spectateur le soin d'interpréter. 


06 février 2026

Murata Kyoko, Quand dansent les oiseaux

 

Il existe plusieurs Japon : il y a celui des mangas, des cosplays, de la J-Pop et du numérique, un Japon tout orienté vers la jeuness et la modernité. Et puis il y a le Japon de toujours, celui des traditions, celui d'une culture profondément ancrée dans les individus. 

Quand dansent les oiseaux, le roman de Kyoko Murata penche de ce côté puisqu'il se passe sur un tout petit îlot où ne vivent plus que deux très vieilles femmes, autrefois pêcheuses en apnée. La fille de l'une d'elle leur rend visite pour les convaincre de quitter leur île et rejoindre le continent. 

L'écriture du roman, ou plutôt sa traduction est un peu plate, mais ce qu'il nous apprend sur le Japon est tout à fait intéressant, qu'il s'agisse de la géographie de ce chapelet d'îles, des tempêtes et des typhons, de la peur de l'étranger et de l'incertitude des frontières, de la croyances aux esprits, de la relation entre les générations.... Mieux que n'importe quel guide, Quand dansent les oiseaux est une jolie introduction à un pan de la culture japonaise. 

https://www.japan-experience.com/fr/preparer-voyage/savoir/comprendre-le-japon/les-plongeuses-japonaises-ama 

05 février 2026

Les Indiens à Hollywood, une tragédie américaine

 Cette fois-ci, il s'agit non pas d'un western, mais d'un documentaire sur la façon dont les Indiens ont été représentés dans les films américains, et partant dans l'histoire américaine. 

Acteurs blancs grimés en Indien, Indiens présentés le plus souvent comme les méchants de l'histoire, cruels et sans pitié, ou caricaturés en benêts, fumant le calumet et abusant de l'alcool. Pas de quoi être fier, et Hollywood n'est que le reflet de la société !  Il a fallu attendre le mouvement des droits civiques dont ils ont bénéficié à la marge et la révolte de Wounded Knee en 1973, pour que quelques films (Little big man, Soldier blue, et surtout Dance with wolves) leur accordent des rôles plus positifs. 

Le documentaire est fait d'extraits de films et de témoignages qui sont le fait non pas de critiques, d'historiens, ou de sociologues, mais de gens de cinéma indiens. Les réalisatrices, Clara et Julia Kluperberg sont, elles, françaises; elles ont monté leur propre société de production et leur domaine de prédilection est le cinéma américain. 

Un fim rare, projeté au Ciel dimanche dernier et qui n'existe (pas encore ?) en DVD, mais sera diffusé sur Ciné+Classic, (Mardi 10/02).

 


 

Randi Pink, Angel of Greenwood

 

Angel of Greenwood - le titre anglais a été conservé pour l'édition française - n'est peut-être pas un grand roman sur le plan littéraire, mais cela reste un bon livre sur un épisode peu glorieux et peu connu de l'histoire américaine. Peu connu parce que passé sous silence ! 

Pour raconter l'incendie d'un quartier de Tulsa en Oklahoma et le massacre de sa population noire qui a eu lieu en 1921, Randi Pink a inventé deux personnages, deux adolescents - Angel la très sage et Isiah le faux dur - qui lui permetent de raconter la vie des habitants de ce quartier prospère. Mais des Noirs qui réussissent économiquement malgré la ségrégation, c'est difficile à admettre pour la population blanche; il a suffi d'un incident, d'une maladresse et c'est le début du massacre.  

La commission chargée d'enquêter sur les événements n'a commencé ses travaux qu'en 1996 et a rendu son rapport en 2001. 80 ans après le massacre ! Le roman d'Andi Pink, publié aux Etats-Unis en 2021,  cent ans après le massacre est une petite pierre de plus au service de l'Histoire américaine, blanche et noire. Un épisode que certains préféraient oublier.

https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_de_Tulsa 

04 février 2026

La vie après Sidham

Il y a des périodes comme cela, où les films "différents" se succèdent. Cette fois-ci on part en Egypte pour un film inclassable quelque chose comme ... une comédie documentaire autobiographique ? En tout cas un film hors du commun réalisé par Namir Abdel Messeh.  

Une histoire familiale racontée après la mort de la mère du cinéaste, une histoire de deuil, oui, mais pleine de vie. Un peu en désordre il est vrai parce Namir Abdel Messeh interroge le ban et l'arrière ban de sa famille et que le film ressemble à un kaléidoscope, un collage, fait de bribes et morceaux, d'archives familiales, d'extraits de films égyptiens. Entre deux séquences on a parfois le "making of" du film : pas d'acteurs professionnels, juste la famille de Namir AZbdel Messeh; un équipement réduit, pas de caméra mais un simple téléphone et surtout beaucoup d'improvisation, la vie saisie au vol.  La vie après Sidham est un film plein de vie, de pleurs, de rires, un livre généreux et l'on sait gré au réalisateur de nous avoir invités dans sa famille. 


 

03 février 2026

Philippe Artières, A bout portant, Versailles 1972

Etonnant, voire détonnant ? Quel est le meilleur qualificatif pour rendre compte du livre de Philippe Artières, historien de bonne réputation qui choisit de rester entre l'essai et le récit autobiographique pour s'interroger sur le racisme. Pourquoi cette hésitation ? Pourquoi le recours à la première personne pour parler d'un comportement largement universel? En s'interrogeant sur lui-même, l'auteur en fait s'interroge sur la façon insidieuse dont se constitue le racisme chez des individus ordinaires.  Et en particulier dans une classe sociale bien déterminée. 

Le point de départ de sa réflexion est un "fait divers", un ouvrier algérien "tué d'une rafale de pistolet mitrailleur dans un commissariat de Versailles. C'était en novembre 1972. Il n'était encore qu'un enfant, mais s'étonne, à l'âge adulte, du silence qui a été fait autour de ce meurtre dans son milieu versaillais. L'occasion d'une véritable charge contre le milieu dans lequel il a grandi, des bourgeois bien comme il faut, catéchisme et école privée, enfermés dans leurs certitudes et pour qui le monde en dehors de ce cercle étroit n'existe pas. Un entre-soi social, une absence totale de questionnement, qui rend aveugle et sourd à tout ce qui est différent. A Versailles, on est raciste sans le savoir.  

En se maintenant entre autobiographie et essai, le discours me semble perdre en force, car il est facile de se dire que Versailles est un cas à part, une société qui préfère tourner la tête plutôt que de regarder la réalité en face. Facile aussi de mettre en cause ses origines, son éducation, son milieu social plutôt que soi-même.  Il faut néanmoins reconnaître qu'en s'interrogeant sur son propre "racisme", Philippe Artières nous invite à réfléchir sur nos propres comportements.  Et sans être versaillais .... ?


02 février 2026

Le gâteau du Président

Un film kazakh, suivi d'un film azerbaïjdanais et maintenant un film irakien : c'est un vrai privilège de pouvoir accéder à la très limitée production cinématographique de ces pays. Le parcours des cinéastes avant d'arriver à la réalisation de leur projet est certainement ardue, et sans les moyens des grandes productions, il leur faut trouver d'autre façons de faire, plus économes sans doute mais pas moins inventives. Un travail artisanal en quelque sorte plutôt qu'une grosse production industrielle. 

Les premières images - de l'eau, des marais, un village lacustre - sont là pour situer géographiquement l'histoire, mais surprennent, tant nous avons pris l'habitude d'associer l'Irak aux champs de pétrole dans des paysages désertiques. Non, dans le Sud de l'Irak on se déplace en bateau, même pour aller à l'école. A l'école justement on procède au "tirage" qui désigne l'enfant chargé de préparer un gâteau pour l'anniversaire de Sadam Hussein. Un tache impossible quand on vit dans la misère comme Lamia et sa grand-mère. Tout le film tourne autour de cette petite fille de 9 ans et de son ami Saeed qui l'espace d'une journée doivent affronter bien des difficultés. 

Le film d' Hasan Sadi pourrait n'être qu'une gentille comédie, autour de deux enfants.  Mais non, parce que, mine de rien, son film nous en dit beaucoup sur une enfance sous les bombes américaines, sur la misère et le dénuement qui contraint aux pires expédients, sur un régime dictatorial qui touche toutes les catégories sociales ... Rien de lourd néanmoins dans ce film, parce que le réalisateur suggère, sans appuyer et parce qu'il compte sur la grâce et le naturel de la jeune comédienne qui tien le rôle de Lamia, Waheed Thabet Khreibat pour alléger son propos. Et il a eu raison. 

26 janvier 2026

François Kollar, La France travaille

 


J'ignorais tout de ce photographe. Et c'est une belle découverte que nous propose le Musée de l'Ancien Evêché qui, depuis quelques années, accorde une place particulière aux photographes du XXe siècle. 

François Kollar est originaire d'une petite ville près de Bratislava, dans une région entre Hongrie et Slovaquie qui n'a cessé de changer de nationalité. En 1923, le voici en France où il a peu à peu fait son chemin comme "photographe professionnel", répondant aux demandes des agences, qu'il s'agisse de publicité, d'industrie ou de mode. Au début des années 30 il répond à la proposition des éditions Horizons de France, qui lui demandent un reportage sur la France qui travaille. Les photos sont publiés en fascicules - 15 au total - chacun correspondant à une branche particulière : mineurs, bateliers, ouvriers du textile, verriers etc...

L'exposition du Musée de l'Ancien Evêché permet de se faire une petite idée de l'immensité de son travail, mais aussi du talent du photographe, de sa maîtrise du cadrage comme de la lumière. Ce que ces photos donnent à voir c'est la force ou au contraire la précision des gestes, des ouvriers, des artisans, à propos de métiers qui ont disparu, ou ont été mécanisés. On s'étonne, on s'effraye parfois de constater l'absence totale de mesures de sécurité : ni chaussures de sûreté, ni gants, ni masques, rien de tout cela pour manipuler la fonte liquide. Mais de toute évidence, le propos de Kollar n'est pas de dénoncer les conditions de travail,  il se soucie au contraire de montrer l'orgueil du travailleur, la satisfaction du travail bien fait.

Sans minimiser aucunement la qualité "artistique" des photos de François Kollar, je les ai vues avant tout comme une formidable leçon d'histoire. Et retournerai certainement au musée pour mieux m'imprégner de son travail. 

https://www.roger-viollet.fr/exhibition/france-at-work-by-francois-kollar-7?lang=fr 

Andrew J Graff

 

Celui-là il ne m'a pas fallu longtemps pour le lire. Parce que, d'emblée, on est lancé dans un univers à la Mark Twain, mais beaucoup plus loin dans le Nord des Etats-Unis et plus précisément dans les Northwoods du Wisconsin.  Un territoire couvert de forêts où coule une rivière -  tumultueuse, la rivière ! - un territoire qui appartient aux cerfs, aux ours et aux moustiques plus qu'aux humains. C'est pourtant dans cette forêt que vont s'aventurer Bread and Fish, deux gamins de dix ans, pour fuir un meurtre qu'ils croient avoir commis. 

Il y a tout dans ce roman, une petite ville insignifiante, où rien ne se passe jamais, des paysages grandioses et sauvages où on ne se fraie un chemin qu'à coups de hache, des rapides dangereux... Mais la littérature des grands espaces si chères aux éditions Gallmeister n'a d'intérêt qu'en fonction des personnages qui interagissent avec cette nature sauvage. Et là on est gâté, parce qu'en plus des deux gamins ultra dégourdis on a un shérif originaire du Texas et peu habitué à ces grands espaces, un grand-père infatigable pour qui la forêt n'a aucun secret, une jeune serveuse amoureuse et une mère éplorée, confite en religion mais tenace du moment qu'il s'agit de retrouver son fils. Ce pourrait être une chasse à l'homme, ce n'est qu'une poursuite désespérée pour retrouver des enfants. 

Le Radeau des étoiles est le premier roman d'Andrew Graff, originaire du Wisconsin et je ne peux m'empêcher de penser que le roman doit sans doute beaucoup à ses souvenirs d'enfance. Son deuxième livre, Plein Nord,  (lu avant le premier) est tout aussi intéressant. A quand le troisième ? 

 

25 janvier 2026

Jusqu'à l'aube

Malgré le titre et malgré la présence de deux personnages de sexe opposé, ce film n'a rien d'une romance. C'est plutôt une étude clinique sur deux syndromes qui rendent difficiles l'intégration professionnelle. 
Misa Fujisawa souffre de SPM (syndrome prémenstuel) qui la pousse à des accès de colère démesurés ; Takatoshi Yamazoe est en proie à des crises de panique qu'il maîtrise tout aussi peu. Ils sont tous les deux suivis médicalement et se retrouvent dans la même petite entreprise où patron et employés font preuve d'une extraordinaire bienveillance. Je ne doute pas que le film de Sho Miyake, très didactique et bien intentionné, ne trouve son public. Mais je l'ai trouvé bien trop long et me suis passablement ennuyée. 


 

24 janvier 2026

Le retour du projectionniste

 Un film pour tous les amoureux du cinéma.  Le film d'Orkhan Aghazadeh, jeune réalisateur azerbaïdjanais,  est présenté comme un documentaire, mais construit comme une fiction. C'est un film modeste, réalisé sans grands moyens, mais depuis Gide, on sait que les contraintes plus que l'argent et la technique sont sources de créativité. 

Samid, le projectionniste, est un vieux monsieur, soudain pris de nostalgie, qui décide de relancer le ciné-club de son village et ressort sa vieille machine toute poussiéreuse. Mais pour la faire fonctionner il a besoin de commander une nouvelle lampe. Il est aidé dans son entreprise par Ayaz,  un lycéen qui maîtrise aussi bien son téléphone qu' Internet et passe plus de temps à fabriquer de petites vidéos qu'à travailler ses cours.  Entre Samid et Ayaz, la même passion pour l'image animée qu'elle soit numérique ou argentique.

 
Le cinéma, l'amour du cinéma est donc bien au coeur du film. Mais en choisissant de situer le récit dans un petit village d'une vallée perdue de l'Azerbaïdjan, Orkan Aghazadeh fait aussi le portrait de son pays, qui semble oublié de la modernité, mais pas totalement. Les saisons se succèdent, la neige rend parfois les chemins impraticables, mais en montant sur la colline on arrive à capter Internet. 
Je ne sais pas si ce film attirera beaucoup de spectateurs, mais c'est un film aussi touchant que réconfortant. Parce qu'autour de Samid et d'Ayaz, il y a tout un village. 

23 janvier 2026

L'affaire Bojarski

L'affaire Bojarski c'est l'histoire d'un faussaire de génie, qui faute de trouver un travail et le salaire qui va avec, se lance dans la fabrication de fausse monnaie. Bojarski, c'est un homme bien. Il a fait ses preuves pendant la guerre en fabricant des papiers d'identité qui ont sauvé pas mal de gens, mais voilà, il est polonais et lorsqu'il a fui son pays pour se réfugier en France il n'a pas emporté son diplôme d'ingénieur. Alors, dans la France d'après guerre, donner du boulot à un "Polak" sans papier, sans diplôme .... 

En dehors du contexte historique, politique et policier, le film intéresse parce qu'il montre non seulement comment Bojarski s'y prend pour fabriquer le papier et graver les faux-billets, mais aussi comment il s'y prend pour les utiliser sans se faire prendre (un seul billet à la fois, un seul endroit et toujours des objets insignifiants !) Sans être un chef d'oeuvre, le film de Jean-Paul Salomé tient le spectateur en haleine jusqu'au bout. Plaisant.
 

22 janvier 2026

Abel

 Abel est avant tout un film kazakh. Autant dire une rareté puisque Letterboxd ne totalise pas plus de  1218 films produits au Kazakhstan. Mais l'intérêt du film d'Elzat Eskendir ne tient pas seulement à sa rareté.  Il tient surtout à ce qu'il dit sur la fin du régime soviétique et le passage à une économie qui ne dépend plus des diktats de l'Etat, une économie dite "de marché". 

1993 : le mur est tombé depuis 4 ans déjà. Et dans la nouvelle république indépendante, les fermes collectives sont démantelées .... pour être reprises par ceux qui savent comment imposer leurs propres règles :  promesses non tenues, chantage, violence si nécessaire. Pris dans la tourmente, Abel et sa famille. Abel est dépossédé de son cheval, de ses moutons, il ne lui reste, en fin de compte, que ses yeux pour pleurer. 

Il faut un certain temps pour prendre la mesure du film et s'intéresser aux intentions politiques du réalisateur parce qu'au départ, on est totalement dépaysé. Au sens propre du terme.  Des paysages immenses, des steppes dont on ne voit pas la fin, des terres arides  au point qu'on se demande ce que des moutons peuvent bien trouver à brouter. La caméra, souvent portée à l'épaule - aucune débauche de moyens techniques, tout est joué à minima - va et vient entre les personnages, s'attache aux enfants qui jouent dans la poussière, à la femme d'Abel qui enchaine tâche ménagère sur tâche ménagère. Le cinéma d'Eskendir est un cinéma non pas documentaire, mais rudimentaire, un cinéma sans effet, qui donne à voir comment on vit, là-bas, au Kazakhstan, et comment on finit toujours par se retrouver du côté des vaincus, quel que soit le régime politique. 


 

21 janvier 2026

Tiffany Mc Daniel, L'été où tout a fondu

Les livres de Tiffany Mc Daniel ne ressemblent à rien de ce qu'on a déjà lu, parce que, d'une écriture aussi vive qu'imagée, elle raconte des histoires qui se tiennent à la limite de la réalité et du fantastique. Déjà deux romans traduits en français, Betty, puis L'été où tout a fondu et un troisième, Du côté sauvage (pas encore lu mais cela ne saurait tarder...) Tous chez Gallmeister.

 

 Un coin perdu de l'Ohio dans les années 80. Un été de canicule. Un pasteur et sa famille. La réalité la plus terre à terre. Jusqu'à ce que ce pasteur ait l'idée saugrenue d'inviter le diable et que se présente quelques jours plus tard, venu d'on ne sait où, un jeune enfant noir. Enfant perdu ou créature diabolique ? Et voilà le lecteur dans l'entre-deux, comme tous les personnages du roman. Que se produise un incident, un accident, qu'une femme enceinte tombe, sur le ventre (!)  et perde l'enfant à venir .... certains immédiatement y voient l'oeuvre du Malin, en l'occurrence l'enfant dont la couleur de peau et les yeux verts détonnent dans cette petite ville de rien du tout, à population blanche évidemment.  Fielding, le fils du pasteur, est non seulement l'ami de Sal, l'enfant noir, mais l'écrivaine en fait le narrateur, ce qui lui permet d'opposer la candeur de l'enfance au monde réel empêtré dans ses préjugés. Après, à chaque lecteur de choisir le monde qu'il préfère.  

Bien que L'Eté où tout a fondu, comme Betty d'ailleurs soit centré sur l'enfance, sur l'innocence, le roman n'a rien de naïf : c'est bien de la société américaine que parle Tiffany Mc Daniel, de la société américaine et de ses aspects les moins plaisants. Elle aurait pu en faire un roman noir, elle aurait pu en faire un essai, mais en choisissant la fiction, la vraie, avec tout ce que cela implique d'élucubrations, elle touche je crois un plus grand public qui ne peut rester indifférent devant le désarroi de ce jeune garçon noir aux yeux verts. 

19 janvier 2026

Le Dernier des Mohicans

Dernier Mohican, dernier Apache, dernier Cheyenne .... cris de victoire pour certains; lamentations pour d'autres...

En l'occurrence le film de Michael Mann, sorti en 1992 est une adaptation du roman de Fenniore Cooper publié en 1826. Un écart considérable qui, à moins de relire le roman, ne permet pas vraiment de dire ce qui, dans la représentation des Indiens est dû à l'écrivain ou au cinéaste. De toute façon Nathanael, le personnage principal n'est pas vraiment indien: il a été adopté enfant par les Mohicans dont le chef en a fait son "fils blanc". 

A vrai dire, on s'embrouille un peu dans l'intrigue, parce que distinguer les uniformes des anglais ou des français n'a rien d'évident, comprendre le rôle de la milice, des Hurons et des Iroquois n'a rien d'évident non plus. Tout juste parvient on à saisir qu'il y a les bons Indiens et les mauvais Indiens. Au milieu de la confusion des batailles, embuscades, tueries et trahisons diverge, émerge la romance entre la fille du colonel Munro (anglais) et Nathanael, l'Indien blanc. Visiblement la question indienne n'est pas vraiment au coeur du film, et ne bouleverse pas vraiment les consciences. En revanche la performance de Daniel-Day Lewis est tout à fait étonnante, un rôle très physique pour un acteur que l'on vu dans des rôles aussi intenses, mais plus ... cérébraux.

 

18 janvier 2026

Mr Nobody contre Poutine

Démêler le vrai du faux...  Propagande contre propagande...  L'esprit critique, le doute systématique comme seuls moyens de résistance à l'avalanche d'informations qui arrivent de toute part. 

Mr Nobody contre Poutine, le documentaire qu'Arte propose sur sa plateforme et qui sera diffusé mardi soir, malheureusement à une heure tardive (22h45) est de ceux qui donnent matière à réflexion. 

Le titre est parfaitement clair, à condition de savoir qui est ce Mr Nobody, qui se présente sous le nom de Pavel Talankin, pédagogue chargé de la coordination des activités dans son établissement scolaire. Une fonction assez floue qui lui permet de filmer tout ce qui concerne le quotidien des élèves et de leurs enseignants, dans les classes et en dehors des classes. Un quotidien que "l'expédition spéciale" contre l'Ukraine va modifier au fur et à mesure que sont mises en place les instructions venues de Moscou : lever de drapeau, chants patriotiques, leçons d'histoire franchement orientées pour ne pas dire biaisées, apprentissage du maniement des armes, championnats de lancer de grenades (non, pas les fruits !), rencontre avec des miliciens Wagner... Cela paraît énorme, mais la "militarisation" des esprits est bel et bien à l'oeuvre et les instructions sont scrupuleusement respectées par les enseignants.  Par conviction pour certains,  par indifférence ou lassitude pour d'autres, par peur aussi sans doute. 

Pasha en tout cas continue de filmer, d'enregistrer, de documenter (après tout c'est son boulot et il doit rendre compte de son travail)  et parvient (sur ce point le film est plus flou, et il est peut-être bon de n'en savoir pas plus) à faire passer ses videos à un certain David Borenstein, et même à quitter la Russie en emportant ses disques durs dans ses bagages. 

Témoin impuissant ? militant engagé ? Lanceur d'alerte ? Qui est vraiment Pavel Talankin ? Qui est David Borenstein ? Aussi édifiant  - et crédible - que soit le film, je continue de m'interroger sur les auteurs de ce documentaire. 


  

Le Sergent noir

Après les Indiens, les Noirs ? Toute l'histoire du western revisitée ? C'est un peu ce que la programmation récente d'Arte semble proposer. Parce que Le Sergent noir, film tardif (1960) de John Ford fait figure de rareté dans le cinéma américain en mettant en scène un soldat noir engagé dans la guerre contre les Apaches. 

En complément du film, Arte proposait ce soit là Black Far West, un documentaire sur la présence des Noirs, non seulement dans les westerns, mais dans la véritable histoire de l'Ouest. Soldats comme les Buffalo soldiers, mais aussi cowboys, ranchers, ou simples fermiers partis chercher fortune à l'Ouest, loin des territoires où ils avaient été esclaves. Tout un pan de l'histoire américaine qui a encore besoin d'être clarifiée pour sortir des préjugés. 

Le film  de Ford y contribue à sa façon en faisant du sergent Rutledge, injustement accusé, un homme droit, intègre, moralement indiscutable, intelligent, généreux, altruiste... presque trop parfait, mais il fallait être convaincant ! Le Sergent noir est un film de procès, genre qui a ses règles, et le réalisateur alterne habilement scènes au tribunal et flash-back destinés à appuyer les plaidoiries.  



    Je n'ai pas cherché toutes les affiches de film ou toutes les couvertures     de DVD correspondant au Sergent noir, mais celles que j'ai trouvé me     parassent assez intéressantes.  


    La première comporte le titre original :  Sergent Rutledge, c'est à dire le nom du sergent noir, mais c'est  Cantrell, son officier supérieur, blanc, qui est la figure dominante. 


La couverture du DVD italien mais à égalité les deux personnages, ce qui correspond mieux au             propos du film. 

La troisième affiche introduit, par le biais, le motif du procès : l'agression contre la femme blanche.  La position des deux hommes suggère clairement que c'est le premier, dont les traits du visage ne sont pas visibles, qui est tenu pour coupable. Le lieutenant Cantrell, qui le met en joue, est pourtant son défenseur dans le procès. 


Quant à la quatrième affiche, graphiquement très réussie, elle me paraît plus difficile à interpréter. Une femme essaye d'échapper à un homme (il faut agrandir l'image pour voir qu'il est noir et qu'il porte un uniforme). Plus d'indiens dans le paysage, juste une évocation de Monument valley où a été tourné le film. En revanche les deux mains noires encerclées par des menottes dont la chaîne traverse l'affiche, indiquent clairement l'interdit absolu : la femme blanche sur laquelle un homme noir ne peut porter un regard sans risquer sa vie.




Je n'ai pas les dates de ces images, mais elles correspondent à autant d'interprétations différentes d'un film qui pose suffisamment bien la question de la place des Noirs dans l'histoire américaine pour faire réfléchir ... ceux qui le veulent bien.

17 janvier 2026

Les Indiens au cinéma

Beaucoup de vieux westerns dans la programmation récente d'Arte. L'hiver qui pousse à la paresse et au repli devant son écran de télévision ? Ou une façon de remettre les idées en place sur l'histoire des Etats-Unis ? 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bronco Apache  de Robert Aldrich date de 1954; Les Cheyennes de John Ford date de 1964. 10 ans entre les deux films, 10 ans qui permettent de voir une légère évolution du regard porté sur les "Indiens" ?  Burt Lancaster maquillé à outrance pour avoir l'air d'un indien  dans Bronco Apache ? Non, cela ne passe pas très bien. Et dans Les Cheyennes la plupart des Indiens sont joués par des hispaniques. Ce n'est guère mieux, mais au moins dans son dernier western, John Ford reconnaît aux Indiens certaines qualités qui manquent cruellement aux Blancs et amorce ainsi un léger changement dans la façon dont les Indiens sont présentés dans les westerns, changement confirmé dans les années 70 avec Un homme nommé cheval, d'Elliot Silverstein ou Soldat bleu de Ralph Nelson. Films que je n'ai jamais revus depuis leur sortie mais qui m'avaient marquée. 

Quelques films ne suffisent pas à fonder une hypothèse. Mais le sujet m'intéresse suffisamment pour avoir envie de revoir d'autres vieux westerns "indiens" et surtout d'aller voir le documentaire de Clara et Julia Kuperberg, Les Indiens à Hollywood. Une tragédie américaine, projeté au Ciel le 1er février. 

https://le-ciel.fr/event/les-indiens-a-hollywood-une-tragedie-americaine

16 janvier 2026

Le Maître de Kabuki

Le cinéma ne remplace pas les voyages, mais il fait voyager, dans le temps et dans l'espace. L'Espagne, la Pologne et maintenant le Japon ... tout ça en quelques jours ! 

 

Le Maître de Kabuki est une véritable plongée dans un art dont nous ignorons tout, un art qui tient autant du théâtre que de la danse, un pantomime vécu comme un rituel sacré...  un art que le film de Sang-il Lee nous permet d'approcher d'autant plus facilement que le film ne se limite pas à documenter le Kabuki, mais construit toute une intrigue autour de la rivalité entre deux adolescents héritiers l'un par le sang, l'autre par le talent, du Maître devenu "trésor national". Et l'on s'aperçoit peu à peu que dévoiler le travail des acteurs de kabuki, c'est aussi dévoiler quelque chose  de la culturen de la mentalité, bref de l'âme japonaise. Sans doute beaucoup mieux qu'un voyage.

15 janvier 2026

Moi Ivan, toi Abraham

Encore un film passé quasi inaperçu alors qu'il a tout pour séduire. Par sa qualité photographique tout d'abord : un noir et blanc tout en nuances et lumineux, des cadrages particulièrement soignés, qui donnent parfois l'envie de faire un arrêt sur image pour mieux en profiter. Mais non le film avance parce qu'il a beaucoup à dire sur les conditions de vie de deux enfants dans la Pologne des années 30. Double transposition, géographique et historique pour le spectateur, mais Yolande Zauberman, la réalisatrice, ne s'arrête pas là : parce que le moteur du film c'est l'amitié entre les deux garçons, que leur religion - Abraham est juif, Anton ne l'est pas - devrait séparer mais ne sépare pas.  Ce premier duo amical est complété par un deuxième duo : Rachel, la soeur d'Abraham est amoureuse de Nahon, communiste tout juste sorti de prison grâce à l'intervention de ses camarades. 

 

Film sur l'enfance, film sur la jeunesse, Moi Ivan, toi Abraham montre surtout le poids des traditions - religieuses mais pas seulement -  et la façon dont les enfants cherchent et parviennent (?) à s'émanciper, à se libérer de la chape qui pèse sur eux. Drôle, étonnant, émouvant ... autant de qualificatifs qui s'appliquent à ce film qui date de .... 1993 ! 

Je n'avais jamais entendu parler de ce film, ni de Yolande Zauberman.  Une belle découverte. Et il n'est pas trop tard pour aller chercher d'autres films de la réalisatrice. 

 

14 janvier 2026

Los Tigres

J'étais seule dans la salle de cinéma. Et je me demande encore pourquoi, parce que le film d'Alberto Rodriguez est loin d'être inintéressant. 

Certes, installations portuaires et raffineries pétrolières ne constituent pas le paysage le plus romantique, mais Antonio et Estrella sont plongeur professionnels et leur univers est celui des tankers, porte-conteneurs, et autres cargos, pour lesquels ils effectuent des travaux sous-marins. Rien à voir avec les films de Cousteau, même si une grande partie du film se passe sous l'eau. ! Mais pour une fois que le cinéma s'intéresse a un vrai milieu professionnel, aux conditions dans lesquels s'effectuent ces travaux, sans pour autant virer au documentaire, on aurait tort de s'en plaindre. D'autant que la condition sociale  des personnages conditionne l'intrigue : pour faire face à ses difficulté financières qui risquent de le priver de ses filles, Antonio est prêt à détourner à son profit un ballot de drogue qu'il a découvert dans un cargo. On passe alors au mode polar, bien que l'action soit en réalité moins importante que la relation entre le frère et la soeur, une relation ancrée dans l'enfance et que rien n'est venu altérer. 

Alberto Rodriguez s'était fait remarquer avec La Isla Minima, un polar à la fois social et politique sorti en 2014 et présenté au festival Ojoloco. Los Tigres  qui joue sur trois tableaux à la fois, thriller, film social, film psychologique, est de la même veine... alors pourquoi bouder son plaisir ? 

 


10 janvier 2026

Father, mother, sister, brother

La filmographie de Jim Jarmush est pleine de films étranges. Et si de film en film on est certain de retrouver quelque chose de la patte Jarmush, on est certain aussi de voir quelque chose de différent. 

Father, mother, sister, brother se présente comme un film à sketches sur la famille, une sorte de triptyque qui à chaque fois explore les relations entre parents et enfants devenus adultes. Autant de variations autour d'un même thème dont le spectateur s'amusera à repérer les différences et les similitudes, qu'elles soient dans la description des personnages, des lieux, des boissons partagées, des propos échangés.... Très vite, on se rend compte que chaque image est importante parce que chaque image doit être prise comme un indice pour donner du sens au film, parce qu'ici l'image l'emporte sur la parole volontairement insignifiante.  Du vrai cinéma donc qui alterne les scènes de déplacements en voiture - lieux à la fois clos sur les personnages et ouverts sur l'environnement - avec des scènes statiques lorsque les enfants se retrouvent dans la maison familiale. Ah, la séquence de "tea party" filmée en surplomb avec juste le bruit des tasses de thé reposées  délicatement... parfaite pour montrer à quel point tout est depuis longtemps figé dans la relation entre la mère et ses deux filles. 

Avec Jarmush tout est à la fois extrêmement subtil et volontiers outrancier, il n'a peur ni de la caricature, ni de la drôlerie, ni même, en fin de compte de la tendresse. Son ironie frôle parfois le sarcasme, mais au final tout est bien vu, bien observé. Son film exige du spectateur un regard attentif puisque chaque détail compte et le conduit peu à peu vers une réflexion sur les conventions non écrites qui régulent ses propres relations familiales. 

Est-il besoin de dire que le casting est parfait, que les acteurs sont remarquablement dirigés avec en tête une recommandation du genre "less is more" et que Charlotte Rampling est plus étonnante que jamais.  

Rédiger une critique c'est un peu comme revoir le film, mais celui-ci, je crois que je retournerai volontiers le revoir en salle.  


09 janvier 2026

Le 5e plan de la Jetée

Celui-ci, j'ai failli le manquer, parce qu'il ne restait plus qu'une seule séance et tout s'était mis en travers de mon chemin ce jour-là. Mais ouf, je suis arrivée à temps au cinéma.
 
La Jetée de Chris Marker, est un film qui m'avait fascinée à sa sortie, par sa forme bien sûr, quelque chose comme un roman-photo puisque composé comme une suite d'images fixes, mais aussi par ce qu'il essayait de dire sur le fonctionnement de la mémoire, sur les images récurrentes, l'impression de déjà vu...  
Même fascination quand je l'ai revu des années plus tard parce que son propos est resté aussi flou; mais c'est justement cette part d'incompréhensible, cette atmosphère étrange, vaguement inquiétante, ce qui résiste à l'élucidation rationnelle qui, à mes yeux en tout cas, fait l'intérêt du film. 
 
Le film de Dominique Cabrera est presque aussi étrange que le film de Chris Marker et tout aussi fascinant. Parce que le travail qu'elle entreprend sur le 5e plan de La Jetée est un documentaire sur la remontée d'un souvenir à partir d'une seule image, celle où un sien cousin croit s'être reconnu dans le film de Marker. Oui, mais était-ce bien lui l'enfant aux oreilles décollées, un pied sur la rambarde, devant les piste d' Orly, il y a plus de 60 ans ? 
Le travail de la mémoire est le vrai sujet du film de Dominique Cabrera qui convoque le ban et l'arrière ban de sa famille pour essayer de corroborer un souvenir, d'en faire, à défaut d'une vérité, une possibilité, voire une probabilité. Un aventure collective qui inclut l'histoire, puisque 62, l'année de la sortie du fim est aussi l'année du retour en métropole, des pieds-noirs dont fait partie la famille de Dominique Cabrera.
Le film est une avancée pas à pas dans les souvenirs des uns et des autres, qui s'appuie sur tous les moyens dont dispose la documentariste pour extraire des images du film de Marker, les agrandir, les décomposer. 
Un remarquable travail sur la remontée (ou la perte) des souvenirs, remontée parfois chaotique, toujours incomplète, incertaine, mais bel et bien fascinante.  
 

 

06 janvier 2026

Piergiorgio Pulixi, L'illusion du mal

Cela faisait longtemps que je voulais lire Pulixi, dont on me disait grand bien. Et bien voilà, c'est fait et je souscris aux éloges qu'on en fait. Dans le genre polar bien noir, bien sanglant, bien glauque c'est tout à fait réussi. Mais pas seulement! Parce que c'est aussi un livre qui nous en dit beaucoup sur le monde d'aujourd'hui. Un rôle souvent plus dévolu aux polars qu'à la littérature, devenue un peu trop nombriliste à mon goût. 

 
Qu'est-ce qui fait de L'illusion du mal, un bon polar ?Le roman accroche très vite parce que les personnages sont rapidement identifiables, bien typés avec pour l'essentiel deux enquêtrices, d'apparence et de personnalité très différentes, qui forment un duo très efficace. On rajoute un politologue de haut niveau (et de grande stature), toute une hiérarchie policière et judiciaire, des meurtres sordides mais des victimes peu recommandables, bref une représentation  assez typée de la société. En dehors du choix des personnages, le talent de Pulixi tient indubitablement à sa conduite de l'intrigue, une successions de chapitres courts, avec autant de changements de lieu, et des dialogues percutants. Un montage quasi cinématographiqsue
Mais ce qui donne au roman sa profondeur c'est qu'il remet en question l'idée que l'on se fait de la justice, et plus généralement du bien et du mal, parce que les victimes, judicieusement choisies, sont en réalité des malfaisants que la justice a jusqu'à présent épargnés. Et tant qu'à faire, l'écrivain remet aussi en question le traitement des faits criminels par les médias et la façon dont le public - nous - se laisse manipuler par les réseaux sociaux. 
Bref, la société d'aujourd'hui en prend pour son grade et c'est très bien comme cela.  L'illusion du mal est non seulement un roman bien fait, mais un roman intelligent. 

02 janvier 2026

Isabelle Delloye, Le Jardin d'Hadji Baba

Trouvé dans une boîte à livre, et choisi pour sa couverture, le livre d'Isabelle Delloye tient plus du documentaire que du roman, ou plutôt mettons que la forme romancée permet à l'autrice de présenter de façon agréable tout ce qu'elle sait de l'Afghanistan puisqu'elle y a vécu et enseigné. 

Le récit, situé en 2001 commence dans le jardin d'Hadj Baba et montre la relation quasi filial entre le vieil homme et Djon Ali, l'enfant qu'il a élevé comme un fils, ainsi que la façon de vivre dans ce pays, alors même que son histoire ne cesse d'être bousculée. Lorsque meurt Hadji Baba, Djon Ali quitte l'Afghanistan et suit son propre chemin, qui l'emmène en Europe et aux Etats-Unis où il croise et recroise ceux qui comme lui ont émigré sans pour autant oublier le pays d'où ils viennent.

Un livre parfait pour ceux qui ont longtemps rêvé d'aller en Afghanistan ...  ou peut-être y sont déjà allés. Il y a longtemps. 


 



01 janvier 2026

Rebuillding


Rebuilding : de reconstruction il est en effet question dans le film de  Max Walker-Silverman. A commencer par la reconstruction du ranch de Dusty réduit en cendres par un incendie gigantesque qui a mis la terre à nue pour un certain nombre d'années, 10 ans peut-être ... Père d'une petite fille, mais séparé de sa femme, il ne reste rien au jeune rancher, propriétaire de quelques acres, ni maison, ni rêve ni projet. La vente de son troupeau lui a tout juste permis de rembourser ses dettes. La FEMA l'agence fédérale chargée de porter secours aux victimes des grandes catastrophes lui a alloué un mobile home dans un camp au milieu de nulle-part où quelques familles aussi démunies que lui ont trouvé refuge. Rien. Il ne possède plus rien. Comment peut-on reconstruire sa vie à partir de rien, et d'abord se reconstruire soi-même. 

Rebuilding est un film sur la résilience, celle des petits pas faits chaque jour avec le désespoir en tête, des petites étapes franchies pas à pas. De cette reconstruction, le réalisateur ne fait pas une grande geste héroïque. Il montre un personnage accablé, les épaules courbées, la démarche de ceux qui ne croient plus à rien. Qui ne tient debout que parce qu'il y a autour de lui des gens qui font ce qu'ils peuvent, des gens bienveillants, des gens qui savent partager, sans grand discours et sans effets de manche.  Rebuilding c'est le film des petits riens qui comptent énormément quant on a tout perdu. 

Alors, évidemment je me suis demandée si, au delà de l'histoire de l'individu, de ce rancher en jean et Stetson,  le film de Max Walker-Silverman n'était pas tout simplement une métaphore pour parler des Etats-Unis.  Loin, très loin des slogans Maga, une Amérique qui se reconstruirait autour d'autres valeurs que l'argent et le pouvoir. Qui n'aurait plus honte de sa générosité, de sa solidarité, de sa bienveillance, de son sens de l'humain tout simplement. 

Rebuilding n'est pas un "grand" film, c'est juste un "bon" film, dont on en sort rasséréné. 

 

2026

De la couleur, du mouvement, de la vie !